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Riposte d’ampleur contre l’autoritarisme néoliberal

Grèce. Une riposte d’ampleur contre l’autoritarisme néolibéral du gouvernement de droite

Par Panos Petrou

L’année 2021 commence par une offensive du gouvernement de Kyriakos Mitsotakis. Une nouvelle loi accélère la réforme néolibérale de l’Enseignement supérieur et instaure la présence permanente des forces de police à l’intérieur des campus. Le droit de manifester a fait l’objet de pressions constantes, soit par diverses lois et décrets, soit «de facto» par la répression policière des manifestants. Le gréviste de la faim Dimitris Koufontinas [condamné à perpétuité en 2003, voir plus bas] s’est vu opposer un refus cynique (et meurtrier) de ses droits minimaux et légitimes en prison. Le fil conducteur a été la volonté du gouvernement de gouverner par la force et de mener une «guerre» contre la gauche radicale. La campagne autoritaire a provoqué une sérieuse riposte sur tous les fronts, qui a culminé dans une étonnante explosion de sentiment anti-gouvernemental durant le week-end du 13-14 mars dans de nombreuses villes de Grèce et dans la plupart des quartiers et districts d’Athènes. Une résurgence de l’action de masse dans les rues est en train de créer une nouvelle situation. Revenons sur le contexte de ces événements et sur les luttes récentes.

Une semaine avant les élections de janvier 2015, le politicien de droite Makis Voridis [actuel ministre de l’Intérieur] prenait la parole lors d’une petite réunion locale de soutien au parti de droite Nouvelle Démocratie. Il a alors déclaré: «Nous ne céderons jamais le pays à la gauche […] Ce que nos grands-pères ont défendu avec leurs fusils [une référence à la guerre civile de 1946-1949, lorsque les armées nationalistes ont imposé un régime de terreur blanche contre les guérillas du Parti communiste], nous le défendrons avec nos votes dimanche prochain. Ne vous faites pas d’illusions. Dimanche prochain, il ne s’agit pas simplement de choisir un parti, ni de choisir un programme économique. Il s’agit d’une énorme confrontation idéologique entre deux mondes différents.»

Son camp a perdu cette bataille à l’époque et SYRIZA a fini par former un gouvernement [premier gouvernement entré en fonction le 27 janvier 2015]. La suite est connue. L’effort de recherche d’un compromis avec la troïka [FMI, BCE et Commission européenne] et la classe dirigeante grecque a conduit à la capitulation d’Alexis Tsipras et à la signature du troisième mémorandum d’austérité. La défaite démoralisante de 2015 [Tsipras accepte les conditions de la troïka, malgré la victoire du non, à plus de 61%, lors du référendum du 5 juillet 2015] a ouvert la voie au retour de la droite au pouvoir.

Lors des élections de 2019, Nouvelle Démocratie a remporté une importante victoire électorale, qui était aussi une victoire politique. Les sondages suggéraient une dérive droitière de l’opinion publique. La capitulation de SYRIZA et le changement idéologique qui s’en est suivi pour tenter de justifier cette trahison et défendre les politiques d’austérité que le gouvernement Tsipras a mises en œuvre ont renforcé la doctrine TINA (There Is No Alternative). Le néolibéralisme (alias «créer un environnement favorable aux investisseurs») a été réhabilité comme étant la seule façon de sortir de la crise, tandis que Nouvelle Démocratie avait stimulé les sentiments de conservatisme social comme moyen de renforcer sa position alors qu’elle était dans l’opposition.

Makis Voridis était désormais d’humeur revancharde: «Nous ferons toutes les interventions nécessaires pour nous assurer que la gauche ne reviendra plus jamais au pouvoir.» Il n’était pas si inquiet des perspectives électorales de SYRIZA. Comme il l’a dit en 2015, «il ne s’agit pas d’un parti». Voridis est l’un des représentants les plus élaborés de l’extrême-droite contemporaine en Grèce. Il a passé sa jeunesse dans des groupes néofascistes, utilisant des armes contre des manifestants antifascistes dans les rues d’Athènes. Il a ensuite intégré le parti d’extrême droite plus «parlementaire» LAOS (Alerte populaire orthodoxe), avant de rejoindre Nouvelle Démocratie. Il aime mentionner Antonio Gramsci et le concept d’«hégémonie» dans ses interventions, afin d’expliquer son projet à long terme consistant à «imposer une défaite stratégique aux idées de la gauche – quelque chose de plus grand qu’un pourcentage électoral donné, quelque chose qui existe dans les universités, dans les arts, dans les syndicats, dans l’esprit des gens».

Bien sûr, tout en mettant l’accent sur «l’hégémonie» et les «idées», Voridis connaît aussi l’importance de la force et de la violence pour gouverner. Mais ses jours de combattant armé de droite sont révolus. Et nous le trouvons aujourd’hui amoureux de «notre démocratie libérale». Il défendra les forces répressives de «notre démocratie libérale» contre les grèves syndicales, contre les mobilisations de la gauche, contre les squats anarchistes, contre les protestataires qui bloquent les rues. On pourrait dire que pendant que Voridis s’éloignait de ses tactiques néofascistes extrêmes passées, «notre démocratie libérale» allait dans sa direction, ils se sont donc rencontrés à mi-chemin. Depuis janvier 2021, Makis Voridis est le ministre de l’Intérieur. Et la «guerre contre la gauche» qu’il a menée pendant des décennies est désormais le véritable projet de l’actuel gouvernement de droite dirigé par le prétendu «centriste» Kyriakos Mitsotakis.

