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E Toussaint au sujet de Y Varoufakis 9e partie

Série : Le témoignage de Yanis Varoufakis : accablant pour lui-même

Tsipras et Varoufakis vers la capitulation finale Partie 9 par Eric Toussaint

A partir de la fin avril 2015, sous la pression des dirigeants européens, Tsipras met de côté Varoufakis, sans lui retirer son portefeuille de ministre des finances, pour les négociations à Bruxelles. Il le remplace par Euclide Tsakalotos et donne de plus en plus de poids à Georges Chouliarakis qui agissait objectivement dans l’intérêt des créanciers depuis février 2015. Dijsselbloem et Juncker avaient insisté auprès de Tsipras pour que Chouliarakis soit au centre des négociations car c’était le représentant grec avec lequel ils se sentaient le plus en confiance [1].

Lire les autres articles de la série :

1 – Les propositions de Varoufakis qui menaient à l’échec
2 – Le récit discutable de Varoufakis des origines de la crise grecque et ses étonnantes relations avec la classe politique
3 – Comment Tsipras, avec le concours de Varoufakis, a tourné le dos au programme de Syriza
4 – Varoufakis s’est entouré de tenants de l’ordre dominant comme conseillers
5 – Dès le début, Varoufakis-Tsipras mettent en pratique une orientation vouée à l’échec
6 – Varoufakis-Tsipras vers l’accord funeste avec l’Eurogroupe du 20 février 2015
7 – La première capitulation de Varoufakis-Tsipras fin février 2015
8 – Les négociations secrètes et les espoirs déçus de Varoufakis avec la Chine, Obama et le FMI

Tsipras accepte de faire de nouvelles concessions à la Troïka avec laquelle il multiplie les contacts et les discussions. Selon Varoufakis, Tsipras a envoyé un courrier fin avril 2015 à la Troïka dans lequel il signifiait son acceptation de dégager un surplus budgétaire primaire de 3,5 % chaque année pour la période 2018-2028. Cette nouvelle reculade rendait impossible la fin de l’austérité car cela nécessitait des coupes supplémentaires dans les budgets sociaux et une accélération des privatisations. Cela n’a pas suffi à la Troïka qui voulait d’autres concessions et un accord n’a pas été trouvé.

« Selon Varoufakis, Tsipras a envoyé un courrier fin avril 2015 à la Troïka dans lequel il signifiait son acceptation de dégager un surplus budgétaire primaire de 3,5 % chaque année pour la période 2018-2028 »

Pendant ce temps, la Commission pour la vérité sur la dette grecque instituée par la présidente du parlement grec travaillait d’arrache-pied pour produire son rapport et ses recommandations avant la fin du deuxième mémorandum qui avait été prolongé jusqu’au 30 juin 2015. L’objectif était de présenter le rapport lors d’une séance publique au parlement les 17 et 18 juin 2015 afin de peser sur l’issue du mémorandum et des négociations. Selon le mandat reçu par la commission, il fallait identifier la proportion de la dette qui peut être définie comme illégitime, illégale, odieuse ou insoutenable.

La commission était composée de 30 personnes, 15 provenant de Grèce et 15 provenant de l’étranger dont plusieurs professeurs de droit dans différentes universités (en Grande-Bretagne, en Belgique, en Espagne et en Zambie), un ex-rapporteur des Nations unies en matière de dette et de respect des droits de l’homme, des experts en finance internationale, des auditeurs des comptes publics, des personnes ayant participé antérieurement à des audits de la dette publique, un ex-président d’une banque centrale et ex-ministre de l’économie, des spécialistes des banques ayant acquis une connaissance approfondie du secteur bancaire au cours de leur vie professionnelle. Parmi les 15 personnes provenant de Grèce, plusieurs avaient une expérience dans le monde bancaire, dans le domaine de la finance internationale, du droit, du journalisme, de la santé.

Les membres de la commission dont je coordonnais les travaux s’étaient mis d’accord sur les définitions correspondant aux dettes illégitimes, odieuses, illégales et insoutenables ainsi que sur une méthodologie de travail. Ils s’étaient répartis en six groupes de travail dont trois analysaient les dettes réclamées par les différents créanciers : un groupe auditait les dettes réclamées par le FMI, un deuxième groupe celles réclamées par la BCE, un troisième celles réclamées par les 14 pays de la zone euro qui avaient octroyé des prêts bilatéraux en 2010 ainsi que celles dues aux deux organismes créés par la commission européenne pour octroyer des crédits à la Grèce, le Fonds européen de stabilité financière (FESF) et le Mécanisme européen de stabilité (MES) qui lui avait succédé. Ces différents créanciers qui étaient représentés par la Troïka détenaient plus de 85 % de la dette grecque en 2015. Trois autres groupes de travail fonctionnaient. L’un devait produire une analyse du processus d’endettement public avant 2010. Le deuxième devait fournir une évaluation rigoureuse des mesures dictées par la Troïka (et acceptées par les gouvernements qui s’étaient succédé depuis 2010) et de leur impact sur l’exercice des droits humains fondamentaux. Le dernier groupe de travail réunissait plusieurs juristes et élaborait des conclusions en termes juridiques et des recommandations aux autorités grecques.

« Ces différents créanciers (FMI, BCE et 14 pays de la zone euro) qui étaient représentés par la Troïka détenaient plus de 85 % de la dette grecque en 2015 »

Une partie importante des travaux de la commission était publique. Les séances se déroulaient dans le parlement et étaient retransmises en direct par la chaîne parlementaire. Celle-ci gagnait au fil des semaines de plus en plus d’audience dans un public qui commençait à se détourner des chaînes de télévision qui étaient privées et étaient opposées au gouvernement Tsipras. La chaîne publique ERT fermée à partir de juin 2013 à la demande de la Troïka n’a repris ses activités qu’à partir du 11 juin 2015, une semaine avant que la commission d’audit ne remette ses conclusions.

La commission a procédé à des séances d’audition de témoins qui étaient, elles aussi, retransmises en direct par la chaîne parlementaire. Philippe Legrain, ex-conseiller direct du président de la Commission européenne pendant le premier mémorandum, est venu de Londres pour témoigner [2], de même que Panagiotis Roumeliotis, ex-représentant de la Grèce au FMI au début du premier mémorandum [3]. Ces séances ont permis de montrer à un large public les véritables raisons de l’intervention de la Commission européenne, de la BCE et du FMI.

Malgré des demandes répétées qui lui ont été adressées, Yanis Varoufakis n’a pas aidé la commission à réaliser sa mission. Son désintérêt pour la commission est patent car il ne mentionne pas une seule fois celle-ci dans le livre qu’il consacre à son explication des évènements de 2015. Il n’a pas du tout compris que cette commission et les conclusions qu’elle allait produire pouvaient grandement aider la Grèce à se libérer des créanciers avec des arguments très forts tant par rapport à l’opinion publique en Grèce que par rapport à l’opinion internationale. Bien sûr, pour que les propositions de la Commission trouvent un débouché concret, il aurait fallu que des membres du gouvernement fassent du bruit autour des enjeux et des travaux de cette commission. Qui était la personne la mieux placée du gouvernement pour faire écho à l’audit de la dette si ce n’est le ministre des finances ?

« Le refus de Varoufakis et de Tsipras de mentionner à l’étranger les travaux de la commission est en relation directe avec leur stratégie funeste […] Le mandat attribué à la commission par la présidente du Parlement grec les dérangeait profondément »

Quant à Tsipras, son soutien à la commission était purement formel et il s’est bien gardé de s’y référer lors de ses déclarations publiques à l’étranger.

Du côté de l’aile gauche de Syriza, une partie n’a pas saisi l’importance des travaux de la commission. Son leader principal, Panagiotis Lafazanis, n’est pas venu une seule fois aux séances publiques de la commission tandis que d’autres ministres membres de la Plateforme de gauche l’ont activement soutenue. C’est le cas de Dimitris Stratoulis, en charge des pensions, de Costas Isychos, vice-ministre de la défense et de Nadia Valavani, vice-ministre des finances.

Le refus de Varoufakis et de Tsipras de mentionner à l’étranger les travaux de la commission est en relation directe avec la stratégie funeste qu’ils mettaient en pratique. Cette stratégie consistait à chercher une solution en matière d’allègement du paiement de la dette sans remettre en cause sa nature, sans accepter de reconnaître son caractère illégitime et odieux. Leur stratégie consistait également à pratiquer la diplomatie secrète et à faire croire que la Troïka avait disparu.

Le mandat attribué à la commission par la présidente du Parlement grec les dérangeait profondément.

Le fait de recourir à une participation active des citoyens à l’audit de la dette ne faisait pas partie de leur pratique. Pour eux, tout passait par des négociations au sommet sans mener la moindre campagne de communication internationale pour délégitimer la Troïka. Varoufakis communiquait avec les médias mais uniquement sur la base de propositions qui supposaient qu’un consensus était possible avec les dirigeants européens. Il déclare lui-même dans son livre qu’il leur demandait conseil de manière régulière, notamment quand il rencontrait Wolfgang Schäuble, le ministre des finances allemand, ou Angela Merkel, la chancelière.

Le fameux plan X auquel Varoufakis s’est référé constamment après son départ du gouvernement, lorsque que tout était joué, n’a jamais été communiqué au gouvernement au complet ni au groupe parlementaire et au Comité central de Syriza. Il n’en a parlé qu’au cercle très étroit autour de Tsipras et à quelques-uns de ses collaborateurs qui travaillaient dans le secret. Sa mise en œuvre éventuelle dépendait uniquement de la décision de Tsipras. Or, Tsipras lui a montré à plusieurs reprises qu’il n’était pas prêt à l’appliquer. Les quelques fois où, selon les propres dires de Varoufakis, Tsipras et d’autres membres du cercle ont voulu prendre des mesures fortes, par exemple à l’encontre du gouverneur de la banque nationale ou les 21-22 février en refusant de confirmer certains termes de l’accord du 20 février, Varoufakis affirme qu’il les a convaincus d’y renoncer.

« La décision clé qui signala le point de non-retour est le décret-loi du 20 avril qui ordonnait à tous les organismes publics de transférer les réserves de liquidités à la Banque de Grèce pour payer à temps le versement de juin »

La décision clé qui signala le point de non-retour est le décret-loi du 20 avril qui ordonnait à tous les organismes publics (municipalités, universités, hôpitaux, parlement, bibliothèques publiques etc. sauf les caisses de sécurité sociale et de retraite) de transférer les réserves de liquidités à la Banque de Grèce pour payer à temps le versement de juin, lequel comme tous les versements des premiers mois du gouvernement Syriza était destiné au seul FMI. Ce fut le signal que le gouvernement était bel et bien pieds et poings liés à l’accord du 20 février et refusait toute éventualité de plan B, toute rupture avec les créanciers. Or, Varoufakis n’a jamais émis la moindre réserve sur cette décision fatale, qui rendait sans objet toute discussion sur des plans alternatifs. Il n’en dit pas un mot dans son livre.

Suite à cette décision la position de la Plate-forme de gauche devenait intenable. La question s’est posée par exemple de savoir que devaient faire les maires et le président de la région des îles ioniennes membres ou proches de la Plate-forme de gauche face à cette injonction ? En général ils ont plié. Lors d’une réunion nationale du courant Lafazanis, qui s’est tenu vers le 24 avril, la décision fut prise de façon unanime de charger Lapavitsas et ses collaborateurs de mettre au point un plan alternatif, que la Plateforme de gauche aurait rendu public. Mais Lafazanis laissait traîner les choses.

Pourquoi un tel atermoiement ? Probablement, Lafazanis et les autres dirigeants étaient conscients que si un tel plan était rendu public, les ministres de la Plate-forme de gauche auraient dû mettre leur fauteuil de ministre dans la balance, et ils ne voulaient pas prendre le risque. Ce fut l’erreur fatale de la Plate-forme de gauche, qui annonçait le manque de punch qui s’est publiquement manifesté lors des semaines décisives de juillet-août 2015.

Revenons aux moments marquants des mois de mai et de juin.

Le 12 mai 2015, la Grèce devait faire pour la septième fois depuis février un remboursement au FMI. Les caisses publiques avaient été quasiment entièrement vidées pour effectuer les paiements précédents et la Troïka se refusait toujours à verser ce qu’elle devait à la Grèce, notamment les 1,9 milliards € de bénéfices réalisés par la BCE sur les titres grecs.

Or le FMI voulait éviter que la Grèce ne suspende le paiement, ce qui montre qu’il craignait une telle mesure. En conséquence, le FMI avec ses complices en Grèce, notamment le gouverneur de la banque de Grèce et Chouliarakis, a trouvé une astuce. Il a prétendu avoir découvert un compte oublié ouvert dans le passé par la Grèce au FMI sur lequel subsistait un solde. En réalité, le FMI a versé près de 650 millions € sous forme d’un nouveau prêt sur le compte en question, ce qui a permis ensuite à la Grèce de rembourser le montant dû, soit 765 millions € selon Varoufakis [4] (747,7 millions € si l’on en croit le Wall Street Journal), en y ajoutant le reliquat à partir de ce qui restait disponible dans les fonds de tiroir des caisses publiques.

« Le FMI voulait éviter que la Grèce ne suspende le paiement, ce qui montre qu’il craignait une telle mesure »

Personnellement, j’avais été mis au courant de ce subterfuge par une source bien informée à Washington et j’avais prévenu la présidente du Parlement grec qui n’était jusque-là au courant de rien.

À la même époque, la présidente du Parlement m’a informé qu’elle avait refusé d’accéder à une demande de Tsipras qui lui demandait de verser les liquidités disponibles dans les caisses du Parlement grec. Pour convaincre la présidente, il lui avait dit que cela allait servir à payer les retraites. Avant de refuser la demande de Tsipras, elle avait téléphoné à Dimitris Stratoulis, le ministre en charge des retraites, qui lui avait dit qu’il n’avait pas introduit une telle demande auprès de Tsipras car il avait pris ses précautions : il restait suffisamment d’argent dans le système des pensions pour payer les retraites. Lui-même faisait de la résistance afin d’empêcher que l’argent tant nécessaire aux retraités ne quitte le pays pour aller remplir les coffres du FMI. Zoe Konstantopoulou a donc refusé de transférer la somme que lui demandait Tsipras.

Néanmoins, elle gardait de bons rapports avec lui et chaque fois que je m’inquiétais de l’orientation adoptée par le premier ministre, elle tentait de me rassurer en me disant qu’il finirait par stopper les concessions et par adopter les décisions radicales qui permettraient de trouver une issue à l’impasse. Je n’étais pas convaincu mais nous continuions activement le travail au sein de la commission d’audit.

Je cherchais également à manifester mon soutien aux ministres de gauche, comme Dimitris Stratoulis, qui essayaient de pousser le gouvernement à suspendre le paiement de la dette. La situation de millions de retraités grecs était intenable et la Troïka n’arrêtait pas d’exiger de nouvelles réductions de dépenses dans le secteur des pensions. C’est pour cela que le 15 mai 2015, je me suis rendu à son ministère afin de dialoguer sur ce qu’il convenait de faire et pour le mettre au courant des travaux de la commission. Stratoulis était très heureux de ma visite et a décidé d’en rendre compte publiquement. Il a envoyé à la presse un compte-rendu de cette rencontre et de mon côté j’ai rédigé un communiqué de presse que voici :

  • « Après une visite le vendredi 15 mai au ministère grec des pensions et une rencontre avec le ministre Stratoulis, voici ma déclaration concernant le contenu de notre échange fructueux.
  • Il est clair qu’il y a une relation directe entre les conditions imposées par la Troïka et l’augmentation de la dette publique depuis 2010. La Commission pour la vérité sur la dette grecque va produire en juin 2015 un rapport préliminaire dans lequel le caractère illégitime et illégal de la dette réclamée à la Grèce sera évalué. Il y a des preuves évidentes de violations de la constitution grecque et des traités internationaux garantissant les droits humains.
  • La Commission considère qu’il y a une relation directe entre les politiques imposées par les créanciers et l’appauvrissement d’une majorité de la population ainsi que la baisse de 25 % du PIB depuis 2010. Par exemple, les fonds de pension publics ont subi d’énormes pertes suite à la restructuration de la dette grecque organisée en 2012 par la Troïka. Celle-ci a imposé une perte de 16 à 17 milliards d’euros par rapport à leur valeur originale de 31 milliards €. Les revenus du système de sécurité sociale ont aussi souffert directement à cause de l’augmentation du chômage et de la réduction des salaires comme conséquence des mesures imposées par la Troïka.
  • La dette grecque n’est pas soutenable, pas seulement d’un point de vue financier, puisque c’est clair que la Grèce est par essence incapable de la rembourser, mais elle est aussi insoutenable du point de vue des droits humains. Plusieurs juristes spécialistes en matière de droit international considèrent que la Grèce peut se déclarer en état de nécessité. Selon le droit international, quand un pays est en état de nécessité il a la possibilité de suspendre le remboursement de sa dette de manière unilatérale (sans accumuler des arriérés d’intérêt) en vue de garantir à ses citoyens les droits humains fondamentaux, tels que l’éducation, la santé, la nourriture, des retraites décentes, des emplois, etc.
  • L’objectif du rapport préliminaire de la Commission pour la vérité sur la dette est de renforcer la position de la Grèce, lui donnant des arguments supplémentaires dans les négociations avec les créanciers. La Commission pour la vérité sur la dette aimerait organiser une visite publique avec des journalistes pour permettre au ministre de rendre public la relation directe entre les politiques imposées par la Troïka et les dégradations des conditions de vie de la majorité de la population et spécifiquement pour les pensionnés, qui ont vu leur pension réduite de 40 % en moyenne depuis que la Troïka est active en Grèce.
  • Comme le ministre nous l’a déclaré, 66 % des pensionnés reçoivent une retraite mensuelle de moins de 700 euros et 45 % des pensionnés reçoivent une retraite inférieure au seuil de pauvreté qui est fixé à 660 euros par mois.
  • Je réprouve totalement les nouvelles exigences du FMI et de l’Eurogroupe qui veulent imposer de nouvelles réductions des pensions, alors qu’il est clair que les politiques précédentes et actuelles imposées par les créanciers violent le droit des pensionnés à une retraite décente. Les pensions doivent être restaurées.
  • Éric Toussaint, coordinateur scientifique de la Commission pour la Vérité sur la dette, Athènes le 15 mai 2015 » [5]

Fin du communiqué

La veille de cette rencontre avec Dimitris Stratoulis, j’étais allé écouter Varoufakis prendre la parole lors d’une grande conférence organisée par le Financial Times et dédiée à l’avenir des banques grecques. Varoufakis y avait déclaré que les négociations avec « les institutions » (rappelons-nous qu’à l’époque, selon le discours officiel, la Troïka était abolie) étaient en bonne voie. Selon lui, il fallait arriver à un double accord, un qui permettrait de terminer le 2e mémorandum comme prévu le 30 juin et un second qui constituerait un nouvel arrangement.

