Réfugiés en Grèce

Pour les réfugiés arrivés en Grèce en 2015, l’étape de l’intégration est encore loin

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Depuis la fin de l’hiver, plusieurs décisions des autorités grecques mettent en péril les conditions d’hébergement déjà précaires des réfugiés et demandeurs d’asile dans la capitale. Maintenus dans une urgence de survie matérielle, ces exilés arrivés en 2015 rêvent de stabilité dans un pays où l’accès au travail reste pour eux quasi impossible.

 

Quand il est arrivé sur l’île de Lesbos en mars 2016 – deux jours avant la signature de l’accord entre l’Union européenne et la Turquie, qui a brusquement freiné les entrées sur le territoire grec –, Safi ne pensait pas que trois ans plus tard, il serait toujours en Grèce. Son objectif, avec ses parents, était de rejoindre l’Allemagne et de démarrer là-bas sa nouvelle vie, loin de sa Syrie natale, enfoncée dans une guerre qui a fait plus de 370 000 morts et 13 millions de déplacés à ce jour.

Mais avec la fermeture de la « route des Balkans » et la mise en place de contrôles plus stricts en Grèce pour enregistrer les demandeurs d’asile, ce jeune homme originaire d’Alep s’est petit à petit résolu à s’installer dans la péninsule hellénique. Parfaitement anglophone, il décide d’y reprendre des études, et de tout faire pour trouver un travail. En 2017, il obtient le statut de réfugié, reçoit dans le courant de la même année une bourse du Collège américain de Grèce qui lui permet de suivre un cursus d’informatique jusqu’à mi-2018, et bénéficie d’un programme d’hébergement dans Athènes. Ce n’est pas le grand luxe, il est obligé de partager sa chambre avec deux compatriotes, mais c’est déjà un premier pas vers l’intégration.Depuis l’année dernière toutefois, les mauvais signaux s’accumulent. Sa bourse n’a pas été prolongée (« une conséquence directe de la politique de Trump », dit-il). Les petits boulots qu’il a trouvés comme traducteur auprès d’avocats ou d’associations se sont taris. Et pour finir, la nouvelle est arrivée par courrier, ce mois de mars : début juin, il devra quitter son logement. Deux mois, seulement, pour se retourner.

Au camp de réfugiés d'Elaionas, dans la banlieue ouest d'Athènes. © Amélie Poinssot

Au camp de réfugiés d’Elaionas, dans la banlieue ouest d’Athènes. © Amélie Poinssot

Comme Safi, ils sont 900 aujourd’hui à ne plus avoir droit, théoriquement, à être logés. Le programme du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), financé par l’UE et dont la gestion a été confiée à plusieurs ONG grecques, s’était engagé, à l’origine, à loger pendant six mois les demandeurs d’asile. Par la suite, en l’absence d’autre solution pour ces personnes sans ressources, l’hébergement de ces personnes avait été reconduit après l’obtention de leur statut de réfugié.

Mais sur les îles grecques proches de la Turquie, où les arrivées n’ont jamais complètement cessé depuis 2016, les centres d’accueil sont aujourd’hui remplis bien au-delà de leurs capacités. À Lesbos (6 885 exilés actuellement pour 3 100 places au 25 avril, selon les chiffres du ministère grec de l’intérieur) et à Samos (3 322 exilés pour 648 places), la situation est devenue particulièrement critique – nous l’écrivions au sujet de Lesbos en janvier dans Mediapart –, à tel point que les autorités grecques ont décidé cet hiver de faire venir une partie de ces demandeurs d’asile sur le continent. L’urgence est donc à les loger dans la capitale, que ce soit en appartement ou dans les centres d’accueil, déjà tous pleins. Et aucune autre solution n’a été envisagée pour leur faire de la place que d’expulser les personnes actuellement hébergées qui ont le statut de réfugié depuis 2017.

Face à ce changement de doctrine, seules les personnes vulnérables (victimes de violence, souffrant de problèmes de santé, personnes âgées, femmes enceintes) et familles avec enfants scolarisés pourront bénéficier d’une modeste prolongation de leur bail, de trois mois.

Pour les autres, retrouver un appartement au prix du marché relève de la mission impossible. Les locations de courte durée Airbnb qui ont explosé ces deux dernières années à Athènes ont complètement remodelé le marché du logement. Les Grecs des classes moyennes eux-mêmes ont toutes les peines du monde à se loger dans le centre de la capitale… Pour un exilé sans travail qui ne parle pas le grec, les difficultés sont décuplées.

« Cette décision de ne pas prolonger les hébergements actuels, même si elle est légitime d’un point de vue gouvernemental, risque de mettre tous ces réfugiés à la rue et de les jeter dans les bras du trafic d’êtres humains et des marchands de sommeil », dénonce Iro Dioti, de l’ONG grecque ARSIS, qui gère 92 logements à Athènes, et a vu passer, depuis 2016, 1 400 réfugiés dans ce programme d’hébergement.