Kyriakos Mitsotsakis espérait utiliser la défaite politique de la gauche afin d’imposer une défaite stratégique. La démoralisation après 2015 semblait être une occasion en or de matérialiser le slogan des gouvernements successifs au cours des dernières décennies: «Nous devrions en finir avec Metapolitefsi». «Metapolitefsi» signifie littéralement «changement de régime politique» et décrit la transition vers la démocratie après la chute de la dictature militaire en 1974. Mais c’est un terme politiquement chargé, qui est utilisé pour faire référence aux traditions militantes des années 1970, aux conquêtes du mouvement ouvrier et à «l’hégémonie de la gauche» qui hante les pensées de Voridis.

Très tôt, le gouvernement de Kyriakos Mitsotsakis passe à l’offensive, visant à mettre en œuvre des politiques ultra-néolibérales et à bouleverser l’équilibre des forces entre travailleurs et employeurs. Il s’est appuyé sur les précédents tragiques établis par le gouvernement SYRIZA et a tenté d’accentuer cette orientation, sans l’accompagner des «réserves idéologiques» propres au parti d’Alexis Tsipras au cours de ses mutations.

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Depuis mars dernier, l’apparition de la pandémie constitue un facteur nouveau. D’une part, la gestion de la pandémie a été un désastre. Le gouvernement a refusé de mettre en œuvre toute politique susceptible d’aider à gérer la situation. Les bars et les restaurants peuvent être fermés pendant des mois, tandis que le commerce de détail s’ouvre et se ferme, mais il n’y a jamais eu de véritable arrêt dans les principaux secteurs de l’économie (usines, construction, bureaux, etc.), ni aucun effort pour imposer des mesures de sécurité sanitaire aux employeurs. Le système national de santé (NHS), qui était déjà en ruine, a dû partir à la guerre sans nouveaux soldats (médecins) ni nouvelles armes (unités de soins intensifs, capacités d’analyse massives, etc.). Le système de transport en commun, lui aussi en mauvais état, n’a pas été renforcé afin d’éviter les cohues aux heures de pointe. En effet, la plupart des salarié·e·s sont toujours obligés de se rendre au travail comme d’habitude et de supporter ensuite des couvre-feux et des restrictions qui frappent leur «temps libre». La demande des élèves pour des classes plus petites qui permettraient une réouverture des écoles en toute sécurité est restée sans réponse, car cela impliquerait d’engager plus d’enseignants et/ou de construire plus d’écoles.

Tout effort pour traiter ces problèmes signifierait une rupture avec l’orientation néolibérale. De nouveaux médecins, de nouvelles unités hospitalières et de nouveaux lits pour le NHS, de nouveaux chauffeurs et une nouvelle flotte de véhicules pour les transports publics, de nouveaux enseignants et de nouvelles écoles, un nouveau personnel pour l’inspection du travail pourraient être des solutions «permanentes» et donc rester en place après la pandémie, ce que les néolibéraux ne peuvent tolérer.

Ces éléments ont contribué à l’échec de la lutte contre la pandémie. Alors que diverses restrictions de déplacement et des couvre-feux nocturnes sont en place sans interruption depuis novembre dernier, les cas d’infection continuent d’augmenter [233 000 cas et 7361 morts]. A l’heure actuelle, les unités de soins intensifs à Athènes sont pleines, et les médecins affirment que les hôpitaux de la capitale grecque sont sur le point de faire face à une situation «à la Bergame» (choisir quels patients sauver, comme ce fut le cas dans la ville italienne).

Pendant ce temps, le soutien financier aux travailleurs des secteurs qui sont fermés ou qui ont été les plus touchés par le ralentissement de l’activité est le strict minimum. La plupart des fonds publics sont utilisés pour «soutenir» les propriétaires, tandis que des miettes sont laissées pour les employés.

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Le gouvernement n’a pas simplement échoué à gérer la crise sanitaire et économique. Il a instrumentalisé la pandémie pour approfondir son option néolibérale. Alors que les manifestations, les réunions syndicales, les assemblées d’étudiants et toutes sortes d’activités étaient rendues plus difficiles ou impossibles à cause de la pandémie, le gouvernement a refusé de renoncer à de nouvelles attaques. Il a commencé à voter une loi après l’autre au parlement, dans l’espoir de contourner la résistance sociale. Il a également instrumentalisé la pandémie afin de renforcer la répression. Une partie de l’Etat a bénéficié d’une augmentation des dépenses publiques, pour du nouveau personnel et des équipements de pointe: la police.

Après l’incroyable rassemblement antifasciste d’octobre dernier [voir à ce propos l’article publié sur ce site le 10 octobre 2020], pendant le procès d’Aube dorée, le gouvernement a lancé une contre-offensive préventive. L’article 11, qui protège le droit de manifester, a été suspendu deux fois, par un décret du chef de la police (!), afin d’interdire les rassemblements de masse du 17 novembre (anniversaire du soulèvement étudiant contre la junte militaire en 1973) et du 6 décembre (anniversaire du meurtre d’Alexis Grigoropoulos, âgé de 15 ans, par la police, qui a provoqué la révolte des jeunes en décembre 2008). Par la suite, une douzaine de militantes féministes de gauche ont été arrêtées pour avoir simplement brandi une banderole sur la place Syntagma afin de protester contre les violences faites aux femmes le 25 novembre. La loi votée l’été dernier, visant à «réglementer» les manifestations, donne le feu vert à la police pour décider arbitrairement de «l’ampleur de la menace estimée» et interdire ou réduire les rassemblements publics.

Pendant ce temps, la peur de la pandémie elle-même et la répression de l’État nous ont contraints à organiser une sorte de «résistance déléguée». De petites activités symboliques organisées dans un environnement «semi-clandestin» par des minorités militantes, exprimant les sentiments d’une couche plus large de la population qui ne voulait ou ne pouvait pas descendre dans la rue.

Compte tenu de la faiblesse des mouvements sociaux, nous avons estimé que la nouvelle loi et l’utilisation disproportionnée des forces de police contre les petites mobilisations symboliques avait un caractère préventif. Le gouvernement, comprenant que la colère bouillonne sous la surface et que l’impact de la crise économique va s’aggraver avec le temps, a tenté d’imposer une «nouvelle normalité», où les manifestations sont un endroit dangereux, où les minorités militantes seront isolées et feront face à une répression sévère avant qu’elles puissent faire appel et parvenir à mobiliser une plus grande partie de la population.