« Varoufakis cherchait comme Tsipras un nouvel accord pour remplacer celui en cours et, qu’il le veuille ou non, cela signifiait un 3e  mémorandum »

Cette déclaration a fait écho à ce que j’avais appris de la bouche d’un de ses collaborateurs directs : Varoufakis cherchait comme Tsipras un nouvel accord pour remplacer celui en cours et, qu’il le veuille ou non, cela signifiait un 3e mémorandum. Lors de la conférence organisée par le Financial Times devant un parterre de membres de l’establishment et des représentants d’entreprises étrangères, il avait déclaré : « Il est impossible de sortir de la zone euro sans que cela entraîne une catastrophe pour le pays qui quitte ». Parmi les autres conférenciers, il y avait Kyriakos Mitsotakis qui est devenu premier ministre quatre ans plus tard, en juillet 2019. Le représentant de la banque Piraeus, une des quatre grandes banques du pays, annonçait qu’il ne fallait pas trop s’inquiéter si 27 milliards € avaient été retirés des banques grecques depuis fin décembre 2014. Régnait dans cette conférence une atmosphère irréelle, les participants triés sur le volet semblaient vivre à des années lumières de la population grecque. J’avais eu accès à cet événement grâce à un ministre qui m’avait remis l’invitation personnelle qui lui était destinée. J’y avais rencontré Dragasakis qui n’était pas du tout heureux de devoir m’adresser la parole. Sa gêne a augmenté quand un de ses jeunes collaborateurs m’a déclaré qu’il avait lu avec un grand intérêt et enthousiasme l’édition grecque du livre 65 questions/65 réponses sur la dette, la Banque mondiale et le FMI [6] que j’avais écrit avec Damien Millet. Dragasakis, visiblement, n’était pas du tout satisfait de cette déclaration intempestive de son collaborateur.

Dans le gouvernement, un malaise et des frustrations étaient perceptibles mais cela ne filtrait pas vers le public. Je me souviens très bien de ma deuxième rencontre avec la ministre Rania Antonopoulos qui avait en charge la création de 300 000 emplois, une des priorités du programme de Syriza. Au cours de la première rencontre qui avait eu lieu en février 2015, elle m’avait déclaré qu’elle voulait dans la mesure du possible prêter son concours au lancement de l’audit de la dette comme je le proposais. Lors de notre deuxième rencontre en mai 2019, elle a exprimé sa frustration comme ministre. Elle m’a confié qu’elle pensait avoir fait une erreur en acceptant d’entrer au gouvernement car son département manquait de moyens et parce qu’elle ne se sentait pas libre de dire ce qu’elle pensait. Elle m’a déclaré qu’elle aurait dû donner la priorité à son rôle de députée du parlement. Elle m’a expliqué qu’il n’y avait pas de réunion du gouvernement au complet, pas de discussion collective. Elle considérait que Tsipras laissait conduire sa politique par les sondages.

« Dans Syriza, un profond malaise était en train de se développer. Mais pour les militants du parti, y compris au plus haut niveau sauf dans le cercle étroit autour de Tsipras, il était très difficile de percevoir ce qui se passait réellement. »

Tsipras, qui présidait le parti tout en étant premier ministre, communiquait très peu de choses à ses camarades. Il n’informait pas sur les concessions qu’il était en train de faire à la Troïka et laissait entendre qu’il allait prendre un tournant radical car les dirigeants européens ne répondaient pas positivement aux demandes du gouvernement. Il utilisait au maximum les attaques des ennemis de Syriza pour demander que tous à l’intérieur du parti se serrent les coudes et fassent confiance au gouvernement.

Pourtant le 24 mai 2015, lors de la réunion du comité central de Syriza, un amendement déposé par la Plateforme de gauche qui critiquait le cours des négociations et la stratégie du gouvernement, appelant à des mesures unilatérales en vue de la mise en œuvre effective du programme de Thessalonique, avait obtenu 44 % des voix [7].

Au sein de la Plateforme de gauche dès avril 2015, Costas Lapavitsas, qui avait été élu député de Syriza en janvier 2015, avait diffusé une proposition d’orientation alternative à celle mise en pratique par Tsipras. Cette proposition détaillée proposait d’agir pour une annulation de la plus grande partie de la dette publique, soutenait l’audit à participation citoyenne, refusait l’obligation de dégager un surplus du budget primaire, mettait en avant la nécessité de nationaliser les banques et d’annuler une partie importante de la dette des ménages à l’égard des banques, et proposait de restaurer le salaire minimum et les retraites en revenant à la situation d’avant le mémorandum de 2010. La proposition avancée par Costas Lapavitsas se fondait sur des travaux préparatoires rédigés avec l’économiste allemand Heiner Flassbeck qui a occupé des fonctions ministérielles dans un gouvernement social-démocrate allemand dans les années 1990. Elle incluait la perspective de la sortie de la zone euro en envisageant deux options, celle d’une sortie négociée et celle d’une sortie conflictuelle [8]. Ce programme qui constituait une proposition tout à fait intéressante n’a malheureusement pas été diffusé par la Plateforme de gauche qui a cherché jusqu’au bout un compromis avec Tsipras. Stathis Kouvelakis, qui était membre du Comité central de Syriza jusqu’à l’été 2015 et adhérent à la Plateforme de gauche, considère que la direction de celle-ci porte la responsabilité de la non-publication de cette orientation alternative. Kouvelakis considère que la direction de la Plateforme de gauche, dont plusieurs membres avaient des responsabilités ministérielles, est restée soumise à tort aux contraintes de la participation gouvernementale [9]. Je partage cette analyse.

Le dimanche 31 mai, alors que j’étais extrêmement pris par la coordination de la rédaction finale du rapport d’audit de la dette qui allait être présenté le 17 juin au parlement, j’ai reçu un appel de Daniel Munevar [10], collaborateur de Varoufakis depuis le mois de mars. Il me proposait de déjeuner avec James K. Galbraith. J’ai d’abord hésité car le travail qui restait à accomplir était considérable et chaque heure comptait. Puis j’ai pensé qu’une discussion avec Galbraith pourrait être utile au travail de la commission et j’ai quitté pendant quelques heures le studio de 18 m2 qui m’avait été gracieusement prêté par une personne convaincue que l’audit réalisé par la commission servait les intérêts du peuple grec. Galbraith était un des plus proches conseillers de Varoufakis durant ses fonctions ministérielles. Je le connaissais bien depuis une dizaine d’années car nous avions participé en Amérique latine à plusieurs conférences sur la mondialisation financière. En mars 2015, alors que Daniel Munevar avait accepté de collaborer à la commission d’audit, Galbraith l’avait finalement convaincu de faire partie de l’équipe internationale qui travaillerait directement avec Varoufakis, et en conséquence Munevar n’avait pas pu renforcer les rangs de la commission. Depuis mars, nous nous voyions assez régulièrement à Athènes pour faire le point et j’avais essayé, sans succès, de faire en sorte que Varoufakis accepte qu’il puisse aider à la commission malgré ses tâches comme conseiller au ministère des finances.

Le dimanche 31 mai, Galbraith, Munevar et moi avons déjeuné à une terrasse d’un restaurant populaire du centre d’Athènes à quelques centaines de mètres de la place Syntagma. Galbraith avait effectué peu avant un voyage à Berlin et était très inquiet parce que les dirigeants allemands campaient sur leurs positions. Son moral était bas. Même s’il ne l’a pas dit ouvertement, il se posait des questions sur l’efficacité de l’orientation suivie jusque-là par le gouvernement. Je lui ai exprimé mes critiques quant au refus du gouvernement de suspendre le paiement de la dette. Il a défendu l’orientation de Varoufakis et de Tsipras tout en reconnaissant qu’une suspension aurait peut-être donné des résultats positifs alors que la modération adoptée par le gouvernement ne donnait rien. Par contre quand je lui ai dit que j’étais tout à fait en désaccord avec la décision de ne pas exercer de contrôle sur les mouvements des capitaux, il m’a répondu que le gouvernement avait raison et qu’il ne fallait pas s’en faire sur ce point. Peut-être parce qu’il n’était pas convaincu lui-même de la politique suivie par son ami Varoufakis sur ce point, il n’a pas cherché à donner un argument convaincant. On s’est retrouvé en accord sur un point : la nécessité de mettre en circulation le plus vite possible une monnaie complémentaire. Il m’a dit qu’il essayait de convaincre Tispras et son entourage à ce propos mais que cela ne donnait aucun résultat. Une fois de plus, j’ai constaté l’abîme qui me séparait de l’orientation tant de Tsipras que celle de Varoufakis sur les questions centrales. J’ai expliqué l’importance des travaux de la commission et j’ai invité Galbraith à assister aux séances d’audition de Philippe Legrain et de Panagiotis Roumeliotis qui étaient programmées pour le 11 et le 15 juin respectivement. Galbraith a assisté à au moins une des deux auditions.

« Roumeliotis a reconnu que le 1er mémorandum avait été conçu pour venir en aide aux banques privées françaises et allemandes principalement, ainsi qu’aux banques privées grecques […] Il a également reconnu que la crise trouvait son origine d’abord dans la dette privée et que la crise de la dette publique en résultait »

Les 2 et 3 juin 2015, j’étais invité à une réunion tenue à Athènes par le groupe de la Gauche unitaire au parlement européen afin de présenter le travail de la commission. J’ai constaté que l’écrasante majorité des parlementaires ne se rendait pas du tout compte de ce qui se passait réellement en Grèce et des dangers que représentait l’orientation conciliatrice adoptée par le gouvernement Tsipras. Un parlementaire européen membre de l’aile droite de Syriza, qui était un des organisateurs de cette réunion à laquelle participait une quarantaine d’eurodéputés, avait mis son veto à ce que la présidente du Parlement grec soit invitée à prendre la parole à cette réunion. Manifestement à ses yeux, elle était trop radicale. Elle est quand même venue et y a pris la parole.

Le 3 juin, j’ai quitté un moment cette réunion de parlementaires européens, pour rencontrer en tête-à-tête Panagiotis Roumeliotis, l’ancien représentant de la Grèce au FMI au début du premier mémorandum. À l’époque du premier mémorandum, le FMI était dirigé par Dominique Strauss-Kahn avec qui il avait fait ses études à Paris. Roumeliotis avait une longue expérience des institutions internationales, il faisait partie de l’establishment. Il avait été successivement ministre du Commerce en 1987 puis ministre de l’économie en 1988-1989. En 2015, il était vice-président de la banque Piraeus. Roumeliotis avait accompagné Varoufakis lors de son déplacement à Washington le 5 avril 2015 pour rencontrer Christine Lagarde. Je lui avais donné rendez-vous le 3 juin afin de préparer son audition prévue pour le 15 juin. Notre conversation a été instructive car il a reconnu que le premier mémorandum avait été conçu pour venir en aide aux banques privées françaises et allemandes principalement, ainsi qu’aux banques privées grecques. Plus important encore en ce que cela contredit la narration dominante, il a reconnu que la situation des banques grecques en 2009-2010 était bien plus préoccupante que celle des finances publiques. Il a également reconnu que la crise trouvait son origine d’abord dans la dette privée et que la crise de la dette publique en résultait. Il n’est pas allé aussi loin dans ses déclarations publiques lors de son audition – qui a duré plus de six heures – le 15 juin au Parlement grec par la Commission d’audit. Mais ce qu’il y a déclaré était quand même fort intéressant. Au début de son intervention, il a précisé qu’il venait de recevoir une missive de Christine Lagarde lui rappelant son devoir de réserve comme ancien membre de la direction du FMI, ce qui montre bien que les dirigeants de la Troïka étaient inquiets de l’aboutissement des travaux de la commission.

Si Varoufakis et d’autres auteurs ne mentionnent pas les travaux de la commission, ce n’est pas parce qu’elle était insignifiante, c’est parce que son existence en elle-même dérangeait leurs plans et mettait en danger, selon eux, l’aboutissement des négociations avec les créanciers. Je suis persuadé que Draghi, Lagarde, Juncker se tenaient informés des travaux de la commission et mettaient la pression sur Varoufakis et Tsipras pour qu’ils n’en parlent pas en public et pour qu’ils ne s’appuient pas sur nos travaux.

La violence avec laquelle les grands médias grecs se référaient aux travaux de la commission constituait un signe évident des dangers qu’elle représentait pour l’ordre établi. La présidente du parlement était la cible principale des attaques puisqu’elle avait créé la commission. J’étais la cible numéro 2. Plusieurs articles publiés par d’importants médias de droite visaient à me discréditer et recouraient à des attaques personnelles sur ma tenue vestimentaire ainsi que sur le fait que j’avais participé à des audits de dettes dans des pays dits en développement. On nous présentait comme un danger pour la Grèce. Au sein du parlement, le président du groupe parlementaire du parti néolibéral To Potami (La Rivière) était également très remonté contre mon rôle de coordinateur scientifique des travaux de la commission. Il a officiellement protesté contre ma présence au parlement lors d’une réunion des chefs des groupes parlementaires.

J’ai pu constater en mai-juin 2015 que la campagne médiatique contre la commission et contre ma personne produisait auprès de la population grecque un effet contraire à celui recherché. Lors de mes déplacements dans Athènes, dans la rue ou dans les transports en commun, à de nombreuses reprises des personnes m’ont arrêté pour me saluer, me serrer la main chaleureusement, ont demandé à prendre un selfie avec moi, m’ont remercié pour le travail en cours de réalisation, m’ont dit de bien prendre soin de ma sécurité, etc. Pas une seule fois, quelqu’un n’a manifesté un geste ou une parole de réprobation. Cela a été le cas y compris la fois où je me suis rendu sur la place Syntagma à une manifestation antigouvernementale convoquée par des partis d’opposition de droite. Je voulais me rendre compte de la situation, voir quel type de public participait à une telle manifestation. J’ai traversé tranquillement les rangs des manifestants qui étaient environ dix mille. J’ai vu qu’un certain nombre me reconnaissait mais aucun n’a exprimé un rejet. J’en ai tiré l’impression que les travaux de la commission pour établir la vérité sur la dette n’étaient pas considérés comme contraires aux intérêts de la Grèce par les personnes des milieux populaires et des classes moyennes qui se mobilisaient à droite. De même, dans les restaurants populaires ou dans des cafés que j’ai fréquentés, il n’était pas rare que le patron ou des membres du personnel marquent leur sympathie pour le travail de la commission.

Sur le plan international, les soutiens au travail de la commission étaient nombreux, un site spécifique avait été ouvert et un appel international largement soutenu attirait constamment des signatures des quatre coins de la planète. De nombreux journalistes étrangers marquaient aussi leur intérêt. Il faut préciser également que tous les documents publics de la commission étaient publiés sur le site du parlement grec, ce qui contrastait avec la diplomatie du secret pratiquée par Tsipras et Varoufakis.

Le 4 juin 2019, alors que la Grèce devait effectuer un nouveau remboursement au FMI de 305 millions € et que les caisses publiques étaient vides, celui-ci propose que tous les paiements dus en juin, pour un montant total de 1 532,9 millions €, soient payés en une seule fois le 30 juin 2015. Cela permettait à la Troïka de mettre la pression maximum sur le gouvernement pour qu’il accepte de signer une nouvelle capitulation avant la fin du 2e mémorandum dont l’échéance était le 30 juin 2015.

Le 3 juin 2019, Tsipras s’était rendu à Bruxelles pour une réunion avec Juncker et Dijsselbloem qui étaient en contact direct avec Merkel, Hollande et Lagarde. Varoufakis avait été mis hors-jeu une fois de plus, Tsipras ne lui avait pas demandé de l’accompagner. Pour la Troïka, il s’agissait de mettre la pression maximale sur le premier ministre qui avait déjà montré qu’il était prêt à d’importantes concessions. Mais les énormes concessions de Tsipras ne suffisaient pas à la Troïka qui voulait le contraindre à une capitulation sur toute la ligne. Elle espérait pouvoir y arriver pour le 6 juin.

« Les énormes concessions de Tsipras ne suffisaient pas à la Troïka qui voulait le contraindre à une capitulation sur toute la ligne. Elle espérait pouvoir y arriver pour le 6 juin »

Finalement, Tsipras décide de rentrer à Athènes le 4 juin. Le lendemain, il critique devant le parlement grec l’attitude intransigeante de la Troïka sans expliquer les nouvelles concessions qu’il avait déjà faites et qui n’étaient pas suffisantes. Il donnait donc au public et aux parlementaires l’impression de résister fortement en affirmant qu’il ne franchirait pas les lignes rouges fixées par son gouvernement et le groupe parlementaire de Syriza.