« Deux mois pour trouver un nouveau logement à Athènes, c’est impossible vu le contexte du marché immobilier actuel. Mais au-delà de ce problème, il n’y a aucune stratégie sur le long terme : on est toujours dans une gestion d’accueil d’urgence, pas dans une politique d’intégration. Or ces exilés sont des gens qui ont des talents, un savoir, ils travaillaient dans leur pays… Il faut mettre en place des programmes pour les intégrer au monde du travail grec et les mélanger à la population locale. Le risque, sinon, c’est que l’on crée des formes de ghetto. »

Dans un squat du quartier athénien d'Exarcheia, occupé par des réfugiés. © Amélie Poinssot
Dans un squat du quartier athénien d’Exarcheia, occupé par des réfugiés. © Amélie Poinssot

Récemment, les autorités grecques ont en outre durci leur attitude vis-à-vis des squats d’Exarcheia, quartier de toutes les luttes à Athènes, où de nombreux réfugiés étaient hébergés avec le soutien de différents groupes anarchistes et autonomes. Coup sur coup, trois espaces autogérés ont été fermés pendant la première quinzaine d’avril. Des motifs de trafic de drogues et de violences ont été invoqués. Les activistes impliqués dans ces squats y voient plutôt des motivations politiques à la veille des élections européennes et locales, pour lesquelles le gouvernement Tsipras veut s’attirer l’électorat du centre, moins sensible à la cause des réfugiés et à la tolérance accordée jusque-là aux collectifs autogestionnaires.

Mais au squat « Clandestina », installé dans d’anciens bureaux juste derrière l’université Polytechnique, les locaux était très bien tenus, assure Nafissa, photos à l’appui dans son smartphone. « On s’y sentait bien, on avait organisé une gestion tournante des tâches ménagères… », raconte-t-elle.Nafissa est très en colère. Quand nous la rencontrons, cette jeune femme afghane partage, avec son compagnon et ses deux tout jeunes enfants, un conteneur avec une quarantaine de personnes – toutes expulsées du squat – dans le camp officiel d’Eleonas, dans la banlieue ouest d’Athènes. Elle dit avoir été expulsée avec brutalité par les forces de l’ordre, lesquelles étaient plus nombreuses que les réfugiés eux-mêmes. Elle a été obligée, comme ses compatriotes, de laisser toutes ses affaires personnelles sur place. « C’est ça l’Europe ? », lance-t-elle.Nafissa a dû quitter Herat, sa ville d’origine (ouest de l’Afghanistan), pour échapper à un mariage forcé. Elle est partie seule, sur une route semée d’embûches. Elle a coupé tout contact avec sa famille. Elle avait réussi en 2015 à atteindre la Serbie, d’où elle a été renvoyée en Grèce, après un an et demi d’incarcération. « Savez-vous combien d’hommes ont porté atteinte à mon corps jusqu’à ce que j’arrive ici ? »

Nafissa n’a pas encore obtenu le statut de réfugiée. Elle a fait une demande d’asile et sera entendue par les autorités grecques le mois prochain. À ses côtés, Alex, un jeune Iranien, est tout aussi remonté. Cela faisait un an qu’il vivait à « Clandestina ». « La police nous a expulsés à 5 heures du matin, ce n’est pas correct de nous traiter de cette manière. » Lui dort actuellement sous une tente, juste à côté du conteneur.

Première étape dans un parcours d’intégration, l’accès à un logement digne est pourtant primordial pour ces réfugiés arrivés en Grèce en 2015-2016. La fermeture de la route des Balkans et l’échec du programme de répartition décidé en 2015 par la Commission européenne – qui n’avait relocalisé fin 2018 dans les autres États membres que 21 999 réfugiés en provenance de Grèce – font que ces réfugiés se sont retrouvés coincés dans la péninsule hellénique en pleine crise économique. Quatre ans plus tard, le taux de chômage s’y élève encore à 18 % de la population active.

« Pour recommencer sa vie, on a besoin de stabilité, reprend Safi. C’est pour cela que, malgré la situation économique du pays, j’ai fait le choix de rester en Grèce, et de ne pas prendre le risque d’un nouveau voyage plein de dangers pour déposer une demande d’asile ailleurs en Europe. Et puis il y a une autre raison : ce pays m’a plu, j’ai eu envie d’y rester. Mais comment vais-je faire, aujourd’hui que je n’ai plus de boulot, pour me payer un nouveau logement ? Je ne veux pas me faire exploiter en travaillant au noir. »

Au-delà des camps, 26 000 hébergements sont actuellement gérés par le UNHCR en Grèce. Appartements partagés, chambres d’hôtels : dans toute la Grèce, d’Athènes à Larissa en passant par Tripoli, plusieurs centaines de personnes venues chercher une protection en Europe risquent, demain, de se retrouver à la rue.

rédaction

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