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Le principal problème de Nouvelle Démocratie est qu’un pilier de sa «contre-révolution» a été brisé. Le néolibéralisme est en état de crise permanente depuis 2007. Mitsotakis souhaitait suivre les traces de son idole, Margaret Thatcher, oubliant que la «Dame de fer» s’est affirmée à une époque où le néolibéralisme était en plein essor et où la croissance économique pouvait soutenir la fausse promesse des «effets de ruissellement» pendant un certain temps.

Dans la Grèce contemporaine, le secteur privé glorifié a été fortement touché pendant la pandémie. La crise économique a durement frappé même une partie de l’électorat du gouvernement: les propriétaires de petites entreprises et certains professionnels; une partie de la petite bourgeoisie qui espérait qu’un gouvernement «favorable aux entreprises» serait la solution à leurs problèmes et qui est maintenant confrontée à un désastre. Les salarié·e·s sont soumis à une pression extrême depuis 2010 (sans compter que même le «bon vieux temps» d’avant la crise n’était pas si bon pour beaucoup d’entre eux). La restauration de l’orthodoxie néolibérale en tant que «bon sens» et la transformation de la société grecque en un environnement «favorable aux entreprises» se sont heurtées à des obstacles, entre autres des luttes de salarié·e·s. Le gouvernement a donc renforcé le deuxième pilier de sa «guerre contre la gauche»: l’autoritarisme et le conservatisme. Pendant que la police réprime, une offensive idéologique tente de discréditer la gauche radicale en la présentant comme «l’ennemi intérieur» qui mérite d’être brutalisé. La «loi et l’ordre» sont devenus le seul discours que Nouvelle Démocratie avait à offrir à sa base de soutien conservatrice, qui craquait sous le poids de la crise financière.

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Cette mentalité guide le gouvernement depuis lors. En voici un petit exemple, mais parlant. En plein milieu d’une version grecque de #MeToo, où des femmes, principalement dans le domaine des arts et des sports, brisent leur silence et racontent leurs histoires de harcèlement sexuel, il a été révélé que Dimitris Lignadis, nommé par le gouvernement au poste de directeur artistique du Théâtre national, avait systématiquement violé des adolescents. Après l’échec des premiers efforts pour le couvrir, il a finalement été sacrifié. Mais la ministre de la Culture, Lina Mendoni, elle, est restée à sa place, malgré les nombreux appels à sa démission. Normalement, la remplacer aurait été un geste facile et bon marché pour «limiter les dégâts». Mais c’est là que la mentalité d’un «cabinet de guerre» a prévalu. Mitsotakis a protégé sa ministre. Elle a été présentée par les médias de droite comme une victime de la propagande de gauche qui la prend pour cible pour avoir promu des politiques «favorables aux investissements» dans le domaine de la culture. L’avocat de Lignadis a décidé de s’appuyer sur ce récit, en essayant de présenter son client comme la victime d’une sorte de conspiration de gauche. Il paierait le prix pour avoir essayé de reconnecter le Théâtre national avec «l’esprit grec ancien traditionnel» et d’éliminer «l’influence gauchiste décadente dans les arts»…

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C’est dans cette situation que le prisonnier Dimitris Koufontinas, ancien membre du groupe armé dissous «17 novembre» (17N), a entamé une grève de la faim pour protester contre un (énième) traitement injuste. Koufontinas a été traité avec dureté pendant tout le temps qu’il a passé en prison, les bureaucraties de l’État lui refusant constamment des droits qui sont accordés à tous les autres prisonniers condamnés à des peines similaires. Tant Nouvelle Démocratie que l’ambassade américaine se sont traditionnellement montrées très fermes dans leur opposition à tout traitement humain du prisonnier de 63 ans. Le dernier exemple en date est scandaleux. Le gouvernement a voté une loi qui interdit à une certaine catégorie de prisonniers d’être transférés dans des prisons rurales. Elle a de plus un effet rétroactif. Le seul prisonnier correspondant au profil de cette nouvelle disposition et qui se trouvait déjà dans une prison rurale était Koufontinas, de sorte qu’il s’agissait essentiellement d’une loi conçue spécifiquement pour l’en retirer. La loi prévoyait que les détenus devaient être transférés dans la prison où ils se trouvaient auparavant. Mais le gouvernement a contourné sa propre loi et a transféré Koufontinas à la prison de haute sécurité de Domokos [Grèce centrale], et non à la prison de Korydallos [district du Pirée], où il avait passé la majeure partie de sa peine (et où il aurait été plus facile pour sa famille de lui rendre visite). Dimitris Koufontinas a été contraint d’entamer, le 8 janvier, une grève de la faim pour exiger l’application… correcte d’une loi punitive qui avait été votée contre lui en premier lieu!

Le gouvernement a traité la grève de la faim avec un cynisme sauvage. La vengeance contre Koufontinas était combinée avec la «mentalité de guerre» de la Nouvelle Démocratie. Mitsotakis a clairement indiqué que le gouvernement ne reculerait pas et était prêt à mener Koufontinas à la mort. C’était une nouvelle imitation de Margaret Thatcher, qui avait laissé Bobby Sands et ses camarades mourir en prison [en mai 1981], afin de prouver que «la dame n’est pas faite pour tourner». La vengeance était également porteuse d’un fort symbolisme. Dimitris Koufontinas s’est forgé pendant les années militantes qui ont suivi la junte militaire, et «17N» est un produit de cette époque. Le fait d’afficher une tolérance zéro et de refuser les droits minimums de ce prisonnier particulier s’inscrivait dans la logique du slogan «achevons l’esprit de Metapolitefsi».