Les négociations se poursuivent à Bruxelles avec, du côté grec, Chouliarakis à la tête des tractations, faisant tout son possible pour contenter la Troïka mais sans résultat substantiel.

Les 11 et 15 juin, la Commission pour la vérité sur la dette organise deux séances publiques d’audition de témoin. Philippe Legrain, ex-conseiller de José Manuel Barroso qui a présidé la Commission européenne entre novembre 2004 et novembre 2014, témoigne le 11 juin, et Panagiotis Roumeliotis le fait le 15 juin. L’audience de la commission auprès du public grec augmente.

Le 17 juin, au parlement grec, la commission présente son rapport en présence de la présidente du parlement grec, du premier ministre et d’une dizaine de membres du gouvernement. Le rapport principal m’incombe et il est retransmis en direct par la chaîne TV du parlement [11]. Une dizaine de parlementaires d’autres pays sont présents. Ils sont venus de Belgique, de France, d’Allemagne, d’Espagne, d’Argentine, de Tunisie, etc., pour apporter leur soutien au travail de la commission et à la demande d’annulation des dettes illégitimes. Le rapport conclut que l’entièreté de la dette réclamée par la Troïka est illégitime, odieuse, illégale et insoutenable. Tsipras qui est venu saluer la commission en début de séance est reparti sans faire de déclaration publique. La présentation publique des différentes parties du rapport prend deux journées entières. Le rapport d’une petite centaine de pages est distribué en grec et en anglais, il est immédiatement publié sur le site du parlement grec. Dans les semaines qui suivent, il est traduit et publié en français, en allemand, en italien, en espagnol et en slovène.

Pendant ce temps, le 18 juin lors de la réunion de l’Eurogroupe à Bruxelles, la Troïka fait monter la pression sur le gouvernement grec. Benoît Coeuré, de la BCE, annonce que les banques grecques devront peut-être fermer leurs portes le 22 juin [12]. Christine Lagarde, pour le FMI, est également très agressive.

Le 20 juin, selon Varoufakis, Tsipras est très abattu et il lui soumet le projet d’un texte d’un discours à tenir devant la Nation afin d’expliquer la nécessité de capituler devant les exigences de la Troïka. Varoufakis affirme lui avoir déclaré : « Si tu veux capituler, capitule, mais fais-le convenablement – et je lui ai remis une feuille sur laquelle j’avais rédigé l’esquisse d’un discours, un discours à la nation, qu’il devrait lire à la télévision :

  • « Mes chers compatriotes, Nous nous sommes battus courageusement contre une troïka de créanciers impitoyables. Nous avons tout donné. Hélas, il n’y a pas de discussion possible avec des créanciers qui ne veulent pas récupérer leur argent.
  • « Nous avons essayé de tenir bon face à des institutions parmi les plus puissantes au monde et face à notre propre oligarchie, lesquelles ont bien plus de pouvoir que nous. Personne ne nous a porté secours. Certains, comme le président Obama, se sont montrés compréhensifs à notre égard. D’autres, comme la Chine, nous ont fait part de leur sympathie. Mais personne n’a proposé de nous aider concrètement face à ceux qui ont décidé de nous briser. Nous n’abandonnons pas, mais je dois vous annoncer que nous avons décidé de renoncer aujourd’hui pour pouvoir nous battre à l’avenir.
  • « Dès demain matin, j’accèderai aux demandes de la Troïka. Mais seulement parce qu’il reste de nombreuses batailles à livrer. Dès demain, après avoir accepté les exigences de la Troïka, mes ministres et moi-même entreprendrons une grande tournée en Europe pour expliquer aux peuples le sort qui nous a été réservé, pour les appeler à se mobiliser et à se joindre à notre combat commun, qui est de mettre fin au pourrissement et de redonner vie aux principes et aux traditions démocratiques de notre continent. » [13]

Fin de citation du texte rédigé par Varoufakis.

La stratégie présentée ici correspond bien à une des faiblesses fondamentales de l’orientation du Ministre des finances : elle débouchait sur la capitulation. Si l’on suit le raisonnement tenu par Varoufakis et les recommandations faites à Tsipras et son gouvernement, ce n’est qu’après avoir capitulé qu’ils auraient réalisé une grande tournée pour demander aux peuples de se mobiliser. Se mobiliser pour quoi ? Pour se solidariser d’un gouvernement qui capitule ? C’est dès février qu’il aurait fallu organiser systématiquement une campagne de mobilisation nationale et internationale pour soutenir les actions que le gouvernement aurait dû résolument entreprendre au lieu de capituler une première fois le 20 février. Ensuite, à plusieurs moments clés, Tsipras et Varoufakis auraient dû prendre le virage pour éviter la capitulation. Mais aucun des deux ne l’a fait.

Varoufakis commente : « Alexis l’a lu, puis a dit avec son air abattu habituel : « Je ne peux pas dire au peuple que nous allons déposer les armes ». C’était on ne peut plus clair : il avait effectivement décidé de céder, mais il ne pouvait se résoudre à l’annoncer. [14] »

De toute manière, les concessions systématiques que Tsipras faisait dans les pourparlers avec la Troïka permettent de comprendre le dénouement de début juillet 2015.

Face à la Troïka qui voulait une capitulation humiliante à laquelle Tsipras n’était pas prêt, il a fini par convoquer un référendum. Il a pris cette décision le 26 juin, à l’issue d’un sommet tenu à Bruxelles le 25 juin au cours duquel, une fois de plus, la présidence de la Commission européenne, celle de l’Eurogroupe, les chefs de gouvernement de la zone euro, la BCE et le FMI avaient exercé une pression maximum sur lui.

Tsipras quitte Bruxelles le 26 juin et annonce la convocation d’un référendum pour le 5 juillet 2015.

Dans les jours qui suivirent, du côté de tous ceux et celles qui attendaient que Tsipras prenne enfin un tournant et stoppe les concessions faites à la Troïka, la convocation du référendum a représenté un extraordinaire signal de renaissance de l’espoir. Cet espoir était d’autant plus fort que le gouvernement demandait au peuple de se prononcer sur les exigences de la Troïka et appelait à les rejeter.

La question sur laquelle les Grecs étaient invités à se prononcer se présentait de la manière suivante :

« Acceptez-vous le projet d’accord soumis par la Commission européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international lors de l’Eurogroupe du 25 juin 2015 et composé de deux parties, qui constituent leur proposition unifiée ? Le premier document est intitulé « Réformes pour la réussite du programme actuel et au-delà », le second « Analyse préliminaire de la soutenabilité de la dette ».

Les deux documents en question étaient rendus publics par le gouvernement et pouvaient être lus ou téléchargés sur le site créé pour le référendum.

Il s’agissait ni plus ni moins de faire vivre la démocratie face aux diktats des créanciers. C’était tard mais il était encore temps pour le gouvernement de se ressaisir et de mettre enfin en pratique une série de mesures alternatives en cas de rejet des exigences de la Troïka sur la base d’un mandat donné par le peuple.

Ce que Tsipras avait réellement en tête en convoquant le référendum n’est pas clair. Plusieurs interprétations circulent.

Varoufakis donne sa version qui mérite d’être prise en compte. Selon lui, Tsipras a annoncé sa décision le 26 juin au noyau qui l’entourait à Bruxelles. Il s’agissait de Dragasakis (vice-premier ministre), Sagias (le conseiller juridique), Tsakalotos (qui remplaçait officiellement Varoufakis dans les contacts avec la Troïka), Pappas (l’alter ego de Tsipras), Stathakis, Chouliarakis et lui-même. Varoufakis déclare avoir demandé aux présents :

  • « Ce référendum, on le convoque pour le gagner ou pour le perdre ? ».

Il relate la suite :

  • « La seule réponse que j’ai obtenue, et je pense qu’elle était sincère, m’a été donnée par Dragasakis : « Nous avons besoin d’une sortie de secours. »
  • Comme lui, j’étais persuadé que nous allions perdre le référendum. En janvier, le total des voix en faveur du gouvernement n’avait été que de 40 pour cent, et à présent nous devrions faire face à une semaine entière de fermeture des banques et de rumeurs affolantes dans les médias avant le 5 juillet. Mais à l’inverse de moi, Dragasakis souhaitait perdre pour légitimer notre acceptation des conditions de la Troïka. [15] »

Plus loin, il réaffirme que l’objectif du noyau autour de Tsipras (dont il s’exclut sur ce point), en convoquant le référendum, était d’avoir la légitimité pour capituler. Il écrit qu’il a proposé le 27 juin à Tsipras et aux membres du cabinet de guerre qui l’entourait d’annoncer certaines mesures fortes comme l’intention de reporter de deux ans le remboursement à la BCE [16], ce que Tsipras, Dragasakis et Tsakalotos ont refusé. Il ajoute : « C’est après la réunion, en me dirigeant vers la sortie, que j’ai soudain compris ce qui se passait : le but était bien de perdre le référendum » [17].

Est-ce que Tsipras pensait dès le moment où il a convoqué le référendum que le gouvernement allait le perdre, comme l’affirme Varoufakis ? Ce n’est pas clair. Selon Stathis Kouvelakis, le 26 juin, Tsipras pensait que le « Non » l’emporterait et dépasserait 70 % [18]. Selon Varoufakis, Tsipras considérait que le « Oui » l’emporterait et lui donnerait la légitimité pour capituler.

Ce qui est certain c’est que pour Tsipras, comme le souligne Kouvelakis [19], la convocation du référendum ne constituait pas le signal de la rupture avec la Troïka, c’était un mouvement tactique afin de reprendre l’initiative pour sortir de l’impasse de manière à poursuivre la négociation dans de meilleures conditions.

D’ailleurs, Tsipras a essayé de poursuivre les négociations pendant la semaine qui a précédé le référendum [20].

Dragasakis, qui était aussi tout à fait favorable à poursuivre les négociations et à faire des concessions, s’est prononcé publiquement pour l’annulation de la convocation du référendum car il pensait que celui-ci rendait plus difficiles les pourparlers avec la Troïka.

Varoufakis souligne qu’il n’y a eu aucune volonté des membres du cabinet de guerre d’organiser une campagne de mobilisation en faveur du « Non ». C’est ainsi que les ministres n’ont pas été encouragés à se déplacer dans le pays pour tenir des meetings en faveur du « Non » [21]. Seul un grand rassemblement a été convoqué pour le 3 juillet, c’est-à-dire deux jours avant le référendum.

Le fait que Varoufakis était persuadé que le « Oui » allait l’emporter montre qu’il était déconnecté de l’état d’esprit de la majorité du peuple grec.

La victoire du « Non » sans qu’une véritable campagne ait été organisée par le gouvernement montre à quel point une grande partie du peuple était prête à résister aux créanciers.

Du côté de la Troïka, la réaction a été violente : la BCE a fait en sorte que le gouvernement doive fermer les banques pendant la semaine qui a précédé le référendum.

Le lundi 29 juin, Juncker dénonce la convocation du référendum – c’est du jamais-vu de la part d’un président de la Commission européenne – et appelle les Grecs dans des termes à peine voilés à voter « Oui » afin de ne « pas commettre un suicide ». Cette intervention a peut-être eu l’effet contraire à celui recherché.

Le 30 juin, Benoît Coeuré, vice-président de la BCE, annonce que si les Grecs votent en majorité pour le « Non », l’expulsion de la zone euro est probable tandis que si les Grecs votent pour le « Oui », la Troïka viendra en aide à la Grèce. François Hollande fait une déclaration dans le même sens.

Les médias dominants en Grèce appellent tous à voter pour le « Oui » et expliquent que si le « Non » l’emporte, ce sera une catastrophe.

Durant les jours qui précèdent le référendum une série de personnalités au niveau international, notamment aux États-Unis, soutiennent le « Non ». Parmi elles, le sénateur Bernie Sanders et les économistes prix Nobel d’économie, Joseph Stiglitz et Paul Krugman.

Le 3 juillet, une marée humaine se rend à la place Syntagma pour aller écouter Tsipras et exprimer la ferveur populaire pour le « Non ». De nombreux témoignages soulignent que Tsipras était mal à l’aise alors que la foule l’ovationnait pour son courage face aux créanciers. Il a abrégé son discours.

Le rassemblement en faveur du « Oui » est nettement moins fourni que celui en faveur du « Non ».

Le 5 juillet, le résultat est sans appel : un taux de participation élevé (62,5 %) et 61,31 % en faveur du « Non ». Dans les quartiers « ouvriers », le « Non » l’a emporté à plus de 70 %. Selon un sondage, 85 % des jeunes entre 18 et 24 ans ont voté pour le « Non » [22].

Le 5 juillet, le résultat du référendum est sans appel : un taux de participation élevé (62,5 %) et 61,31 % en faveur du « Non ». […] Les dirigeants européens sont complètement désarçonnés : leurs menaces n’ont pas provoqué l’effet recherché sur le peuple grec

Pourtant le 6 juillet, Tsipras se réunit avec les partis qui ont appelé à voter pour le « Oui » et, en 24 heures, élabore avec eux une position conforme aux demandes de la Troïka alors que celles-ci ont été rejetées lors du référendum. C’est une trahison du verdict populaire d’autant plus manifeste qu’il avait juré publiquement de respecter le résultat du référendum, quel qu’il soit.

Tsipras reprend immédiatement le contact avec Bruxelles et constate que la Commission européenne et les dirigeants de l’Eurogroupe, très remontés contre lui, veulent lui faire payer son insolence et infliger une humiliation au peuple grec.

Tsipras se rend néanmoins à Bruxelles pour remettre la proposition qu’il a concoctée avec les partis qui ont appelé à voter pour le « Oui ». Elle ressemble comme deux gouttes d’eau à la proposition qui a été rejetée deux jours plus tôt par 61,31 % des Grecs qui ont participé au référendum. Mais les dirigeants européens déclarent à Tsipras qu’ils ne peuvent pas lui faire confiance et exigent un vote du parlement grec sur des propositions crédibles de leur point de vue comme condition préalable à la reprise officielle des négociations. Tsipras s’exécute et obtient le 10 juillet un appui massif au parlement grec pour soumettre son nouveau plan à la Troïka. Les trois partis qui ont perdu le référendum votent en faveur du nouveau plan de Tsipras tandis que la présidente du parlement grec, 6 ministres et vice-ministres membres de la Plateforme de gauche et d’autres députés Syriza refusent de l’approuver (Varoufakis est absent, il a choisi d’être avec sa fille dans sa résidence à l’extérieur d’Athènes). Sur 300 parlementaires, 251 votent en faveur du plan de capitulation proposé par Tsipras. Syriza est en pleine crise.

Le 11 juillet, à Bruxelles, alors que le FMI et la BCE sont d’accord avec la proposition grecque, plusieurs ministres et chefs d’État européens veulent imposer de plus lourds sacrifices.

Le 13 juillet, […] le gouvernement grec accepte de rentrer dans un processus conduisant à un troisième mémorandum, avec des conditions plus dures que celles rejetées lors du référendum du 5 juillet

Le 13 juillet, suite à une réunion d’un sommet des chefs d’État et de gouvernement de la zone euro, le gouvernement grec accepte de rentrer dans un processus conduisant à un troisième mémorandum, avec des conditions plus dures que celles rejetées lors du référendum du 5 juillet. À propos de la dette, le texte dit clairement qu’il n’y aura pas de réduction du montant de la dette grecque : « Le sommet de la zone euro souligne que l’on ne peut pas opérer de décote nominale de la dette. Les autorités grecques réaffirment leur attachement sans équivoque au respect de leurs obligations financières vis-à-vis de l’ensemble de leurs créanciers, intégralement et en temps voulu » [23].

La pression exercée par les dirigeants européens provoque des réactions de rejet autour de la planète. Le 13 juillet, le hashtag #THISISACOUP est twitté 377 000 fois et fait le tour du monde.

Le 15 juillet, la crise dans Syriza s’approfondit. Une lettre signée par 109 membres (sur 201) du comité central de Syriza rejette l’accord du 13 juillet en le qualifiant de coup d’État et demande une réunion d’urgence du Comité central. Malgré cela, Tsipras, président de Syriza, ne réunira le Comité central que deux semaines plus tard.

Les 15 et 16 juillet, le Parlement, avec les voix de Nouvelle Démocratie, Pasok et To Potami, mais sans les voix de 39 députés de Syriza sur 149 (32 contre dont Varoufakis, 6 abstentions, 1 absence), approuve un premier paquet de mesures d’austérités, concernant la TVA et les retraites, exigées par l’accord du 13 juillet.

Le 17 juillet, suite à l’accord du 13 juillet, la Commission européenne annonce le déblocage d’un nouveau prêt de 7 milliards d’euros. Alexis Tsipras remanie son gouvernement, en congédiant notamment deux ministres de la Plateforme de gauche, Panagiotis Lafazanis et Dimitris Stratoulis. Varoufakis avait démissionné le 6 juillet et Nadia Valavani, vice-ministre des finances, le 15 juillet.

Le 20 juillet, la Grèce rembourse 3,5 milliards € à la Banque centrale européenne et 2 milliards € au Fonds monétaire international.

Les 22 et 23 juillet, le Parlement adopte un second volet de mesures immédiates exigées par la Troïka. Parmi les députés de Syriza, 31 votent contre et 5 s’abstiennent. Varoufakis vote pour.

Le 14 août, le Parlement grec adopte le troisième mémorandum par 222 voix contre 64 voix (dont 32 députés de Syriza sur un total de 149). Il y a 11 abstentions (dont 10 Syriza).

Le 20 août, la Grèce rembourse 3,2 milliards € à la BCE.

« Le 26 septembre, Tsipras fait élire comme président du parlement Nikos Voutsis qui décide une dissolution de facto de la Commission d’audit de la dette et fait disparaître du site internet du parlement tous les documents relatifs à ses travaux »

Ensuite Tsipras convoque des élections anticipées pour le 20 septembre. Il les gagne car bon nombre d’électeurs de Syriza ne voient pas d’autre issue que de continuer à voter pour Tsipras afin d’éviter le retour de la droite au gouvernement. C’est le vote en faveur du moindre mal car ils savent que la droite ferait pire en termes d’austérité. La liste Unité populaire créée par une grande partie des membres et des députés de Syriza qui ont rejeté le 3e mémorandum n’obtient pas le score nécessaire pour entrer au parlement (elle obtient 2,86 % alors que le seuil minimal est de 3 %). Elle a eu trop peu de temps pour se faire connaître et elle n’a pas su présenter une alternative crédible.

Le 23 septembre, la Commission pour la vérité sur la dette se réunit au parlement grec sur convocation de Zoe Konstantopoulou, qui est encore présidente du parlement car la nouvelle législature n’a pas encore débuté. La Commission adopte deux nouveaux rapports et considère que la nouvelle dette contractée au travers du 3e mémorandum est elle aussi odieuse [24]. Trois jours plus tard, Tsipras fait élire comme président du parlement Nikos Voutsis qui décide une dissolution de facto de la Commission d’audit de la dette et fait disparaître du site internet du parlement tous les documents relatifs à ses travaux.


Conclusion

Au cours des deux mois qui mènent à la trahison du verdict populaire du 5 juillet, Tsipras a pratiqué une orientation qui conduisait au désastre. À plusieurs reprises, il aurait pu prendre un tournant mais s’y est refusé. L’enthousiasme soulevé par le référendum du 5 juillet a fait long feu et a débouché sur une énorme déception.

« Au cours des deux mois qui mènent à la trahison du verdict populaire du 5 juillet, Tsipras a pratiqué une orientation qui conduisait au désastre »

Est-ce que Varoufakis a défendu de manière cohérente une alternative crédible, comme il le prétend ? La réponse est clairement négative. Il a accompagné Tsipras et le noyau qui l’entourait et il n’en a jamais pris publiquement ses distances quand il en était encore temps. Et lorsqu’il a démissionné, il l’a fait dans des termes qui ont prolongé la confusion. Dans l’explication publique de sa démission, il écrit le 6 juillet :

  • « Peu après la proclamation des résultats du référendum, on m’a fait savoir que certains membres de l’Eurogroupe ainsi que d’autres « partenaires » auraient vu d’un bon œil mon « absence » lors des réunions, idée que le Premier Ministre juge potentiellement utile pour parvenir à un accord. C’est pour cette raison que je quitte aujourd’hui le ministère des Finances. (…) Je considère qu’il est de mon devoir d’aider Alexis Tsipras à exploiter de la manière qu’il jugera utile, le capital que le peuple grec nous a confié lors du référendum de dimanche. (…) Je soutiendrai donc sans hésitation le Premier Ministre, le nouveau ministre des Finances et notre gouvernement. [25] »

Quant à son plan B, il a fallu attendre la décision de fermeture des banques pour que Varoufakis découvre, selon ses propres déclarations, que la banque de Grèce disposait d’une réserve de billets en euros pour un montant de 16 milliards € qui, si le gouvernement l’avait décidé, auraient pu être remis dans le circuit, par exemple en les estampillant pour qu’ils fonctionnent comme une monnaie complémentaire non convertible et qu’ils puissent être mis en circulation via les distributeurs de billets. Et à ce moment-là il reconnaît lui-même qu’il s’est opposé à ce qu’on utilise cette manne alors que le leader de la plateforme de gauche essayait de convaincre Tsipras de s’en servir.

Heureusement, Varoufakis a ajouté sa voix au camp du refus du 3e mémorandum dans la nuit du 15 au 16 juillet, votant « Non » avec les députés de la Plateforme de gauche et avec Zoe Konstantopoulou.

En ce qui concerne la Plateforme de gauche, il faut aussi reconnaître qu’elle a commis l’erreur grave de ne pas exprimer publiquement ses désaccords à partir de la première capitulation du 20 février et par après. Elle n’a pas mis dans le débat public le plan B élaboré notamment par Costas Lapavitsas. Après la trahison du résultat du référendum, elle s’est largement cantonnée à la dénonciation de la politique de Tsipras sans être capable de mettre en avant de manière offensive et crédible une proposition alternative.

Il n’y a pas eu de grandes mobilisations spontanées car une majorité du peuple de gauche qui avait mené le combat principalement entre 2010 et 2012 faisait confiance à Tsipras et celui-ci n’appelait pas le peuple à se mobiliser. Les forces de gauche hors du parlement qui appelaient à la mobilisation étaient quant à elles trop faibles.

Les facteurs qui ont conduit au désastre sont bien identifiés : le refus de la confrontation avec les institutions européennes et avec la classe dominante grecque, le maintien de la diplomatie secrète, l’annonce à répétition que les négociations allaient finir par donner de bons résultats, le refus de prendre les mesures fortes qui étaient nécessaires (il aurait fallu suspendre le paiement de la dette, contrôler les mouvements de capitaux, reprendre le contrôle des banques et les assainir, mettre en circulation une monnaie complémentaire, augmenter les salaires, les retraites, baisser le taux de TVA sur certains produits et services, annuler les dettes privées illégitimes…), le refus de faire payer les riches, le refus d’appeler à la mobilisation internationale et nationale,… Pourtant comme nous le verrons dans la partie qui suit, le dénouement tragique n’était pas inéluctable, il était possible de mettre en œuvre une alternative crédible, cohérente et efficace au service de la population.

Notes

[1] Y. Varoufakis, Conversations entre adultes, chapitre 14, p. 383-384. Voir également Viktoria Dendrinou and Eleni Varvitsioti, The Last Bluff. How Greece came face-to-face with financial catastrophe & the secret plan for its euro exit, Papadopoulos publisher, Athens, 2019, 195 pages, page 84.

[2] Audition de Philippe Legrain, ex-conseiller de Barroso, au Parlement grec (11 juin 2015) : « le gouvernement grec a tout intérêt à ne pas céder aux créanciers » http://www.cadtm.org/Audition-de-Philippe-Legrain-ex

[3] Audition de Panagiotis Roumeliotis (15 juin 2015), ex-représentant de la Grèce au FMI de mars 2010 à décembre 2011 : « Il faut que les créanciers reconnaissent leurs responsabilités » http://www.cadtm.org/Audition-de-Panagiotis-Roumeliotis

[4] Y. Varoufakis, chapitre 14, p. 399.

[5] Communiqué d’Éric Toussaint suite à la rencontre avec le ministre Dimitris Stratoulis qui a en charge les retraites, le 15 mai 2015, http://www.cadtm.org/Communique-d-Eric-Toussaint-suite, consulté le 28 juillet 2019

[6] L’édition grecque a été publiée en 2013 par la maison d’édition Alexandria à Athènes. J’en ai offert un exemplaire à Alexis Tsipras en octobre 2013.

[7] A la suite de l’accord du 20 février, les amendements de la Plate-forme de gauche recueillaient plus de 40 % des voix au comité central, au-delà des 30 % des membres élus de la Plateforme de gauche. Un bloc « rupturiste » s’était formé dans Syriza qui incluait, outre la Plateforme de gauche (c’est-à-dire le courant Lafazanis et l’organisation trotskyste DEA), Zoé Konstantopoulou, les ex-maoistes du courant KOE, un groupe issu du PASOK, auxquels s’ajoutaient Manolis Glezos et Yanis Milios.

[8] Costas Lapavitsas, Heiner Flassbeck, Cédric Durand, Guillaume Elevant, Frédéric Lordon, Euro, plan B. Sortir de la crise en Grèce, en France et en Europe, Editions du Croquant, Paris, 2016, p. 25 à 114.

[9] Voir l’avant-propos de Stathis Kouvelakis et d’Alexis Cukier à Costas Lapavitsas, Heiner Flassbeck, Cédric Durand, Guillaume Elevant, Frédéric Lordon, Euro, plan B. Sortir de la crise en Grèce, en France et en Europe, Editions du Croquant, Paris, 2016, p. 14.

[10] J’ai présenté Daniel Munevar dans le chapitre 4.

[11] Voir la vidéo : Intervention d’Éric Toussaint à la présentation du rapport préliminaire de la Commission de la vérité le 17 juin 2015, publié le 11 août 2015, http://www.cadtm.org/Intervention-d-Eric-Toussaint-a-la-presentation-du-rapport-preliminaire-de-la, consulté le 3 août 2019

[12] Voir Viktoria Dendrinou and Eleni Varvitsioti, The Last Bluff. How Greece came face-to-face with financial catastrophe & the secret plan for its euro exit, Papadopoulos publisher, Athens, 2019, 195 pages, page 112.

[13] Y. Varoufakis, chapitre 16, p. 426.

[14] Y. Varoufakis, chapitre 16, p. 426.

[15] Y. Varoufakis, chapitre 16, p. 437.

[16] Remarquons que « annoncer l’intention » de ne pas rembourser pendant deux ans la BCE est ambigu car ce n’est pas la même chose que mettre en pratique la suspension de paiement. Annoncer l’intention, cela peut vouloir dire « Retenez-nous avant que nous ne procédions à la suspension, faites-nous une nouvelle proposition ». D’ailleurs, Varoufakis écrit « Inutile de se précipiter, ai-je poursuivi. Pour le moment il suffit de signaler notre intention. » p. 442.

[17] Y. Varoufakis, chapitre 17, p. 443.

[18] Stathis Kouvelakis, La Grèce, Syriza et l’Europe néolibérale, Entretiens avec Alexis Cukier, La Dispute, Paris, 2015, p. 145.

[19] Kouvelakis, op. cit. , p. 145.

[20] Voir Viktoria Dendrinou and Eleni Varvitsioti, The Last Bluff, page 139-140.

[21] Y. Varoufakis, chapitre 17, p. 446.

[22] Stathis Kouvelakis, La Grèce, Syriza et l’Europe néolibérale, Entretiens avec Alexis Cukier, La Dispute, Paris, 2015, p. 148. À noter que le parti communiste (KKE) avait appelé à voter nul, prenant le risque de faire gagner le « Oui » (Voir Kouvelakis, p. 165).

[23] Voir la Déclaration du sommet de la zone euro Bruxelles, le 12juillet 2015, GEN – 20150712-eurosummit-statement-greece_fr.pdf accessible sur le site officiel du Conseil de l’UE : https://www.consilium.europa.eu/media/20339/20150712-eurosummit-statement-greece_fr.pdf

[24] Commission pour la vérité sur la dette grecque, « Analyse de la légalité du mémorandum d’août 2015 et de l’accord de prêt en droit grec et international » publié le 5 octobre 2015, http://www.cadtm.org/Analyse-de-la-legalite-du-memorandum-d-aout-2015-et-de-l-accord-de-pret-en consulté le 8 août 2019. Voir également : « Le troisième mémorandum est aussi insoutenable que les deux précédents », publié le 1 octobre 2015, http://www.cadtm.org/Le-troisieme-memorandum-est-aussi consulté le 8 août 2019

[25] Y. Varoufakis, chapitre 17, p. 467-468.

Source http://www.cadtm.org/Tsipras-et-Varoufakis-vers-la-capitulation-finale

Ballon gonflable pour surveiller les migrants

Zeppelin sur l’île de Samos pour surveiller le trafic de migrants

Les autorités grecques et le Frontex vont lancer un énorme Zeppelin au-dessus de l’île de Samos afin de surveiller les migrants qui tentent illégalement d’atteindre la Grèce et l’Europe. L’installation du ballon menaçant sera certainement une attraction grotesque pour les touristes qui visitent l’île dans l’est de la mer Égée.

Le vice-ministre des Politiques migratoires, Giorgos Koumoutsakos, a déclaré à la télévision privée ANT1 que le Zeppelin entrerait en service la semaine prochaine.

«À Samos, je pense que dans quelques jours ou une semaine, un ballon Zeppelin sera installé en coopération avec FRONTEX, qui prendra une photo d’un vaste espace. Qu’est-ce que ça veut dire? Tout d’abord, vous savez à quelle heure le bateau s’éloigne des trafiquants, vous informez la partie turque, vous vous approchez, c’est un ensemble d’actions », a déclaré Koumoutsakos.

Le Zeppelin sera surveillé par l’unité radar GNR du Frontext située dans le port de Karlovasi, note Samiakienimerosi , ajoutant: «Cela donnera une image des mouvements de la côte turque à Samos pour une protection plus efficace de nos frontières maritimes. »

Le vice-ministre n’a pas précisé ce que l’autorité portuaire grecque pouvait faire exactement quand elle « s’approchait » des bateaux de réfugiés et de migrants.

Selon le quotidien efimerida ton syntakton, l’ONG norvégienne Aegean Boat Report a révélé une vidéo tournée le 17 juillet. Cette vidéo montre comment un navire des garde-côtes grecs s’approche d’un bateau avec 34 personnes à bord et les laisse au grand large  » recueillies »par les autorités turques, tandis que les passagers, dont 14 enfants, criaient désespérément » Pas en Turquie! « 

Vidéo: tourné le 17 juillet 2019 – sud-est de l’îlot Agathonissi – les migrants sont arrêtés par les garde-côtes turques

Il est difficile de savoir si le navire des garde-côtes grecs se trouve dans les eaux internationales, car il ne pénètre pas dans les eaux territoriales turques. Selon le droit international, les passagers doivent être sauvés. Les garde-côtes grecs ne se sont pas encore prononcés sur la question, affirmant qu’ils devront d’abord évaluer la vidéo, note Efsyn .

«Il n’y a pas de refoulement. Tout se fera conformément au droit international. La Grèce ne fera rien au-delà du droit international », a souligné Koumoutsakos.

PS Je suppose que les touristes seront encouragés à faire surveiller leurs activités de vacances par un Big Brother en plastique. N ‘est-ce pas?

La Grèce utilisait pour la première fois un Zeppelin pour des raisons de sécurité lors des Jeux olympiques de 2004.

Source https://www.keeptalkinggreece.com/2019/07/26/zeppelin-samos-migrants-refugees/

 

« L’Europe préfère laisser mourir les migrants et ne l’assume pas »

Entretien avec Patrick Chaumette Professeur émérite de droit à l’Université de Nantes.

« L’Europe préfère laisser mourir les migrants et ne l’assume pas »

Patrick Chaumette Professeur émérite de droit à l’Université de Nantes.

Pia Klemp, Carola Rackete : ces deux noms symbolisent aujourd’hui le courage et la solidarité avec les migrants en Méditerranée. La première, ancienne capitaine du navire Sea-Watch 3 puis du Luventa, est actuellement poursuivie par la justice italienne pour « suspicion d’aide et de complicité à l’immigration illégale ». Elle encourt vingt ans de prison et 15 000 euros d’amende par personne sauvée. La deuxième, arrêtée après avoir forcé le blocus italien pour débarquer les 43 passagers qu’elle transportait sur le Sea-Watch 3, dont elle était la capitaine, a vu son assignation à résidence levée par une juge italienne mardi soir. L’été dernier déjà, l’Italie refusait à l’Aquarius de débarquer dans ses ports, obligeant le navire, aujourd’hui à quai, à se rendre à Valence, en Espagne. Le droit de la mer et les conventions que l’Italie a signées et ratifiées sont pourtant clairs et, en agissant ainsi, le gouvernement italien y contrevient. Entretien avec Patrick Chaumette, professeur émérite de droit à l’université de Nantes.

La capitaine Carola Rackete a été libérée par une juge italienne. Le ministre de l’Intérieur italien, Matteo Salvini, est-il dans l’illégalité en refusant l’accostage et le débarquement des navires des ONG ?

En vertu de la coutume internationale et de conventions signées dès 1914, il y a une obligation de solidarité et de sauvetage des vies humaines en mer. Cette obligation s’impose à tous les navires, qu’il s’agisse de bateaux de pêcheurs, de navires marchands, de voiliers, de marine militaire ou de bateaux d’ONG. Le premier opérateur mondial de containers, l’entreprise d’origine danoise Maersk, a plusieurs fois affirmé que cela faisait partie des obligations de ses capitaines. Alors même que pour ce type de navire, avec des francs-bords extrêmement hauts, et pas de grue en mer, aller chercher 60 naufragés est très compliqué.

l’Italie est signataire de la convention Search and Rescue de 1969 ainsi que des amendements introduits en 2004 qui imposent l’obligation de débarquement dans le port sûr le plus proche

Les Etats côtiers ont eux aussi des obligations, dans le cadre d’une convention de 1969, la convention SAR, pour Search and Rescue, qui leur impose d’organiser la recherche et le sauvetage de naufragés dans un certain périmètre – les zones SAR – au large de leurs côtes. Cette convention impose d’avoir des centres de coordination des secours, une surveillance radar et aérienne, et des moyens matériels de sauvetage (navires, hélitreuillage, etc.).

L’Italie est signataire de la convention SAR de 1969 ainsi que des amendements introduits en 2004 qui imposent l’obligation de débarquement dans le port sûr le plus proche. Elle est à cet égard dans une situation distincte de Malte qui, elle, a été prudente et n’a pas ratifié les amendements de 2004. Juridiquement, Malte peut dire aux autres Etats : « J’accueille un navire avec des naufragés à condition que vous me promettiez une répartition. » Le but était d’éviter un camp de regroupement de 5 000-10 000 personnes sur une petite île. La position politique de Malte est juridiquement très solide. Ce n’est pas le cas de l’Italie, en dépit du décret signé par Matteo Salvini qui ordonne aux forces de l’ordre italiennes de prendre toutes les mesures nécessaires pour empêcher l’entrée ou le transit du Sea-Watch 3 dans les eaux territoriales italiennes.