Pour certains analystes, il s’agissait d’une imitation de la «stratégie de la tension». La stratégie originale a été mise en œuvre en Italie dans les années 1970, à une époque où il existait des groupes armés de gauche. En l’absence de tels groupes, la version grecque contemporaine a fait surgir le spectre de la «violence armée», 20 ans après la dissolution de 17N et la clôture de ce cycle, par un effort scandaleux pour changer le récit: une question de droits de l’homme et de démocratie a été dépeinte comme une «lutte contre le terrorisme». Dès lors, tous ceux qui ont soutenu la grève de la faim et exigé le respect des droits de Koufontinas ont été dépeints comme des «sympathisants du terrorisme». Les médias ont agi comme si la question concernait les actions passées de Koufontinas (pour lesquelles il était en prison depuis 17 ans) et non son traitement en tant que prisonnier. Les commentateurs de droite ont laissé entendre que ce «tueur en série qui n’a aucun remords» ne devrait jouir d’aucun droit (ou même qu’il est normal de le laisser mourir). Les messages Facebook soutenant ces revendications ont été supprimés et les profils des utilisateurs ont été retirés pour «soutien aux actions d’un groupe terroriste»!

La police a établi une nouvelle norme en matière de répression. Les tentatives de rassemblements de quelques dizaines de personnes en soutien au gréviste de la faim ont été violemment dispersées par des unités de police antiémeute, avant même qu’elles n’aient eu le temps minimum de se rassembler et de lever leurs pancartes.

La gestion cynique de la grève de la faim, qui incluait la tolérance de la mort potentielle de Koufontinas, a été le point culminant de la campagne visant à détruire la gauche radicale, tout en faisant appel aux instincts de «loi et d’ordre» des conservateurs et en les radicalisant à un niveau supérieur (celui de s’accommoder de l’idée d’imposer une condamnation à mort à un «extrémiste» et de brutaliser toute personne qui s’y oppose comme sympathisant terroriste). Cette stratégie visait à créer un précédent pour toutes les luttes futures. La vision de cette stratégie pourrait être décrite grossièrement comme suit: une infime minorité qui insiste sur la résistance active subira une répression brutale, tandis qu’une partie de la population a trop peur pour se mobiliser et que l’autre applaudit la police pour s’être occupée des «extrémistes» détestés.

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Mais les choses ont changé. Au cours du mois de janvier, les étudiants universitaires ont organisé une résistance massive contre la nouvelle loi qui accélère la transformation néolibérale de l’enseignement supérieur et établit la présence permanente des forces de police à l’intérieur du campus. Les manifestations hebdomadaires contre cette nouvelle loi ont rassemblé des milliers d’étudiants et ont ainsi marqué la fin de la période de «résistance déléguée».

L’«affaire Koufontinas» prend une autre tournure. Semaine après semaine, sa santé se détériorait et il devenait évident que la Grèce était sur le point de devenir le pays où un gréviste de la faim était mort, pour la première fois en Europe depuis 1981. Universitaires, artistes, médecins, avocats, membres du Parlement européen ont appelé au respect de ses droits. L’Ombudsman grec, la section grecque d’Amnesty International, l’Association grecque pour les droits de l’homme et du citoyen, et même l’Association des juges et des avocats ont rejeté la faute sur le gouvernement. Toute l’opposition parlementaire (à l’exception de l’extrême droite) a demandé son transfert à Korydallos. Les manifestations de soutien à la grève de la faim deviennent quotidiennes et prennent de l’ampleur. Une partie importante de la société, dont les opinions sur Koufontinas varient (de la sympathie à l’hostilité et tout ce qui se trouve entre les deux), exprime son rejet du comportement brutal de l’État à son égard. La seule intervention publique soutenant clairement le gouvernement a été celle de responsables de l’État américain, lui qui est responsable de la prison de Guantanamo et des centres de détention secrets de la CIA dans le monde entier…

Pendant ce temps, quelque chose de différent bouillonnait sous la surface. La police ne brutalisait pas seulement les manifestants. Chargés d’imposer les couvre-feux et les restrictions de déplacements, éduqués à considérer la «jeunesse indisciplinée» comme un ennemi, gonflés par la stratégie gouvernementale de «loi et ordre», les flics se sont déchaînés dans les quartiers, les parcs et les places publiques d’Athènes. Les gens ont accumulé des expériences amères de rencontres quotidiennes avec une force de police qui opérait avec l’arrogance et la brutalité d’une «armée d’occupation».

À un niveau souterrain, le «paradoxe de la répression» apparaissait. Selon ce schéma, la répression est constamment utilisée comme un moyen de pacifier une population qui ne peut être gagnée par la persuasion. Mais à un moment donné, le recours constant à la répression cesse de terrifier la population et finit par l’exaspérer davantage. Les événements de Nea Smyrni, une municipalité de l’Attique, ont servi de catalyseur.

Sur la place publique de Nea Smyrni, des policiers ont menacé une famille qui était assise sur un banc (et qui ne faisait donc pas d’«exercice actif», ce qui est la raison officiellement autorisée pour aller se promener). Les jeunes du quartier ont soutenu la famille et bientôt des renforts de police sont arrivés pour «pacifier la foule hostile». Un jeune a été brutalisé, mais cette scène a été enregistrée par d’autres citoyens avec leurs smartphones et a fait le tour d’internet. La version initiale de la police qui a été volontiers reproduite par tous les grands médias (les policiers faisaient face à une «embuscade violente», etc.) a été ridiculisée par les habitants qui ont décrit ce qui s’est réellement passé. Le même soir, plus d’un millier d’habitants ont défilé de la place jusqu’au poste de police local, où ils ont été attaqués au gaz lacrymogène et dispersés.

La vidéo a été diffusée partout, et le cri du jeune homme «J’ai mal!» pendant qu’il était battu est devenu un cri de guerre pour des milliers de personnes, semblable à l’impact du «I can’t breathe» de George Floyd sur la société américaine. Même les médias ont été contraints de changer de discours le temps d’une journée, de montrer un peu de sympathie aux victimes de la violence policière et d’exercer une certaine pression sur les représentants de la police qui ont soutenu sans vergogne leur collègue, qui a «commis une erreur», qui «a malheureusement été filmée» (!). Ces images «ne devraient pas être utilisées pour discréditer la vaillante force de police par les habituelles personnes soupçonnées de sentiment anti-police».

Le lendemain, ce fut le tremblement de terre. Plus de 10 000 personnes se sont rassemblées sur la place centrale de Nea Smyrni. Dans les moments difficiles que nous avons traversés, une manifestation de cette taille serait célébrée comme un grand succès, même s’il s’agissait d’une mobilisation centrale pour tous les citoyens d’Athènes sur la place Syntagma. Mais ce n’était qu’une manifestation locale. Tout le monde était là. Des syndicats affiliés au Parti communiste, des forces de la gauche radicale, des collectifs anarchistes, des habitants qui n’avaient jamais manifesté auparavant, même des supporters de football ont décidé de mettre de côté leurs différences pour une journée et de marcher ensemble contre la brutalité policière.

Plus tard dans la journée, des escarmouches ont éclaté entre certains manifestants et la police. Une unité de police motorisée – notoirement connue pour sa brutalité et sa tactique permanente consistant à charger avec leurs motos les manifestants – a attaqué. Cela s’est produit à de nombreuses reprises par le passé, mais cette fois-ci, certains manifestants ont riposté et un membre de l’unité a été battu et s’est retrouvé à l’hôpital.

C’est alors qu’une contre-attaque idéologique s’est déclenchée. Les médias ont immédiatement déplacé le débat sur la brutalité policière vers celui «de voyous violents qui ont presque assassiné un policier». Le premier ministre est intervenu lors d’une émission spéciale, pour dénoncer l’incident (sans jamais mentionner la victime de la brutalité policière). Tout d’un coup, tout le monde était censé oublier tout ce qui avait conduit à cette explosion de rage et sympathiser avec la police. Pendant ce temps, dans les rues de Nea Smyrni, la police cherchait à se venger. Toute une municipalité a souffert de leur activité frénétique cette nuit-là, dans les rues avoisinantes, à l’intérieur des magasins et des immeubles d’habitation. Une vidéo a été publiée qui résume leur état d’esprit après l’attaque de leur collègue. Son unité a été filmée en train de crier «Ils sont finis! On va les tuer! On va les baiser!» De nombreux incidents de violence policière ont été enregistrés par des résidents locaux et mis en ligne.

C’était comme deux univers parallèles. Pour les médias grand public, l’«histoire du jour» était le drame du policier blessé, tandis que les médias sociaux étaient envahis par diverses vidéos de violences policières sauvages dans les rues environnantes de Nea Smyrni et par des habitants criant depuis leur balcon «Dégagez d’ici!» ou «Laissez les enfants tranquilles!». La distance entre la réalité et la couverture médiatique a été un autre facteur qui a enragé les gens – comme on avait pu le constater à l’occasion du référendum de 2015, lorsque les médias de masse ont été fortement discrédités pour leur rôle dans le soutien du «Oui» aux mesures de la troïka. Kyriakos Mitsotakis n’a pas conforté sa position lorsqu’il a averti les jeunes que «les médias sociaux sont une menace pour la démocratie car ils fournissent une vision déformée de la réalité», cela à une époque où ce sont les médias «respectables» qui déforment constamment la réalité pour protéger le gouvernement et la police.

La contre-offensive idéologique a échoué lamentablement. Le premier sondage national sur la question a montré qu’une majorité des personnes sondées avait une opinion négative de la police (excessivement violente) et qu’ils étaient responsables de la petite émeute de Nea Smyrni. Mais ce qui est bien plus important que les sondages d’opinion, ce sont les rues. Le week-end suivant les événements de Nea Smyrni, tous les quartiers d’Athènes et de nombreuses villes de Grèce étaient remplis de manifestants. Il est difficile d’en estimer le nombre total. Mais de nombreuses municipalités ou districts ont connu les plus grandes manifestations locales depuis de nombreuses années. Des dizaines de manifestations locales simultanées ont rassemblé quelques milliers de personnes chacune. La «décentralisation» de la protestation était une stratégie discutée dans la gauche radicale comme moyen de faire face au double problème de la pandémie et des interdictions de l’État. Certains groupes avaient tenté une telle tactique le 6 décembre 2020, avec de nombreux événements locaux commémorant Alexis Grigoropoulos et la révolte de 2008, au lieu d’essayer de se rassembler une fois de plus au point de rendez-vous traditionnel du centre-ville d’Athènes où des dizaines d’unités de police nous «attendaient» déjà. Ce fut un succès, mais loin d’être comparable à ce qui s’est passé les 13 et 14 mars. Cette fois-ci, la stratégie de «décentralisation» a rencontré le besoin réel d’une masse critique de personnes de protester dans leurs quartiers, de réclamer leur droit à l’espace public face à la police. La police ne s’est même pas montrée pour essayer d’arrêter ce qui peut être décrit comme une «révolte pacifique» composée de multiples manifestations de type «guérilla».

Les protestations locales étaient diverses. Des groupes anarchistes locaux, des organisations de gauche, certains syndicats de travailleurs, des collectifs actifs dans la solidarité sociale les ont organisées, en fonction de leur force dans chaque district ou quartier.