La convention SAR impose des obligations. Mais les Etats sont aussi souverains sur leurs côtes et aux abords immédiats de ces côtes. Avec quelles implications ?

Une convention des Nations unies de 1982 organise différents statuts pour les espaces marins et prévoit les prérogatives et obligations des Etats côtiers : elle distingue, à partir de la côte, les eaux intérieures et la mer territoriale sur lesquelles l’Etat côtier dispose d’une souveraineté et peut exercer des contrôles, par exemple en matière de lutte contre les trafics illicites. Les navires étrangers ne peuvent entrer dans la mer territoriale d’un Etat côtier qu’à condition d’effectuer un passage inoffensif.

Vient ensuite la zone économique exclusive où l’Etat côtier a une obligation de protection de l’environnement marin et des prérogatives en matière de pêche. Mais dans cet espace prévaut la liberté de navigation. Enfin, à un troisième niveau plus au large, on trouve la haute mer : elle est régie par un principe de liberté de navigation, et le navire est rattaché juridiquement à l’Etat dont il bat pavillon.

La question qui se pose pour le débarquement des migrants sur les côtes italiennes est celle du passage inoffensif dans la mer territoriale

Précisons que les zones SAR ne recoupent pas ces délimitations. En général, une zone SAR s’étend sur la mer territoriale et tout ou partie de la zone économique exclusive, parfois sur une partie de la haute

La question qui se pose pour le débarquement des migrants sur les côtes italiennes est celle du passage inoffensif dans la mer territoriale. Car même dans la mer territoriale, il y a une liberté de navigation à condition d’avoir un passage inoffensif : pêcheurs, voiliers, navires marchands, bateaux de croisière ont a priori une navigation inoffensive. Seuls les navires militaires d’un autre Etat doivent demander l’autorisation. La question est donc : à partir de quand un passage cesse-t-il d’être inoffensif ?

A partir de quand justement ?

Deux hypothèses existent. Dans la première, il y a une instrumentalisation du droit de la mer et des obligations de sauvetage. On prend un navire marchand, on le remplit de passagers qu’on fait payer si on est un passeur, et l’objectif est que ce cargo aille s’échouer sur une plage (on ne cherche pas à entrer dans un port), l’équipage s’empressant de fuir sur un zodiac pour échapper aux poursuites. Le but de la manœuvre est de contraindre l’Etat côtier à accueillir les gens au motif que ce sont des naufragés. C’est ce qui s’est passé au début des migrations maritimes entre la Turquie et la Grèce, ce que les Canadiens ont connu dans les années 1980 avec des navires venus du Sri Lanka. Il y a également eu des cas de navires avec des Sri Lankais arrivés à la Réunion. Ce n’est pas l’exercice d’un droit de passage inoffensif. L’Etat concerné peut bloquer le navire à proximité des côtes et interdire l’accès au port.

On est aujourd’hui proche de 35 % de noyades pour cause de chavirement à partir du moment où il n’y a plus d’essence ou d’eau

Ce cas de figure ne correspond pas aux esquifs qui quittent aujourd’hui la Libye. Les gens naviguent 48 heures avec des réserves pour trois jours d’eau au plus, et meurent ensuite de soif. S’ils paniquent, l’esquif se renverse et ils se noient. Il y a proportionnellement aux passages en Méditerranée plus de morts en mer par noyade qu’il y a quelques années : selon SOS Méditerranée, qui fait un travail remarquable sur le sujet, la proportion de noyades était de 15-18 % lorsqu’on comptait beaucoup de navires de sauvetage en mer, dans les années 2015-2016. On est aujourd’hui proche de 35 % de noyades pour cause de chavirement à partir du moment où il n’y a plus d’essence ou d’eau. Autrement dit, on arrive à sauver et à transborder les deux tiers des passagers, le tiers restant est des cadavres qui arriveront un jour ou l’autre sur les plages méditerranéennes.

Quel est le rôle des bateaux des ONG ?

L’obligation de sauvetage s’impose à tous les navires. La partie qui a longtemps été invisible et pourtant essentielle est celle du transbordement. Pour un navire cargo, recueillir une soixantaine de migrants déshydratés peut rapidement conduire à consommer des rations de nourriture prévues pour quatre jours ou les réserves d’eau potable. De même, les bateaux de pêcheurs ne sont pas équipés pour faire face à l’accueil d’une cinquantaine de passagers supplémentaires. Pour ces bateaux, secourir un voilier de quatre personnes ou un esquif de 40 naufragés en détresse est très différent. C’est pourquoi ils doivent le plus rapidement possible transborder ces passagers. C’est là qu’interviennent les navires des ONG.

La partie qui a longtemps été invisible et pourtant essentielle est celle du transbordement

Ce sont elles qui sont aujourd’hui la cible de responsables politiques comme Matteo Salvini. L’Italie a également par le passé condamné des pêcheurs tunisiens ayant accosté dans ses ports après avoir secouru des migrants. Au moment où Carola Rackete était arrêtée, un navire militaire débarquait à Lampedusa avec une cinquantaine de migrants à bord.

Qu’est-ce que cela signifie ?

D’une part, que Matteo Salvini criminalise les ONG et bafoue ses obligations internationales en matière de droit de la mer et de droit des réfugiés en leur interdisant de débarquer. Mais l’Italie n’a pas complètement renoncé à respecter ses obligations. La justice italienne reste jusqu’à présent indépendante. Les navires sont détenus, mais personne n’a été condamné pour complicité de trafic d’êtres humains.

Les pays européens n’assument pas le fait qu’ils préfèrent laisser mourir les migrants, mais en refusant l’accostage, en engageant des poursuites, en refusant de donner un pavillon, ils sont hypocrites

La pression mise au niveau politique sur les pêcheurs tunisiens et les ONG est néanmoins problématique. Il n’y a presque plus de navire de sauvetage en Méditerranée : les pays européens n’assument pas le fait qu’ils préfèrent laisser mourir les migrants, mais dans les faits, en refusant l’accostage, en engageant des poursuites, en refusant de donner un pavillon comme dans le cas de l’Aquarius, à qui la France ne l’a jamais accordé, ils sont hypocrites.

L’hypocrisie ne consiste-t-elle pas aussi à équiper la Libye en prétendant qu’elle va secourir des naufragés qui sont justement des personnes qui fuient ce pays ?

La convention SAR découpe les zones en mer selon des obligations de surveillance et d’opérations de sauvetage. Ce sont des obligations qui s’imposent aux Etats côtiers. En Méditerranée, Malte a une zone SAR importante. L’Italie aussi, ainsi que la Tunisie, dont la zone SAR est plus petite. Historiquement, il y avait un ventre mou au large des côtes libyennes [voir la carte].

Le colonel Kadhafi ne voyait pas l’intérêt d’avoir des obligations internationales, il n’avait pas déclaré de zone SAR à l’ONU ni mis en place de MRCC (pour maritime rescue coordination centres), de centre de coordination et de sauvetage en mer. Il ne mettait pas non plus ses moyens militaires au service d’une zone SAR.

L’Italie et l’Union européenne ont choisi d’équiper, de former et de renforcer les garde-côtes libyens pour qu’ils ramènent en Libye les gens qui voudraient s’échapper

L’Italie, avant l’arrivée de Salvini au pouvoir, et l’Union européenne ont choisi d’équiper, de former et de renforcer les garde-côtes libyens pour qu’ils surveillent leurs zones et ramènent en Libye les gens qui voudraient s’échapper. C’est cela qui a conduit depuis 2017 à une très forte diminution des flux. La France a participé à l’équipement des garde-côtes avec de navires rapides de surveillance.

Mais il y a deux problèmes au moins : la Libye a déclaré un MRCC à l’Organisation maritime internationale à Londres, mais personne ne répond lorsqu’on appelle. C’est un MRCC qui n’est pas opérationnel. Deuxième point : le conseil de sécurité des Nations unies a publié en 2015 au terme d’une enquête une liste de passeurs en Méditerranée. Parmi eux se trouvaient deux Libyens responsables des garde-côtes de ce pays. On est dans l’ambiguïté absolue.

Dès que les 12 miles qui séparent la mer territoriale de la zone économique exclusive sont franchis, on quitte le droit de la mer et la sauvegarde de la vie humaine en mer pour le droit des étrangers et d’asile

Sans compter que l’ensemble des institutions des Nations unies affirment que la Libye n’est pas un pays sûr. Or la Libye – et les Etats européens laissent faire – confond le découpage des espaces maritimes en trois niveaux aux abords des Etats côtiers, et la convention SAR, une zone où l’Etat côtier a des obligations. Or, on ne peut pas déduire de cette convention que les garde-côtes doivent ramener les gens en Libye. Dès que les 12 miles qui séparent la mer territoriale de la zone économique exclusive sont franchis, la question du statut des personnes se pose. L’Etat n’est plus souverain. On quitte le droit de la mer et la sauvegarde de la vie humaine en mer pour le droit des étrangers et d’asile (dans le cas des migrants).

L’Union européenne a-t-elle des obligations de sauvetage en mer ?

Au niveau européen, le sauvetage en mer ne fait pas partie des priorités. Frontex est une force de surveillance et de protection des frontières.

En 2016, l’Union européenne a bien mis en place une opération EuroNavFor Med (dite aussi Sophia), qui prolongeait l’opération italienne Mare Nostrum, avec une surveillance aérienne et des forces navales. Mais depuis avril dernier, il n’y a plus de force navale. L’opération Sophia a de fait été progressivement démantelée : devant la diminution des flux migratoires, les pays ont repris leurs navires. Seule subsiste la surveillance aérienne.

Quels recours sont possibles contre l’Italie ?

Il faudra bien un jour qu’elle soit condamnée devant la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) pour non-respect de la convention de Genève sur le statut des réfugiés et de la Convention européenne des droits de l’homme pour le droit à la vie. Elle l’avait déjà été en 2012 après avoir refoulé massivement des personnes sans examen individuel de leurs demandes d’asile.

La situation actuelle est beaucoup plus grave. L’association Sea-Watch a déposé un référé devant la CEDH, qui a rendu une décision très molle : elle a refusé d’imposer à l’Italie le débarquement au motif que les passagers les plus vulnérables avaient déjà été transbordés, tout en rappelant à l’Italie qu’il était de son devoir de fournir assistance à toute personne en situation de vulnérabilité sur le Sea-Watch 3. C’est à la suite de cette décision que Carola Rackete a pris la décision de forcer le blocus italien.

Une condamnation de l’Italie par la CEDH aurait pourtant une portée symbolique forte et obligerait peut-être la Commission européenne à se positionner. Les autres recours sont le Tribunal international du droit de la mer et la Cour internationale de justice. Mais là, il faudrait que ce soit d’autres Etats qui poursuivent l’Italie.

Que faire alors ?

Il faut des mobilisations de l’opinion publique et des relais médiatiques. Les voies de recours en justice, même si elles sont symboliques et soumises à la lenteur des procédures, sont utiles. Cela veut dire : « Quand on est un Etat membre de l’Union européenne, on n’a pas le droit de pratiquer cela. »

Les juristes savent que lorsqu’on laisse un pays ne plus respecter ses obligations internationales, cela se termine par des conflits ouverts

Les juristes savent que lorsqu’on laisse un pays ne plus respecter ses obligations internationales, cela signifie que les tensions internationales augmentent considérablement et que cela se termine par des conflits ouverts. Si on laisse faire, on terminera avec un petit caporal Adolf. L’actuelle décision de la juge italienne qui a estimé que Carola Rackete n’avait fait « qu’accomplir son devoir de sauver des vies en mer » est, à cet égard, une excellente nouvelle.

Message de SOS Méditerranée

3 QUESTIONS À Frédéric Penard, directeur des opérations de SOS MEDITERRANEE

Frédéric Penard revient sur la situation plus qu’alarmante en Méditerranée centrale aujourd’hui et sur l’urgence de trouver un navire au plus vite. Pour autant, chercher et trouver un navire adapté aux activités de recherche et de sauvetage de SOS MEDITERRANEE prend du temps. Le cahier des charges est conséquent. Pour y parvenir, il rappelle que le soutien de tous les citoyens mobilisés contre cette tragédie est indispensable.

Soutenir SOS Méditerranée  http://www.sosmediterranee.fr/

Quand monte le soleil La rubrique de Panagiotis Grigoriou

Panagiotis Grigoriou est Ethnologue et historien, chroniqueur, analyste, initiateur d’un concept de tourisme alternatif et solidaire en Grèce. Le regard de l’historien et de l’anthropologue sur l’actualité et le vécu de la crise grecque. Il évoque notamment les résultats des élections municipales et régionales.

Quand monte le soleil

 

Le pays a voté. Deuxième tour des élections régionales et municipales, dimanche 2 juin. De l’abstention plutôt victorieuse, elle se situe entre 50% et 60%, voilà pour les premières impressions. Sinon, réussite dite écrasante de la Nouvelle Démocratie, comme on l’a répété depuis à travers les médias. La carte des régions, douze sur treize, elle s’affiche en bleu, couleur du parti de la Nouvelle Démocratie et des Mitsotákis, voilà pour l’écran plat des nouvelles, fumée comprise. La Grèce tourne alors sa page entachée sous SYRIZA, tout en faisant du sur place dans le même chapitre. Seuls nos touristes… admirent-ils peut-être ce qui reste des apparences et des réalités.

Touristes en Golfe Saronique. Juin 2019

Sur le papier peint des illusions et des médias, “ce fut un grand moment de Démocratie”, “une gifle pour SYRIZA autant que l’approbation générale pour ce qui est du programme de la Nouvelle Démocratie”. Cependant et déjà, la récente loi électorale que SYRIZA a imposé au paysage des élections Municipales et Régionales, oblige à la proportionnelle intégrale, ce qui donne un résultat alors inédit. Pour les Maires et pour les Présidents de Région surtout élus au deuxième tour, et qui ne disposent pas de la majorité absolue, il va falloir composer avec les élus des autres listes, ce qui modère un peu le sens absolu de la victoire de la Nouvelle Démocratie.

Et au pays réel on fait finalement ses décomptes, telle la voisine Anna, rencontrée devant l’immeuble. “Cela… va très mal, pas de vacances cet été, et c’est la première fois. Nous nous enfonçons lentement mais sûrement, notre seule préoccupation, la survie, maintenant que la politique est morte voire, elle est même mortifère. Nous ne sommes pas allés voter et nous représentons la moitié du pays. Le résultat d’ailleurs est à la hauteur du non-choix. Les gens auront élu Mitsotákis, une nouvelle catastrophe qui s’ajoutera à tants d’autres.”

“Et c’est ainsi qu’entre voisins nous nous perdons de vue, chacun de nous immergé comme il est dans ses soucis quotidiens. Oui, j’ai vu ces visages des Syrizístes et de Tsípras et de Doúrou -Présidente SYRIZA de la Région Attique, battus – à la télévision. Ils n’ont pas l’air de digérer leur défaite. Ils se sont accrochés au pot de miel et voilà qu’ils sont en train de chuter. Mais sinon et surtout pour nous, rien ne changera.”

Lourde défaite de Tsípras. Presse grecque du 3 juin

 

Tsípras et Doúrou après les résultats. Presse grecque – ‘IN’ du 3 juin

 

Tsípras parle aux siens après les résultats. Presse grecque – ‘IN’, juin 2019

Pour Státhis Stavrópoulos, dessinateur de presse et analyste issu de SYRIZA mais SYRIZA d’il y a plus de dix ans maintenant, il n’y a pas photo. “Chez les Syrizístes ce qui fait vraiment peur, c’est leur arrogance, leur suffisance, tout comme l’absurdité dont ils sont les porteurs à l’instar de Nikos Pappás, ministre et ami personnel de Tsípras, lorsqu’il déclare qu’il n’a pas perçu l’écrasement de SYRIZA, ‘car le parti a perdu tout juste deux régions’. Sauf qu’elles étaient les seules que SYRIZA contrôlait. Ils ont perdu le Nord et le Sud avec dans toute la Grèce, sauf qu’ils ne le comprennent pas pourquoi. Toutes les explications de cette surdité seront-ils alors acceptées !”

“Cette démonstration de stupidité doit avoir une explication, ce n’est pas possible ! Seule la question de notre existence reste plutôt inexplicable. Cependant, notre existence est sujette à de nombreuses explications. Néanmoins, dans le cas de SYRIZA, la science semble éprouver des difficultés pour expliquer son hybridation celle aussi des cadres de ce parti, ce n’est guère possible. Cependant, et pour rester sérieux, les élections législatives sont déjà annoncées. Et de quoi parle-t-on chez les politiques et à travers les médias ? Parlons-nous de la dette ? Parlons-nous de la menace turque en mer Égée, à Chypre et en Thrace ? Quel est le problème dramatique enfin, pour ainsi l’exclure du débat ? Le problème de la démographie ? Celui des migrants ? Quoi d’autre ?”

“Tout ce que les partis politiques comme la Nouvelle Démocratie, SYRIZA et KINAL-PASOK font semblant de discuter, et en réalité ils ne publient que des annonces, c’est de savoir comment gérer les conséquences des mémorandums, autrement-dit, du style de vie et des règles sous l’Occupation. Ces partis tiennent d’ailleurs le même langage néolibéral et pourtant, leurs mesures néolibérales qu’ils ont prises ont échoué, provoquant le malheur du peuple, la destruction de l’économie et faisant peser de graves menaces sur la nation.”