Ils étaient remplis de colère. Contre la police, contre la gestion de la pandémie, contre les priorités des dépenses publiques, etc. Un seul cri rassemblait toutes les doléances: «Mitsotakis, salaud!» C’était un écho du passé: ce slogan avait été lancé en 1965 contre le père de l’actuel premier ministre, Konstantinos Mitsotakis, pendant les «Iouliana» (les «événements de juillet»), une révolte contre la monarchie déclenchée lorsque le Palais a renversé un gouvernement centriste avec l’aide de Mitsotakis, qui avait orchestré la défection d’un nombre crucial de députés centristes. Le slogan redevient populaire en 2021, pour exprimer le dédain envers le fils de l’une des familles les plus puissantes de la politique grecque. Michalis Chryssochoidis, le ministre en charge de la police [un ministère baptisé ministère de la protection des citoyens], a été une autre cible des chants des manifestants. Cet ancien social-démocrate [membre du Pasok dès 1974, passé à Nouvelle Démocratie en 2019], qui est devenu le favori de la CIA et l’enfant-vedette de l’«antiterrorisme» après le démantèlement de la «17N» [en 2002], est maintenant le «shérif» largement méprisé et ridiculisé pour sa déclaration antérieure selon laquelle «les habitants des quartiers défavorisés applaudissent lorsqu’ils voient nos forces de police défiler dans leurs rues».

La jeunesse constituait le gros des manifestations locales. Bien sûr, des gens de tous âges sont venus, mais la présence massive des jeunes était significative. C’est une évolution intéressante. Il y a des générations de personnes dont la brève existence a été marquée par deux crises économiques majeures et une pandémie, jusqu’à aujourd’hui. Ils sont confrontés à de sombres perspectives sur le marché du travail, leur vie sociale est soumise à une pression constante, ce sont eux qui subissent habituellement le harcèlement quotidien de la police sur les places et dans les parcs publics et ce sont eux que le Premier ministre désigne constamment pour leur faire la morale. Mais ils sont aussi ceux qui n’ont pas vécu la défaite de 2015 de la même manière que ressentie par les générations précédentes qui ont lutté pendant de nombreuses années avant l’arrivée de SYRIZA au gouvernement et se sont ressenties épuisées et démoralisées après la trahison.

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Ce sentiment de défiance irrigue aussi d’autres luttes. La même semaine que la manifestation à Nea Smyrni et les manifestations locales, nous avons également assisté à: la grève féministe du 8 mars, à une marche étudiante contre la nouvelle loi sur les universités, à une manifestation centrale qui combinait la solidarité avec Dimitris Koufontinas et la lutte d’ensemble contre l’autoritarisme et la répression. Plusieurs milliers de personnes ont participé à ces mobilisations. Les jours suivants, nous avons eu les mobilisations des acteurs des divers milieux culturels, combinant leurs griefs pour le manque de soutien financier pendant le confinement, leur rejet des efforts pour imposer la censure dans les arts en utilisant la législation «antiterroriste» (similaire à celle qui a récemment conduit le rappeur catalan Pablo Hasel en prison) et la colère déclenchée par le #MeToo grec dans les arts. Puis, le 17 mars, une mobilisation du personnel de santé a été accompagnée de manière solidaire par de nombreuses personnes. En résumé, un gouvernement qui s’est lancé dans une campagne visant à diminuer sérieusement les protestations publiques fait face ces derniers temps à des mobilisations presque quotidiennes.

Cette évolution de la situation a eu un autre effet secondaire. On dit que les grévistes de la faim déterminés et désespérés ont besoin de quelque chose à espérer pour changer d’avis et ne pas se sacrifier. Alors que Nouvelle Démocratie a refusé d’accorder à Dimitris Koufontinas ses droits jusqu’au bout, se contentant ou même voulant le voir mourir, le bref «printemps» de la résistance sociale a donné à Koufontinas des raisons d’espérer en l’avenir. Il a finalement mis fin à sa grève de la faim, déclarant que «ce qui se passe là-bas est bien plus important que la question qui l’a déclenchée» et que l’existence de forces sociales dynamiques qui résistent à l’autoritarisme «est un nouvel espoir». Si le mouvement de masse n’a pas forcé le gouvernement à faire marche arrière, il a permis d’éviter la sombre perspective d’une mort tragique.

Le gouvernement est sous pression et les jours de confiance arrogante en soi qui ont défini les débuts de son mandat sont derrière lui. Mais son avenir est loin d’être déterminé. La «guerre contre la gauche» peut s’avérer fructueuse en «accrochant les wagons» de l’électorat conservateur, qui s’est radicalisé. Le principal parti d’opposition, SYRIZA, n’est guère une «opposition», choisissant le langage conciliant de la politique respectable, de l’unité nationale, etc. La gauche anticapitaliste est encore fragmentée, confuse et/ou panse ses plaies de 2015. Les syndicats ont été sévèrement affaiblis et les «nouveaux mouvements» manquent de fondations critiques pour le moment.

Mais il semble que nous entrons sur un nouveau terrain, avec des possibilités de contrecarrer, de manière tout à fait initiale, les effets de la défaite politique de 2015. L’énergie vibrante des jeunes générations, combinée à une réactivation possible d’un secteur de militants politiques disposant d’une expérience de luttes peut constituer un élément favorable à une nouvelle phase politique.

Ces jours-ci, les chroniqueurs des médias grand public ont tendance à évoquer la révolte des jeunes de 2008 et le «mouvement des places» de 2011. Les optimistes rassurent leur public en disant que «cela ne se reproduira pas». Les plus prudents préviennent que «nous devons nous assurer que cela ne se reproduira pas». En tout cas, il est révélateur que les fantômes des luttes passées reviennent les hanter… (Texte envoyé par l’auteur le 19 mars 2021; traduction rédaction A l’Encontre)

Source http://alencontre.org/laune/grece-une-riposte-dampleur-contre-lautoritarisme-neoliberal-du-gouvernement-de-droite.html

Migrants refoulés en Libye, le naufrage européen

par KIRI SANTER
Cheikh, un pêcheur de Tripoli, assiste sur sa chaloupe aux refoulements d’exilé.e.s par les garde-côtes libyens. Au large des côtes d’un pays ravagé par la guerre, cette pratique découle de l’externalisation du contrôle migratoire par l’Europe, au mépris du droit d’asile.

Dans le quartier de Tripoli où il vit depuis plusieurs années, Cheikh, un pêcheur originaire d’Afrique de l’Ouest, est témoin de la crise géopolitique et humanitaire qui frappe la Méditerranée centrale depuis la chute du dictateur Mouammar Kadhafi en 2011. « Les garde-côtes libyens interceptent les migrants en mer et les mettent en prison sans leur faire de procès. Les migrants sont arrêtés non seulement en mer, mais aussi en ville », m’écrit-il. Dans nos échanges fréquents, il qualifie les exilé.e.s de « frères et sœurs », dont les épreuves l’accablent. « Sincèrement, je n’aime pas voir ces gens souffrir », soupire-t-il début janvier 2021, visiblement las.

Quand le climat permet de sortir sa chaloupe en mer, Cheikh voit passer des pneumatiques en mauvais état débordants de personnes précaires d’origines différentes, mais qui toutes fuient les conditions de vie difficiles en Libye et, pour certaines, la torture et les abus qui ont marqué leur séjour dans ce pays ravagé par une décennie de guerre.

LA SÉCURITÉ AVANT LE DROIT D’ASILE

Cheikh n’est pas le seul à s’alarmer. Le réseau Alarm Phone, qui anime une ligne téléphonique d’urgence pour les migrant·e·s se trouvant en situation de détresse en Méditerranée, estime qu’en 2020, 27 435 personnes ont tenté de quitter la Libye par la mer. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), environ 11 891 d’entre eux ont été renvoyés dans ce pays la même année.

Depuis le sommet de la Valette en 2015, l’Union européenne (UE) a mis en place un important dispositif de soutien aux garde-côtes libyens pour faire face à la « crise » migratoire en Méditerranée. Mais si l’UE loue leur capacité à sauver des vies, Cheikh et d’autres pêcheurs constatent eux leur incompétence et leur absence de réponse quand ils les alertent sur la présence d’une embarcation de migrant·e·s en difficulté. Ils font état de menaces, assurent que certains représentants des autorités sont impliqués dans la revente des moteurs des bateaux de fortune interceptés. Le chassé-croisé maritime auquel assiste Cheikh dépasse la seule urgence humanitaire : il découle de la stratégie européenne d’externalisation du contrôle migratoire faisant primer la sécurité sur le droit d’asile.

Durant le conflit déclenché dans le sillage de la chute de Mouammar Kadhafi, l’équipement de la garde-côtière a été partiellement détruit. Puis, ses chaînes de commandes se sont effritées face à la fragmentation du contrôle étatique entre différentes factions et milices. Sans oublier que l’instabilité politique a bouleversé les réseaux clientélistes qui avaient jusqu’alors maintenu un équilibre fragile au niveau du contrôle des vastes zones frontalières du pays (même si, historiquement, il a été montré qu’aucun gouvernement n’a jamais eu le contrôle absolu sur les frontières libyennes). Cette absence de contrôle et l’instabilité régionale ont entraîné une hausse des tentatives de traversées d’exilé·e·s à destination de l’Europe. Plusieurs naufrages dramatiques au large des côtes italiennes ont alors incité les autorités italiennes à mettre en place l’opération Mare Nostrum, dont le principal objectif était le sauvetage en mer.

Mare Nostrum ne durera qu’un an, d’octobre 2013 à 2014, et sera remplacée par l’opération Triton de l’agence Frontex dédiée au renforcement du contrôle de la frontière externe et à la lutte contre le trafic de personnes. Les navires d’ONG qui interviennent dès 2015 pour pallier le manque que l’arrêt de Mare Nostrum a laissé en matière de sauvetage, sont rapidement accusés de faire le jeu des passeurs. Aujourd’hui encore elles sont confrontées à un harcèlement administratif de la part des États européens, les forçant régulièrement à rester à quai pendant de longues périodes.

PERMIS DE REFOULER

En juillet 2018, une nouvelle zone de recherche et de sauvetage (SAR) est notifiée à l’Organisation maritime internationale (OMI) : les eaux internationales au nord de la Libye, allant jusqu’au sud de l’île de Malte, passent officiellement sous la coordination des autorités libyennes en matière de recherche et sauvetage. En soi, la notification de cette zone SAR ne paraît être que le simple geste administratif d’un État souverain, déclarant sa capacité et sa volonté de prendre sous sa responsabilité la coordination pour le sauvetage dans ce vaste espace maritime. Son émergence pourrait même être perçue comme une tentative de réduire la mortalité en mer dans cette zone frontalière qui demeure la plus meurtrière au monde.

Dans les faits, cette « simple » notification permet aux autorités européennes de déléguer la responsabilité pour le secours des exilé·e·s cherchant à fuir la Libye à la garde-côtière libyenne. Cette dernière les ramène systématiquement sur le territoire libyen, où ils et elles sont couramment torturé·e·s et détenu·e·s arbitrairement. Pour les autorités maltaises et italiennes, c’est l’émergence d’un nouveau partenaire de coopération. Mais pour les ONG, c’est une série d’obstacles supplémentaires à leurs activités en mer. Et pour Cheikh, c’est le constat d’un nombre croissant de refoulements par ce qu’il nomme « les milices ».

Comment un État exsangue, en proie à une forte déstabilisation politique depuis 2011 et en guerre civile depuis 2014, est-il parvenu à remplir les critères requis pour l’OMI pour déclarer sa zone SAR ? C’est là que l’enjeu sécuritaire dépasse l’aspect humanitaire. Dès 2014, la Libye apparaît comme un pilier de la politique d’externalisation du contrôle migratoire de l’UE, qui ne cesse de gagner du terrain depuis le début des années 2000. Cette politique consiste à sous-traiter la gestion des exilé·e·s à des pays tiers aux confins des frontières externes de l’Union. Le but principal est d’empêcher leur arrivée sur le territoire européen. Par effet ricochet, elle rend les voies de fuites toujours plus dangereuses et réduit l’accès aux procédures d’asile, tout en diluant la responsabilité juridique de l’UE.