Soirée électorale en berne, candidat SYRIZA aux municipales. Athènes, le 2 juin 2019
Garde Présidentielle Evzone. Athènes, juin 2019
Immobilier… aux mains des investisseurs. Athènes, juin 2019

“Ce sera également le même problème lors de la prochaine législature. La pomme de la dispute est bien pourrie. Et l’on traitera des arrangements dans le cadre des clientélismes, des comités d’initiés comme dans celui des ruses. Les politiques useront et abuseront ainsi d’une rhétorique sur l’insignifiant, bien de niveau provincial disons de l’entre-deux-guerres. Et pendant ce temps, les frontières se déplacent d’un pays à l’autre dans notre région, il y des populations en mouvement, des bouleversements sociaux au vers le pire, puis tant de nuages arrivés depuis l’Occident. D’ailleurs, les dix années d’Occupation sous la Troïka ont transformé les mécanismes de déclin en institutions. Nous sommes habitués de la corde qui nous étouffe, autant que des salopards qui la resserrent”, “To Pontíki” du 5 juin 2019.

Ces derniers jours et pendant que l’Assemblée vient d’arrêter ses travaux ce vendredi 7 juin, elle sera dissoute lundi prochain d’après la presse, SYRIZA se met à faire voter lois, réformes et autres faveurs, alors qu’il admet sa défaite. Du jamais vu même dans le cadre de la démocratie d’opérette habituelle, en Grèce comme ailleurs. C’est une parodie visant le Parlement écrit-elle-même la presse mainstream, et elle a raison, quotidien Kathimeriní. Dans la métastase des régimes méta-démocratiques actuels, SYRIZA a été… nommé on dirait par les Oligarques mondiaux pour finir alors encore plus bas qu’avec les autres marionnettes. Dans le même ordre d’idées, le gouvernement Tsípras vient d’annoncer dans la foulée, la requête à l’encontre de l’Allemagne au sujet des réparations de guerre, autant celle de 1940 que de 1914, puis, l’embauche de dix mille enseignants dans la fonction publique, c’est sauve qui peut en une semaine, presse de la semaine.

SYRIZA fait donc voter en ce moment lois et amendements en faveur des agents de l’État, tout comme il fait adopter un nouveau Code Pénal, très controversé. Enfin, certains députés Syrizístes s’insurgent même contre leurs ministres lorsque leurs amendements sont jugés excessifs, comme par exemple celui modifiant la hauteur légale des combles aménagés pour l’île de Céphalonie, presse de la semaine. La Présidente Syrizíste de l’Assemblée Tasia Christodoulopoúlou vient de faire muter sa fille de la Poste, au personnel de l’Assemblée. Et elle le reconnait, “avoir bénéficié du pouvoir et des réseaux, et je ne recherche pas d’alibi”, précise-t-elle, presse grecque du 7 juin.

Pendant ce temps, le pays poursuit-il comme il peut, suspendu à la… fin de l’histoire. Anciens ateliers qui se transforment en hôtels, jeunes femmes faisant de leur beauté une supposée carrière, des événements photographiques annoncés comme dignes du temps qui est le nôtre, justement sur la méta-Polis, la Cité, la ville d’après, toute une obsession civilisationnelle sur le monde d’après, rien que le monde d’après.

Transformation en hôtel. Athènes, juin 2019
Un certain… modélisme. Athènes, juin 2019
Méta-Polis. Athènes, juin 2019

Maria, employée municipale du côté du Péloponnèse des bourgades, nous raconte-elle alors sa condition humaine. Fatiguée des élections, elle n’a voté “rien que pour faire partir les affreux Syrizístes”, puis, pour la liste aux municipales où figurait alors le nom de son cousin, “lettré et dynamique” nous dit-elle. “Sinon, tout est cuit, je ne peux pas dire que je suis en train de vivre avec mes 750€ mensuels. Je vois les touristes et les vacanciers arriver, puis repartir. Je ne voyage jamais, je m’occupe également de ma très vieille mère, la famille manque cruellement de moyens, il n’y a pas que moi. Ce n’est plus une vie, c’est… un parking jusqu’à notre mort. Parfois, ces politiciens survolent notre parking… en OVNI, et c’est tout. Leurs salades ne nous intéressent donc plus.”

Péloponnèse mythique aux cafés branchés, à Nauplie ou encore jusqu’à Athènes. Cafés grecs aux fresques parfois inhabituelles, celle par exemple rappelant l’apogée de l’Empire romain d’Orient, dit généralement Byzance. Au pays étendu tel un corps sans tête, déjà politique, on sait tant attendre son heure, ou sinon son siècle. Nos matous quant à eux, ils attendront devant les tavernes et autres établissements à crêpes ou à pizzas cette saison touristique, voire, la suivante.

Quant à la voisine Anna, elle estime que “près de 50% des Grecs ne participent plus au cirque politique, ils ne votent plus et ils attendent peut-être leur heure. C’est comme une casserole en train de chauffer mais lentement. Explosera-t-elle, et alors dans combien de temps ?”.

Byzance sur un mur. Athènes, juin 2019

 

Pays couché. Athènes, juin 2019
En attendant la saison. Athènes, juin 2019

Quittons donc et enfin un peu, les Syrizístes, les Mitsotákis comme tous les autres. Songeons plutôt aux espaces Égéens, aux ouvertures aux quatre vents, comme le faisait souvent notre poète Odysséas Elýtis (1911 – 1996), lequel a reçu le prix Nobel de littérature en 1979.

“Devant la crête de l’île de Sérifos, quand monte le soleil, les canons de toutes les grandes théories du monde échouent dans leur mise à feu. L’intelligence est vaincue par quelques vagues et une poignée de pierres – chose étrange peut-être, et pourtant capable d’amener l’homme à ses véritables dimensions. En effet, qu’est-ce qui, sinon, lui serait plus utile pour vivre ? S’il aime commencer de travers, c’est qu’il ne veut pas entendre. Sans qu’il en prenne conscience, la mer Égée dit et redit sans cesse, depuis des milliers d’années, par la bouche du clapotis de ses vagues, sur l’immense étendue de ses côtes: voilà qui tu es !”

Songeons plutôt au clair soleil, à l’azur profond… aux nouvelles portées de l’année. Nous aussi, admirons-nous parfois ce qui reste des apparences et des réalités. Rien que pour amener l’homme à ses véritables dimensions.

La portée de l’année. Péloponnèse, juin 2019

* Photo de couverture: Garde Présidentielle Evzone. Athènes, juin 2019

Démocraties… représentatives La rubrique de Panagiotis Grigoriou

Panagiotis Grigoriou est Ethnologue et historien, chroniqueur, analyste, initiateur d’un concept de tourisme alternatif et solidaire en Grèce. Le regard de l’historien et de l’anthropologue sur l’actualité et le vécu de la crise grecque.

Démocraties… représentatives

Élections passées, élections en cours, élections prochaines. Entre le sondage berné grandeur nature des élections dites européennes, les élections municipales et régionales en deux tours, le deuxième ce dimanche 2 juin, et enfin, les élections législatives anticipées annoncées, la… Démocratie on dirait qu’elle déborde. Petits pays, énormes illusions. Oligarchies libérales que nous appelons à tort “démocraties représentatives”, Cornelius Castoriádis avait déjà en son temps le mérite de proposer une réflexion de fond sur ce qu’est une démocratie véritable… sauf qu’il n’est plus. Élections passées, élections prochaines, seule certitude… nos cigognes des campagnes grecques, campagnes non-électorales bien entendu.

Temps des aliénations. Athènes, mai 2019

Tsípras a annoncé des élections anticipées pour le 7 juillet, c’est pour limiter autant que possible les dégâts, et pour que son gouvernement puisse nommer en poste les plus hauts magistrats du pays fin juin, histoire de s’assurer d’une certaine impunité lorsqu’il aura quitté le pseudo-pouvoir, disent-elles les “mauvaises langues”, presse grecque du moment, ici en anglais. Déjà en son temps, Cornelius Castoriádis, plutôt pessimiste vers la fin de sa vie, il considérait “qu’il existe une aliénation plus profonde de la société, toutes classes confondues, à ses propres institutions, quand celle-ci cesse de les remettre en question, quand elle les considère comme naturelles ou nécessaires”, comme il est aussi parfois rappelé devant les apories structurelles de notre méta-monde.

Nous y sommes, et notre analyse sur les faits et gestes apparemment politiques faisant suite aux événements et scrutins récents en Grèce, doit être considérée et comprise, une fois de plus, après avoir retracé l’essentiel, mais c’est hélas ainsi.

En mars dernier, j’écrivais ici que la marionnette Tsípras s’accroche à son pseudo-pouvoir et finalement à son gagne-pain quotidien, sauf que de nombreux signaux clignotent ici ou là, pour indiquer que son progiciel arriverait bientôt à terme et qu’il sera remplacé par la marionnette Mitsotákis. Les Puissances, à savoir Berlin, Bruxelles, la Goldman Sachs, ainsi que José Manuel Barroso, insistent ouvertement pour que des élections législatives anticipées soient “décidées” entre mars et juin d’après la presse de la semaine. Bonne blague. Le rôle tragique (et obscur) pour lequel Tsípras aurait été préparé par les “élites” mondialisatrices, au demeurant bien avant l’arrivée au pouvoir de SYRIZA, semble ainsi s’accomplir entre 2015 et 2019. Nous y sommes, les élections dites européennes en plus.

Candidat Syrizíste au Conseil municipal. Athènes, mai 2019
Candidat du parti de Velópoulos. Athènes, mai 2019
Tsípras menteur. Athènes, mai 2019

L’inquiétude du “petit peuple” est toujours grande. Sa colère l’est aussi. Encore faut-il sans cesse revisiter le sens et la portée de cette rage, et autant impotence généralisées, devant le déferlement des événements internes comme externes au pays. Nouvelle Antiquité… tardive, mais on s’y habitue coûte que coûte, la rage est avalée à défaut d’être vomie.

Les analyses, disons coutumières, elles se sont d’abord focalisées sur la victoire du parti de la Nouvelle Démocratie et de Mitsotákis en personne (33% des votants), dix points d’avance sur SYRIZA arrivé deuxième avec 23%. C’est autant vrai et c’est d’après les apparences, ce qui visiblement en tout cas, aurait motivé la décision de Tsípras, avancer la date des élections législatives de près de trois mois.

Ce n’est pourtant pas un score historique pour la Nouvelle Démocratie, et ce n’est pas non plus, l’effondrement complet pour SYRIZA. Sauf que les électeurs de SYRIZA de l’année 2015 ne sont pas tout à fait les mêmes que ceux de 2019, la classe moyenne agonisante a largement quitté Tsípras, lorsque les fonctionnaires ont même accordé davantage de voix à Mitsotákis qu’à Tsípras. Les chômeurs quant à eux, ils ont moins sanctionné SYRIZA que les actifs, tandis que la population carcérale, elle a de son côté… plébiscité le parti de la Gauche dite radicale.

Mémoire de Loukánikos. Athènes, mai 2019
Petite mobilisation, employés des banques. Athènes, mai 2019
Tout petit commerce. Athènes, mai 2019

En somme, ces Grecs ayant tant manifesté sur les places et dans les rues durant les années 2010 à 2013, temps aussi de notre regretté Loukánikos, ils ont autant déserté les luttes trahies ou jugées vaines, pour ensuite, quitter SYRIZA, comme aussi l’ensemble la Gauche. Ceci, en dépit du succès très relatif de la liste Varoufákis, nous y reviendrons. Depuis 2015 également les mutations tombent alors du ciel, Airbnb avale Athènes pour la transformer, les touristes arrivent massivement depuis la Chine, et des licenciements très massifs se poursuivent par exemple au sein du secteur des banques.

“Accessoirement”, les banques qui ne sont plus grecques, s’apprêtent à offrir aux spéculateurs et aux autres rapaces internationaux près de 100.000 biens immobiliers (saisis) d’habitations supplémentaires. Le pays concret change de propriétaires, lorsque déjà et d’après la presse financière, une bonne partie du parc Airbnb en Grèce et essentiellement à Athènes, appartient à des investisseurs issus de l’Empire du Milieu, presse du jour. Les Grecs, ils pourront toujours et encore commenter les résultats des scrutins bien entendu…

Au soir du 26 mai et en troisième position, on retrouve le PASOK (ou KINAL) sous Fófi Genimatá (7%), laquelle vient d’exclure de son parti la figure historique et pléthorique d’Evángelos Venizélos, préférant placer en première position éligible d’office sur la liste hors circonscriptions aux prochaines législatives d’après le système électoral grec, Giórgos Kamínis, l’ancien maire d’Athènes, lequel n’a pas réussi d’être l’élu généreusement payé au dit Parlement européen. Mon analyse, c’est que Kamínis, ayant a comme on sait ouvert toutes les portes aux ONG du financier Sóros à Athènes, notamment quant à l’installation et à la prise en charge de migrants récents d’après les plans bien connus de Sóros sur l’avenir de l’Europe, et bien, voilà que des instructions, pour ne pas dire des ordres seraient venus d’ailleurs… pour justement céder cette première place à Kamínis, en plus de la salade interne du parti bien évidemment.

Touristes Chinois sous l’Acropole. Athènes, mai 2019
Airbnbisation courante. Athènes, mai 2019

Airbnbisation galopante. Athènes, mai 2019

Car au-delà de la polémique interne au PASOK du samedi soir tant évoquée à travers la presse, ces salades supposées internes à tous ces partis largement compatibles Sóros (et mondialisateurs réunis) relèvent plutôt de leurs engagements, parfois même… fondateurs par les temps qui courent. Pour mémoire, au premier cercle des partis compatibles Sóros, on retrouve SYRIZA, la Nouvelle Démocratie, le PASOK, “To Potámi” (“La Rivière”) de Stávros Theodorákis, ainsi que le mouvement de Yanis Varoufákis, sans oublier la nébuleuse des anarchistes comme de tant d’autres partis et groupuscules allant de la “gauche” à la “droite” pour ne rien laisser au hasard. Cela fait ainsi bien de monde, y compris lorsqu’il sera question de “gouverner” ensemble si besoin. Venizélos… l’Apostat malgré lui du PASOK, vient de déclarer que son “exclusion est en rapport avec le rôle voulu pour son parti, rien que par sa direction: servir de béquille à SYRIZA si besoin est”, presse grecque du 2 juin.

Bien entendu, “To Potámi” (le parti dit de “La Rivière”) de Stávros Theodorákis a été laminé (1,5%), ainsi son chef se retire comme il le déclare de la vie politique. Il faut dire que son rôle a pris fin pour ce parti inventé par Bruxelles et Berlin pour les nécessités de Bruxelles, de Berlin et des Sóros, et j’ose prédire que le comparse suivant pour incarner exactement le même rôle derrière un langage certes plus polémique en apparence, pourrait-il être le mouvement de Varoufákis, créant la surprise avec presque 3%.

Varoufákis croit-il que cet été grec c’est alors déjà le sien, et au pays réel, on installe plutôt les parasols sur les plages, comme c’est autant le moment des festivals bien de saison. Au théâtre d’Hérode Atticus, construit au pied de l’Acropole d’Athènes en 161 ap. J.-C. par Hérode Atticus en mémoire de sa femme, c’est déjà le grand moment de Norma de Vincenzo Bellini, l’autre monde.

Parasols nouveaux. Grèce, mai 2019
L’été grec. Mai 2019
Norma sous l’Acropole. Athènes, juin 2019

Reste le monde d’en bas, le nôtre, et son supposé phénomène nouveau du parti de la “Solution Grecque” de Kyriákos Velópoulos (4,1%). Son succès est à lier également à l’effondrement de l’Aube Dorée, laquelle a perdu près de la moitié de son électorat (4,8% en mai 2019). L’Aube Dorée a incarné autant le rôle d’épouvantail bien commode à SYRIZA et aux autres partis “gestionnaires”, puis, son chef Michaloliákos aura même sabordé par “mégarde” le candidat de son parti pour la ville de Thessalonique, tout comme il aura exclu peu avant le 26 mai, un autre candidat issu du fief de l’Aube dorée en Laconie, dans le Péloponnèse.

Outre le passé/présent néonazi du clan Michaloliákos, il y a encore ses liens présumés avec le para-État, pour ne pas dire avec certains services secrets, et comme par hasard… ce sont est exactement ces mêmes liens présumés qui sont reprochés au chef et assassin patenté de l’organisation du 17 Novembre, Koufodínas, actuellement en prison, personnage au rôle bien obscur que la nébuleuse anarchisante présente alors comme un héros. Le système fabrique ou contrôle ses pions aux deux extrémités du supposé jeu politique, tandis qu’entre les deux, les partis progressent, stagnent ou disparaissent, d’après les besoins des vrais tenants du pouvoir.

Il n’est donc pas tout à fait fortuite cette apparition du parti de Velópoulos, ancien élu du parti supposé d’extrême-droite de Karatzaféris, ayant pourtant voté en faveur du Mémorandum I, et soutenu le gouvernement Quisling du banquier Papadémos imposé par Merkel et par Bruxelles entre 2011 et 2012. Ensuite, Velópoulos, après avoir soutenu qu’il possédait les originaux… de la correspondance épistolaire de Jésus, il devient un personnage télévisuel, ou entre autres, il vend via la caverne cathodique, livres, produits et autres pommades-miracle contre la calvitie, sauf qu’il est lui-même largement atteint d’alopécie androgénétique.

Velópoulos a fait donc campagne surtout à travers la télévision et d’abord, en multipliant ses apparitions sur les chaînes locales de la Grèce du nord, très exactement de cette Macédoine grecque se sentant trahie par l’accord Macédonien de Tsípras. Ensuite, cette campagne de Velópoulos a été truffée de mensonges, savamment noyés comme il se le devait dans un argumentaire prétendument patriotique et souverainiste. Il s’agirait bien du prochain poulain peut-être, jusqu’au suivant. En tout cas et déjà, certains des cadres de son parti démissionnent, dénonçant “le caractère trompeur de l’affaire, car sous la Solution Grecque il y a autre chose derrière toute une façade”, déclarations du cadre démissionnaire Nikos Mastroyiannis, presse grecque début juin. Bonne blague !

Athènes et… ses valises. Juin 2019
Non aux éoliennes. Thessalie, mai 2019
Restauration. Ville de Tríkala, Thessalie, mai 2019

Enfin, il y a le lent déclin du PC grec, le KKE (5,3%), ainsi que le résultat humiliant de l’Unité Populaire (0,58%), sous la direction de Lafazánis, ancien chef de l’aile gauche de SYRIZA jusqu’à l’été 2015. Rien de très étonnant dans tout cela. Élections passées, élections en cours, comme élections prochaines, la dite gauche, soit elle incorpore le magma écologiste, droit-de-l’hommiste, immigrationniste comme néolibéral, mixtion alors consubstantielle des mondialisateurs globalistes et européistes, comme c’est déjà le cas entre autres pour SYRIZA, soit elle disparaît définitivement du jeu pseudo-politique. Ses illusions auront pourtant bien servi à la transition vers ce siècle qui se dessine sans tête ni queue politique.

Bientôt le travail de masse disparaîtra progressivement, les globalisateurs, lesquels auront déjà manipulé les 18-30 ans des années 2018-2022 au sujet du “péril écologique”, n’auront plus tellement de mal à faire passer la pilule du transhumanisme pour “l’élite”, et autant celle du revenu minimum universel pour près des deux tiers de la société, en passant par la disparition de l’argent liquide. Ces nouveaux assistés en somme définitifs, outre le fait qu’ils seront contrôlés à tout instant, ils se verront même retirer leur droit de vote, ce dernier sera d’abord réservé aux classes supérieures issues notamment des actuels boboïsés, puis plus… rien.

Comme il a été souligné ailleurs au sujet des États-Unis, “la décadence interne est tout aussi inquiétante que le pourrissement visible. Il y a au sein de toutes les classes sociales une perte de confiance dans le gouvernement, une frustration généralisée, un sentiment de marasme et de traquenard, une certaine amertume face aux promesses non tenues et aux espoirs déçus, et une telle fusion entre réalité et fiction que les discours tant publics que politiques ne sont plus ancrés dans la réalité… ‘Une société devient totalitaire lorsque sa structure devient manifestement artificielle’, a écrit George Orwell. ‘Ce qui veut dire quand sa classe dirigeante ne tient plus son rôle, mais ne réussit à s’accrocher au pouvoir que par la force ou la fraude’. Nos élites ont épuisé la fraude. Il ne leur reste que la force”, Chris Hedges, “Le monde qui nous attend”, janvier 2019.

La zombification des esprits aidant, les Grecs ont-ils voté à 58%, et ils ont sanctionné l’amoralisme de la bande à Tsípras, comme ils ont préféré celui du clan Mitsotákis, plus le clientélisme et le survivalisme ambiants. En réalité il n’y a guère de choix sauf sursaut populaire, ce qui n’est jamais exclu à travers l’histoire. Oligarchies ainsi libérales que nous appelons à tort “démocraties représentatives”, Cornelius Castoriádis avait déjà en son temps le mérite de proposer une réflexion de fond sur ce qu’est une démocratie véritable… sauf qu’il n’est plus.

Grèce de jadis. Sous les Météores, Thessalie, années 1960
Grèce d’aujourd’hui. Près des Météores, mai 2019

En Thessalie bien des montagnes, le très vieil homme de la très vieille et alors unique taverne encore ouverte en a vu bien d’autres, politiciens bien entendu. En évidence, sur la terrasse de son établissement il y a cette affichette à l’image retravaillée dénonçant le projet des éoliennes, imposé à la fois par le gouvernement que par l’administration locale et régionale. Le tout, sous un écologisme à quatre sous, surtout pour les constructeurs des éoliennes, vraisemblablement Allemands.

“Qui a demandé mon avis, si je veux ou pas, finir défiguré de la sorte ?” Sans réponse bien entendu. “Les politiciens sont à peine passés, ils ont laissé leurs dépliants, puis, ils sont ou ils seront élus. Ils enjambent notre monde pour le piétiner et pour bien accéder à leur monde, et cela se répète à chaque élection. J’ai vu mon grand-père exécuté par les Allemands en 1944, et voilà qu’ils reviennent ici avec leurs éoliennes. Notre village il s’est vidé, il revivra un peu en août lorsque ses enfants habitant en ville y passeront seulement quelques jours ici… regardez, vous êtes les seuls à déguster ma salade et mes herbes bouillies, ramassées il faut dire à 2.000 mètres d’altitude. C’est cette altitude qui nous sauve encore un peu… et non pas la politique.”

“Après, il y a mon chat, matou vieux de dix ans que la taverne a adopté, nous l’appelons Pángalos, du nom de l’ancien Ministre du PASOK, rien que parce que notre matou était bien ventru à l’époque. Actuellement, il a vieilli et maigri comme nous… et comme la Grèce.”

Élections passées, élections prochaines, seule certitude… nos cigognes des campagnes grecques, campagnes non-électorales bien entendu. Puis Pángalos, comme tous les autres matous.

Pángalos, le matou. Thessalie des montagnes, mai 2019
* Photo de couverture: Nos cigognes. Thessalie, mai 2019

Mémoire d’Athènes La rubrique de Panagiotis Grigoriou

Panagiotis Grigoriou est Ethnologue et historien, chroniqueur, analyste, initiateur d’un concept de tourisme alternatif et solidaire en Grèce. Le regard de l’historien et de l’anthropologue sur l’actualité et le vécu de la crise grecque.

Mémoire d’Athènes

Matinales athéniennes, moments furtifs. Nos vielles peluches sont parfois de la partie, tout comme nos touristes ou nos politiciens du mois de mai. Sous un soleil de plomb devant la tombe du Soldat Inconnu, on commémore la bataille de Crète, rapide évocation de l’invasion allemande de bien triste mémoire, c’était en mai 1941. Soleil imparable d’Attique, et qui lave même les réalités, celles de la ville, les nôtres, et peut-être bien autant celles de l’histoire.

Touristes en fin de matinée. Athènes, mai 2019

Réalités donc, de la ville et alors les nôtres. Dans le désordre, immeubles à vendre, maisons déjà acquises, agences immobilières faisant la promotion du visa accordé aux acquéreurs étrangers comme aux autres, parfois blanchisseurs criminels financiers du dit vaste monde. Civilisation en fonds perdus. Et on n’aurait pas pour l’instant touché le fond, paraît-il.

Dans la foulée, les Grecs s’empressent devant les tribunaux compétents… pour notifier leur refus d’hériter les biens immobiliers de leurs aïeux. Paupérisés, ils ne peuvent plus faire face aux impôts, aux taxes et encore moins aux frais qui en découlent. Dans certaines régions, rien qu’en quatre mois, les déclarations sur l’année 2019 en cours, excèdent alors en nombre, celles enregistrées sur l’ensemble de l’année 2018, presse grecque du 13 mai 2019. Soleil… ainsi imparable de la Grèce.

Ensuite, il y a toute cette actualité en fausses nouvelles, fabriquée par les médias et par les politiciens quant à la prétendue reprise de l’économie grecque. Actualité qui relève de plus en plus d’un autre système solaire, voire, plutôt lunaire. La semaine dernière, le salopard (politique) Aléxis Tsípras a même annoncé tout une série de fausses mesures, qui plus est, présentées comme populaires, à savoir et essentiellement, une certaine baisse de la TVA de manière sélective, doublée d’un “cadeau” de 300€ à 500€ par an au bénéfice des retraités, ceci bien entendu, à quelques jours du pseudo-scrutin européiste du 26 mai. Civilisation en fonds perdus.

Peluches. Athènes, mai 2019
De la prédation… immobilière. Athènes, mai 2019
Saisies et liquidations. De la prédation… immobilière. Athènes, mai 2019

Dans les rues d’Athènes, de nombreux immeubles, même ceux en bien piètre état sont à vendre. D’autres encore, alors bâtiments d’habitation élevés dans les années 1950 à 1970 ayant signifié non sans une certaine fierté l’accession à la propriété pour la classe moyenne naissante, eh bien, ils se transforment en petits hôtels, ou en… continuums d’Airbnb. Le… polype Airbnb se repend-il ainsi partout, méta-capitalisme ainsi usurier et d’abord usurpateur.

“Quelle résistance les habitants de la capitale ont-ils eue pour sinon, protéger leur mode de vie et leurs biens ?” La question n’est pas rhétorique, elle est même désormais posée par certains éditorialistes de la pesse, cette semaine par exemple.

Et la réponse qui suit, n’a rien de rhétorique non plus. “À l’occasion des élections municipales, quelques réflexions me sont venues au sujet de l’abandon du centre-ville d’Athènes et de certains des quartiers historiques qui l’entourent. Ces réflexions, elles ont ainsi été provoquées bien sûr au contact des brochures luxueuses, préélectorales et élégantes des candidats, ainsi que des programmes des candidats aux fonctions de maire. Je dirais que leur lecture, laisse plutôt un fort sentiment d’appartenance à… bien d’autres villes, comme à d’autres problèmes que ceux d’Athènes.”

“Athènes est une ville en grande partie inconnue pour tous ceux qui décident d’en parler de la sorte. Le manque de présence des résidents est visible à l’œil nu, car ses rues sont à moitié vides, sans voitures, et de nombreux immeubles restent sans lumière la nuit. La fréquentation des squares, des enfants qui jouent comme tant d’autres activités urbaines connexes, c’est alors ce… conglomérat historique, que les Grecs actuels ne perçoivent aujourd’hui qu’uniquement et pareillement à une filmographie documentaire, à travers notamment les films en noir et blanc du vieux cinéma grec.”

Immeuble à vendre. Athènes, mai 2019
Immeuble vendu et transformé en hôtel. Athènes, mai 2019
Maison vendue et restaurée. Athènes, quartier de l’Acropole, mai 2019

“Certes, il y a ces reportages faussant les réalités, et en ce moment ils sont pléthore. Ils font état de la prétendue ‘Renaissance du centre-ville’, de ‘nouveaux lieux de rencontre pour les jeunes’, de ‘promenades dominicales sous l’ombre du Parthénon’, de ‘visites accrues des sites archéologiques et des musées’, de sorte que l’on se dit que la ville est alors habitée par des étudiants en Lettres. Le tout, essayant de nous convaincre des effets d’une cosmogonie actuelle et imminente. Grâce à elle, le centre historique de la ville ira bientôt renaître. Hélas, la vérité se situe alors très loin. Et la vérité, c’est qu’Athènes se périt sous l’effet d’un voile de silence assourdissant, semblable à celui accompagnant alors la nécrose de tout organisme vivant. Et nous allons bientôt découvrir quels sont donc les… initiateurs d’une telle nécrose.”

“Je me demande pourquoi les Grecs sont-ils partis. Comment sinon peut-on expliquer autrement, tant de maisons fermées, mais aussi tant d’autres, mises à la disposition des nouveaux habitants du centre, en particulier les migrants Considérons bien entendu que leurs conditions de vie évoluaient vers le pire pour les Grecs. Quelle résistance ces habitants ont-ils eue pourtant pour protéger leur mode de vie et leurs biens? Qu’ont-ils fait sinon pour les soutenir, leurs représentants élus au niveau local, puis l’État, ou encore les organismes régionaux compétents, voire, même les médias ?”

Grecs et… rescapés de leur quartier. Athènes, mai 2019
Prospectus d’un candidat au Conseil municipal. Athènes, mai 2019

“Comment se fait-il alors que dans ces quartiers, des Grecs, ils subsistent seulement les personnes âgées et en détresse ? Et que peut-il signifier toute cette mutation pour le psychisme de ceux ayant déménagé ? Il y a aussi en cette situation quelque chose de cruel ou d’inhumain. Comment leurs habitudes quotidiennes ont-elles été affectées dans leurs nouveaux quartiers ? Puis, pour tous ces anciens quartiers vivants de la ville, n’est-il peut-être gênant que de ne plus voir un seul kiosque, si ce n’est que tous les deux kilomètres, ni même un seul passant ?”

“Comment sinon vivre et travailler, quand on est dépossédé des représentations acquises dès le plus jeune âge dans son quartier, sans pour autant pouvoir les remplacer par de nouvelles?”, quotidien “Dimokratía” du 12 mai.

Meeting pour les élections locales et régionales. Athènes, mai 2019

Les temps courent… les peuples s’enlisent. Notre actualité en fausses nouvelles, fabriquée et mal ficelée par les médias et par les politiciens quant à la prétendue reprise de l’économie grecque, Aléxis Tsípras et ses fausses mesures comprises, ne parviendra plus à ôter l’amertume, voire, le poison qui se repend partout entre vie prétendument publique ou encore supposée privée.

Place Sýntagma, c’est-à-dire, de la “Constitution”, mille fois violée et bafouée, le “parti politique” d’Aléxis Tsípras a osé installer son stand, de même que celui de son candidat pour la ville d’Athènes. “L’heure est venue, celle du plus grand nombre, et nous avons la force pour”, peut-on lire, slogan Syrizíste, mensonge à répétition, hybris et surtout dégoût.

Trois cent mètres plus loin seulement, les Athéniens forcément anonymes se recueilleront toujours devant les lieux de mémoire que constitue le bâtiment situé au 23 de la rue Stadíou. Ces anonymes en ont fait depuis 2010, un authentique lieu de mémoire, jamais officialisé bien entendu par le pouvoir. Ils y déposèrent leurs messages, leurs fleurs, leurs dessins, en somme, toute leur douleur et autant indignation. Même si depuis 2017, le bâtiment avait été refait… pour accueillir désormais… la boutique d’une enseigne… mondialisatrice, spécialisée dans la commercialisation des articles de sport. Et trois cent mètres encore plus loin, des retraités de la Banque Nationale de Grèce, banque qui n’est ni nationale ni de Grèce actuellement, manifestent-ils dans le désespoir devant il faut dire, l’énième diminution de leur pensions. L’heure est venue, celle du plus grand nombre bien entendu.

L’heure est venue. Slogan et mensonge Syrizíste. Athènes, mai 2019
Lieu de mémoire. Au 23 de la rue Stadíou. Athènes, mai 2019
Retraités de la Banque Nationale et manifestants. Athènes, mai 2019

C’était alors le 5 mai 2010, l’incendie criminel de cette succursale de la banque chypriote Marfin, rue du Stade, à Athènes, faisant trois morts, dont une femme enceinte. Ces décès suscitent aussitôt une vague d’indignation dans tout le pays. En juillet 2013, trois responsables de la banque Marfin sont condamnés à des peines d’emprisonnement avec sursis pour négligence et homicide involontaire. Les auteurs directs des faits sont restés impunis, des témoins ont été menacés, l’affaire a été en somme étouffée. Depuis, une certaine vie a pu reprendre comme toujours, on anime de débats littéraires dans le même quartier, comme on distribue des tracts au sujet des élections dites “européennes” : “L’Union européenne, Paradis ou alors Enfer ?” Bonne blague.

C’était donc ce 5 mai alors maudit de 2010. La rue Stadíou était remplie de gens qui manifestaient dans l’une des plus importantes manifestations dans la capitale, contre l’adoption imminente du premier protocole signé entre la Troïka et le “gouvernement” Papandréou. Soudain, de cette foule, se détache un groupe de douze personnes cagoulées qui se dirigent vers la librairie “Ianos” et vers l’agence de la banque “Marfin Bank”. Ces individus cagoulés brisent alors les fenêtres et lancent à l’intérieur de nombreux cocktails Molotov.

Chez Marfin, huit employés de la banque resteront piégés à l’intérieur qui est ravagé par le feu et où une épaisse fumée rend l’air irrespirable, puisque la seule issue de sortie restera verrouillée, d’autres issues possibles, tout comme l’arrivé des secours ont été entravées par des “manifestants”. Des employés joignent leurs proches par téléphone… pour leur dire adieu, tandis que d’autres, ils essaient de repérer une fenêtre pour sauter si possible du côté de la rue. Cinq employés ont été sauvés par les pompiers, mais pas tous. Trois jeunes employés et un enfant qui n’était pas encore né ont-ils trouvé la mort: Épaminondas Tsakális (36 ans), Paraskeví Zoúlia (35 ans) et Angelikí Papathanassopoúlou (32 ans), enceinte.

J’y étais presque au moment des faits, je me trouvais de l’autre flanc de la manifestation, à trois cent mètres de la rue Stadíou. La nouvelle a été aussitôt diffusée très rapidement entre nous. Nos cœurs, nos réactions, ont été figés, et ce fut le premier des chocs apportés à la Résistance des Grecs contre le nouveau Régime de la Troïka. Hystérie imposée, collective… comme collectée. De même que bien plus tard, lors de l’incendie volontaire ayant causé plus de 100 morts à Mati près d’Athènes en juillet 2018, le trauma est immense, les politiciens dont surtout Tsípras ont sciemment menti dès le soir du crime quant aux morts déjà connus mais occultés par les médias, rien pour permettre à Tsípras tout un show télévisé, macabre et ignoble.

L’Union européenne, Paradis ou Enfer ? Athènes, mai 2019
Débat littéraire. Athènes, mai 2019
Petit… commerce. Athènes, mai 2019
Au sujet du crime perpétué à Mati. Athènes, mai 2019

Athènes, quelque part déjà… ville morte. Et elle est morte, parce que la seule activité qui se développe actuellement dans la plus grande partie de son centre, à part le tourisme, a trait à une illégalité et criminalité alors incontrôlables. Le tout, sous une misère galopante et qui se nourrit des vagues gonflées de tant de naufrages humains, désormais marginaux et antisociaux bien entendu.

Des quartiers, qui récemment encore étaient vivants, ils ont à leur tour sombré, et ils se sont transformés en baraquements, zones de guérilla urbaine, ou sinon, en cimetières du petit commerce. Même non loin de la place Kolonáki, quartier historiquement bourgeois d’Athènes, c’est plutôt la tristesse qui prévaut. Graffitis, volets fermés, magasins murés, saleté, abandon. Et on a parfois du mal à cheminer dans une telle ville. En fait, Athènes se compose désormais d’îlots scindées, où seulement on se sent parfois autorisé à se déplacer et encore.

Athènes-centre, souvent limitée à sa zone piétonne et touristique sous l’Acropole, et tout le reste de sa destinée humaine, demeurant plutôt dans une zone crépusculaire. Airbnb achèvera le processus alors comme ailleurs, en Europe et dans le monde, réalités donc, celles de la ville et ainsi les nôtres. “Le tourisme a besoin de toi”, comme le fait-elle remarquer cette affiche issue des syndicats des travailleurs dans le domaine du tourisme pour dénoncer le travail dur et mal payé.

La bataille de Crète commémorée. Athènes, mai 2019
Le tourisme a besoin de toi. Athènes, mai 2019
Matinales athéniennes, moments furtifs, animaux adespotes. Athènes, mai 2019

Sous un soleil de plomb devant la tombe du Soldat Inconnu, on a commémoré la bataille de Crète, rapide évocation de l’invasion allemande de bien triste mémoire, c’était en ce lointain mai 1941. Mémoire aussi d’Athènes en quelque sorte.

Nos vielles peluches sont parfois de la partie, tout comme nos touristes ou nos politiciens du mois de mai. Matinales athéniennes, moments furtifs, animaux adespotes. Civilisation humaine !

Animal adespote. Athènes, mai 2019

* Photo de couverture: La bataille de Crète commemorée. Athènes, mai 2019

Réfugiés en Grèce

Pour les réfugiés arrivés en Grèce en 2015, l’étape de l’intégration est encore loin

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Depuis la fin de l’hiver, plusieurs décisions des autorités grecques mettent en péril les conditions d’hébergement déjà précaires des réfugiés et demandeurs d’asile dans la capitale. Maintenus dans une urgence de survie matérielle, ces exilés arrivés en 2015 rêvent de stabilité dans un pays où l’accès au travail reste pour eux quasi impossible.

 

Quand il est arrivé sur l’île de Lesbos en mars 2016 – deux jours avant la signature de l’accord entre l’Union européenne et la Turquie, qui a brusquement freiné les entrées sur le territoire grec –, Safi ne pensait pas que trois ans plus tard, il serait toujours en Grèce. Son objectif, avec ses parents, était de rejoindre l’Allemagne et de démarrer là-bas sa nouvelle vie, loin de sa Syrie natale, enfoncée dans une guerre qui a fait plus de 370 000 morts et 13 millions de déplacés à ce jour.

Mais avec la fermeture de la « route des Balkans » et la mise en place de contrôles plus stricts en Grèce pour enregistrer les demandeurs d’asile, ce jeune homme originaire d’Alep s’est petit à petit résolu à s’installer dans la péninsule hellénique. Parfaitement anglophone, il décide d’y reprendre des études, et de tout faire pour trouver un travail. En 2017, il obtient le statut de réfugié, reçoit dans le courant de la même année une bourse du Collège américain de Grèce qui lui permet de suivre un cursus d’informatique jusqu’à mi-2018, et bénéficie d’un programme d’hébergement dans Athènes. Ce n’est pas le grand luxe, il est obligé de partager sa chambre avec deux compatriotes, mais c’est déjà un premier pas vers l’intégration.Depuis l’année dernière toutefois, les mauvais signaux s’accumulent. Sa bourse n’a pas été prolongée (« une conséquence directe de la politique de Trump », dit-il). Les petits boulots qu’il a trouvés comme traducteur auprès d’avocats ou d’associations se sont taris. Et pour finir, la nouvelle est arrivée par courrier, ce mois de mars : début juin, il devra quitter son logement. Deux mois, seulement, pour se retourner.

Au camp de réfugiés d'Elaionas, dans la banlieue ouest d'Athènes. © Amélie Poinssot

Au camp de réfugiés d’Elaionas, dans la banlieue ouest d’Athènes. © Amélie Poinssot

Comme Safi, ils sont 900 aujourd’hui à ne plus avoir droit, théoriquement, à être logés. Le programme du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), financé par l’UE et dont la gestion a été confiée à plusieurs ONG grecques, s’était engagé, à l’origine, à loger pendant six mois les demandeurs d’asile. Par la suite, en l’absence d’autre solution pour ces personnes sans ressources, l’hébergement de ces personnes avait été reconduit après l’obtention de leur statut de réfugié.

Mais sur les îles grecques proches de la Turquie, où les arrivées n’ont jamais complètement cessé depuis 2016, les centres d’accueil sont aujourd’hui remplis bien au-delà de leurs capacités. À Lesbos (6 885 exilés actuellement pour 3 100 places au 25 avril, selon les chiffres du ministère grec de l’intérieur) et à Samos (3 322 exilés pour 648 places), la situation est devenue particulièrement critique – nous l’écrivions au sujet de Lesbos en janvier dans Mediapart –, à tel point que les autorités grecques ont décidé cet hiver de faire venir une partie de ces demandeurs d’asile sur le continent. L’urgence est donc à les loger dans la capitale, que ce soit en appartement ou dans les centres d’accueil, déjà tous pleins. Et aucune autre solution n’a été envisagée pour leur faire de la place que d’expulser les personnes actuellement hébergées qui ont le statut de réfugié depuis 2017.

Face à ce changement de doctrine, seules les personnes vulnérables (victimes de violence, souffrant de problèmes de santé, personnes âgées, femmes enceintes) et familles avec enfants scolarisés pourront bénéficier d’une modeste prolongation de leur bail, de trois mois.

Pour les autres, retrouver un appartement au prix du marché relève de la mission impossible. Les locations de courte durée Airbnb qui ont explosé ces deux dernières années à Athènes ont complètement remodelé le marché du logement. Les Grecs des classes moyennes eux-mêmes ont toutes les peines du monde à se loger dans le centre de la capitale… Pour un exilé sans travail qui ne parle pas le grec, les difficultés sont décuplées.

« Cette décision de ne pas prolonger les hébergements actuels, même si elle est légitime d’un point de vue gouvernemental, risque de mettre tous ces réfugiés à la rue et de les jeter dans les bras du trafic d’êtres humains et des marchands de sommeil », dénonce Iro Dioti, de l’ONG grecque ARSIS, qui gère 92 logements à Athènes, et a vu passer, depuis 2016, 1 400 réfugiés dans ce programme d’hébergement.

« Deux mois pour trouver un nouveau logement à Athènes, c’est impossible vu le contexte du marché immobilier actuel. Mais au-delà de ce problème, il n’y a aucune stratégie sur le long terme : on est toujours dans une gestion d’accueil d’urgence, pas dans une politique d’intégration. Or ces exilés sont des gens qui ont des talents, un savoir, ils travaillaient dans leur pays… Il faut mettre en place des programmes pour les intégrer au monde du travail grec et les mélanger à la population locale. Le risque, sinon, c’est que l’on crée des formes de ghetto. »

Dans un squat du quartier athénien d'Exarcheia, occupé par des réfugiés. © Amélie Poinssot
Dans un squat du quartier athénien d’Exarcheia, occupé par des réfugiés. © Amélie Poinssot

Récemment, les autorités grecques ont en outre durci leur attitude vis-à-vis des squats d’Exarcheia, quartier de toutes les luttes à Athènes, où de nombreux réfugiés étaient hébergés avec le soutien de différents groupes anarchistes et autonomes. Coup sur coup, trois espaces autogérés ont été fermés pendant la première quinzaine d’avril. Des motifs de trafic de drogues et de violences ont été invoqués. Les activistes impliqués dans ces squats y voient plutôt des motivations politiques à la veille des élections européennes et locales, pour lesquelles le gouvernement Tsipras veut s’attirer l’électorat du centre, moins sensible à la cause des réfugiés et à la tolérance accordée jusque-là aux collectifs autogestionnaires.

Mais au squat « Clandestina », installé dans d’anciens bureaux juste derrière l’université Polytechnique, les locaux était très bien tenus, assure Nafissa, photos à l’appui dans son smartphone. « On s’y sentait bien, on avait organisé une gestion tournante des tâches ménagères… », raconte-t-elle.Nafissa est très en colère. Quand nous la rencontrons, cette jeune femme afghane partage, avec son compagnon et ses deux tout jeunes enfants, un conteneur avec une quarantaine de personnes – toutes expulsées du squat – dans le camp officiel d’Eleonas, dans la banlieue ouest d’Athènes. Elle dit avoir été expulsée avec brutalité par les forces de l’ordre, lesquelles étaient plus nombreuses que les réfugiés eux-mêmes. Elle a été obligée, comme ses compatriotes, de laisser toutes ses affaires personnelles sur place. « C’est ça l’Europe ? », lance-t-elle.Nafissa a dû quitter Herat, sa ville d’origine (ouest de l’Afghanistan), pour échapper à un mariage forcé. Elle est partie seule, sur une route semée d’embûches. Elle a coupé tout contact avec sa famille. Elle avait réussi en 2015 à atteindre la Serbie, d’où elle a été renvoyée en Grèce, après un an et demi d’incarcération. « Savez-vous combien d’hommes ont porté atteinte à mon corps jusqu’à ce que j’arrive ici ? »

Nafissa n’a pas encore obtenu le statut de réfugiée. Elle a fait une demande d’asile et sera entendue par les autorités grecques le mois prochain. À ses côtés, Alex, un jeune Iranien, est tout aussi remonté. Cela faisait un an qu’il vivait à « Clandestina ». « La police nous a expulsés à 5 heures du matin, ce n’est pas correct de nous traiter de cette manière. » Lui dort actuellement sous une tente, juste à côté du conteneur.

Première étape dans un parcours d’intégration, l’accès à un logement digne est pourtant primordial pour ces réfugiés arrivés en Grèce en 2015-2016. La fermeture de la route des Balkans et l’échec du programme de répartition décidé en 2015 par la Commission européenne – qui n’avait relocalisé fin 2018 dans les autres États membres que 21 999 réfugiés en provenance de Grèce – font que ces réfugiés se sont retrouvés coincés dans la péninsule hellénique en pleine crise économique. Quatre ans plus tard, le taux de chômage s’y élève encore à 18 % de la population active.

« Pour recommencer sa vie, on a besoin de stabilité, reprend Safi. C’est pour cela que, malgré la situation économique du pays, j’ai fait le choix de rester en Grèce, et de ne pas prendre le risque d’un nouveau voyage plein de dangers pour déposer une demande d’asile ailleurs en Europe. Et puis il y a une autre raison : ce pays m’a plu, j’ai eu envie d’y rester. Mais comment vais-je faire, aujourd’hui que je n’ai plus de boulot, pour me payer un nouveau logement ? Je ne veux pas me faire exploiter en travaillant au noir. »

Au-delà des camps, 26 000 hébergements sont actuellement gérés par le UNHCR en Grèce. Appartements partagés, chambres d’hôtels : dans toute la Grèce, d’Athènes à Larissa en passant par Tripoli, plusieurs centaines de personnes venues chercher une protection en Europe risquent, demain, de se retrouver à la rue.

Open Arms : autorisation de sortie mais pas de sauvetage maritime

Open Arms : le gouvernement espagnol autorise la sortie mais pas le sauvetage maritime

Notre navire, l’Open Arms, pourra quitter le port de Barcelone pour acheminer l’aide humanitaire aux îles grecques de Lesbos et Samos, mais ne pourra pas atteindre la région de Sar Libye pour poursuivre ses missions de surveillance et de sauvetage, sous peine d’une amende de 300 à 900.000 euros.

Après avoir été bloqué pendant 100 jours dans le port de Barcelone, sans raison légale apparente, le gouvernement espagnol a donné son autorisation à l’Open Arms pour naviguer ce matin.

Le départ, prévu pour le week-end, visera à livrer des couvertures, de la nourriture et du matériel humanitaire de divers types (environ 20 tonnes) aux îles grecques de Lesbos et Samos, où la situation dans les camps de réfugiés est de plus en plus dramatique et où les conditions inhumaines dans lesquelles les personnes acceptées sont contraintes de vivre exigent des interventions urgentes.

Bien que nous considérions cette mission comme urgente et indispensable, nous réitérons notre désarroi lorsque nous voyons que notre départ est soumis à l’obligation de ne pas effectuer d’étapes intermédiaires, sous peine d’une amende allant de 300 à 900.000 euros.

Ainsi, le gouvernement espagnol nous refuse la possibilité de sauver les centaines de personnes qui, aujourd’hui plus que jamais, fuient la violence et la guerre en Libye.

Nous ne pensons pas qu’il soit acceptable que nous soyons contraints de négocier sur la vie des femmes, des hommes et des enfants, c’est pourquoi nous appelons à nouveau tous les gouvernements européens à trouver dès que possible des solutions structurées qui permettront aux navires des organisations non gouvernementales de retourner au travail, coordonnées et assistées par les institutions démocratiques que ces pays représentent.

Pour notre part, nous continuerons à faire ce que nous avons toujours fait, à savoir respecter les conventions internationales et le droit de la mer.

Qui composent Open Arms

POA, est une organisation non gouvernementale qui lutte pour les droits humains en mer. Elle a commencé ses missions de sauvetage en septembre 2015 à Lesbos (Grèce), où elle a sauvé un millier de personnes en mer Égée. A l’hiver 2016, elle a étendu ses missions en Méditerranée centrale, où elle a sauvé en 4 mois 15.000 vies à bord du voilier Astral. Depuis le début de ses missions en Méditerranée centrale, elle a sauvé 26.500 personnes, dont 5.000 à bord du navire Open Arms. Tout cela grâce aux dons de la société civile.

Source Proactiva Open Arms  Cet article est aussi disponible en: Espagnol, Italien

Grèce: bateau de migrants refoulé en Turquie

Un bateau transportant 35 voyageurs migrants en détresse dans les eaux grecques a été refoulé en Turquie

Aux premières heures du 11 avril,  Alarm Phone a été contacté par un bateau avec 35 personnes à son bord qui avaient fui la Syrie, l’Irak, la Palestine et la Somalie et se trouvaient en détresse en mer. Le groupe comprenait dix enfants, y compris des nourrissons, et cinq femmes, ainsi que des personnes gravement blessées par la guerre. Notre équipe a rapidement alerté les garde-côtes grecs de la situation, à 4 h 57, heure locale, alors que le bateau se trouvait clairement dans les eaux territoriales grecques (près de l’île Agathonisi). Bien que nous ayons par la suite reçu plusieurs autres coordonnées GPS des passagers, que nous avons transmises aux garde-côtes grecs, les autorités grecques nous ont informés que le bateau avait été «retrouvé» dans les eaux turques.

Toutefois, selon les positions GPS et les témoignages directs des migrants, leur bateau était entré dans les eaux territoriales grecques.

Les garde-côtes grecs ont été les premiers présents sur le site du bateau en détresse et ont donc été obligés d’intervenir et de mener une opération de sauvetage. Cependant, comme l’ont indiqué les migrants à bord, les autorités grecques les ont dupés en leur demandant de suivre le navire des garde-côtes grecs « vers la Grèce », alors qu’il se dirigeait effectivement vers la Turquie. Quand ils ont compris ce qui se passait, ils ont cherché à faire demi-tour et à se diriger à nouveau vers la Grèce. À ce moment-là, ils avaient atteint les eaux turques et les garde-côtes grecs les ont empêchés de s’échapper tout en laissant le soin aux gardes-côtes turcs d’approcher pour mener une opération de «sauvetage». Les demandes d’aide et de sauvetage des réfugiés n’ont pas été entendues par les garde-côtes grecs.

Lorsque notre équipe  Alarm Phone s’est renseignée sur ces mesures, les garde-côtes grecs ont tenté de nous convaincre par un coup de téléphone qu’ils avaient en fait trouvé le bateau migrant à l’endroit où il avait été récupéré. Ils nous ont demandé de clore l’affaire car une opération de sauvetage avait été menée avec succès par les garde-côtes turcs. Nous n’avons pas tenu compte de leur demande, car nous ne réglons généralement les cas de détresse qu’après confirmation définitive par les  migrants eux-mêmes. Dans leur témoignage, les migrants ont confirmé ce que la position GPS transmise avait déjà indiqué: les garde-côtes grecs avaient refusé une opération de sauvetage et renvoyé le bateau dans un lieu situé dans les eaux turques. Après cette tentative contrariée de fuir la Turquie, où ils craignent un refoulement dans leur pays d’origine et la guerre, ils tenteront probablement encore une fois d’atteindre la Grèce par la mer, ce qui signifie que, pour assurer leur sécurité, ils devront risquer  leur vie encore une fois. En 2019, déjà 14 personnes sont mortes aux frontières turco-grecques lors d’une telle tentative.
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The Alarm Phone dénonce avec force ces mesures illégitimes prises par les garde-côtes grecs qui ont trompé des personnes en détresse extrême en mer pour les ramener dans un endroit où elles ne pouvaient pas trouver de protection.

https://alarmphone.org/en/2019/04/15/refoulment-alarm-phone-migrants-distress-greece-turkey/

 

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