L’UE a ainsi déboursé plus de 309 millions d’euros en Libye pour « améliorer » la gestion de la migration à travers le Fonds fiduciaire d’urgence pour l’Afrique (FFU), depuis sa mise en place en 2015. Dans le paquet, une batterie de mesures de soutien (formations, supports techniques, etc.) est prévue pour les garde-côtes libyens. L’Italie leur a aussi livré des motos-vedettes, célèbres bateaux de patrouille construits dans les chantiers navals de la péninsule, ou en reconditionnant les vaisseaux qui avaient été endommagés durant la guerre civile. Là aussi, c’est en partie un fonds destiné à des efforts de développement et de coopération et géré par le ministère italien des affaires étrangères, le Fondo Africa, qui est utilisé pour l’entreprise.

CONTRÔLE MIGRATOIRE « SANS CONTACT »

Les polémiques liées à la collaboration entre l’Italie et la Libye en matière d’interception de migrant·e·s en mer ne datent pas d’hier. Déjà, sous Silvio Berlusconi, l’Italie avait signé un accord en 2007 pour la patrouille partagée de la côte et des ports libyens. En 2012, la pratique de la remise de migrant·e·s intercepté·e·s par la garde côtière italienne aux autorités libyennes en haute mer avait été condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) pour violation de l’article 3 sur l’interdiction de la torture et de l’article 4, protocole 4 sur les expulsions collectives. On comprend mieux ici la stratégie du contrôle indirect des interceptions on mer financée par l’UE. La jurisprudence de la CEDH a interdit la pratique que l’Italie avait mise en place à la fin des années 2000, comprenant soit le transbordement direct des personnes interceptées d’un navire italien à des navires de patrouille libyens, soit le retour des personnes en Libye sur des navires italiens. Avec la stratégie du contrôle « sans contact » — fournir aux garde-côtes libyens les conditions nécessaires à leurs actions, mais sans jamais entrer en contact direct avec les personnes interceptées, les autorités européennes externalisent aussi leur responsabilité juridique pour les refoulements systématiques en mer.

L’un des aspects de la politique d’externalisation est de conditionner l’aide au développement, l’accès aux accords commerciaux ou encore la délivrance de visas pour l’UE à la coopération des États tiers sur le contrôle des flux migratoires sur leur territoire. Pour le cas de la Libye, cette collaboration pose des questions pressantes en termes de contrôle démocratique de l’utilisation des fonds de développement à des fins sécuritaires, voire militaires. En Italie, l’Association pour la défense des droits des étrangers (ASGI), avec le soutien d’European Council on Refugees and Exiles (ECRE), de la Cour internationale de justice (CIJ) et d’Amnesty International a porté plainte fin 2017 contre le gouvernement italien pour avoir utilisé 2,5 millions d’euros du Fondo Africa pour soutenir les autorités libyennes dans leurs activités de contrôle des frontières maritimes. Selon l’accusation, cette utilisation violait les objectifs déclarés du Fonds (entre autres, combattre les causes profondes de la migration et améliorer les conditions des personnes migrantes). La plainte a finalement été rejetée par le Conseil d’État italien en août 2020.

CONTESTATION ET INFORMATION

Au niveau européen, la contestation juridique semble encore plus compliquée : le Fonds fiduciaire est composé de contributions d’États, mais aussi du Fonds européen pour le développement (FED), de l’Instrument de financement de la coopération au développement (ICD), de l’Instrument européen de voisinage et de partenariat (IEVP), du Fonds asile migration intégration (FAMI) ainsi que de fonds provenant de la Direction générale pour la protection civile et les opérations d’aide humanitaire européennes de la Commission européenne (Echo). Pas facile donc de démêler les autorités responsables derrière les violations de la garde côtière libyenne.

Une étude commissionnée par le Parlement européen a critiqué la méthode de sélection des projets financés sous le FFU. Malgré le fonctionnement labyrinthique des politiques externes de l’UE en matière de migration, rendant difficile l’identification des responsables, la Cour des comptes européenne a, elle aussi, été saisie pour le détournement de ressources du FED utilisées pour renforcer les capacités des autorités libyennes. Ces dernières sont impliquées dans la violation de droits fondamentaux des exilé·e·s en Libye. La procédure est en cours. S’il n’y a pas lieu d’espérer qu’une décision de la Cour européenne des comptes puisse à elle seule mettre fin aux refoulements systématiques, en parallèle, les efforts de documentation se multiplient.

Outre le témoignage des ONG quand elles sont autorisées à repartir en mer et celui de l’Alarm Phone, il y a les missions citoyennes de reconnaissance aérienne comme Moonbird de l’ONG Sea Watch, un petit avion qui survole la mer pour repérer les interceptions et les cas de détresse. Et puis il y a les individus comme Cheikh, qui continue de témoigner des conséquences dramatiques de ces politiques décidées dans les corridors du pouvoir à Rome et les salles de conseil bruxelloises. Ce pêcheur, qui me confie avoir rêvé de devenir journaliste, tient sur un carnet le journal des abus quotidiens perpétrés contre les migrants en mer ou à Tripoli. Combinés, ces efforts d’information et ces contestations juridiques permettent de mettre en lumière à la fois les mécanismes de fonctionnement labyrinthiques et les effets mortifères de la politique européenne d’externalisation.

KIRI SANTER

Chercheuse en anthropologie politique à l’institut d’anthropologie sociale de l’université de Berne (Suisse) .

Un message des VioMe

« On ne retire aucun mot, on ne baisse pas d’un décibel »

Solidarité avec les artistes en lutte

Nous subissons une énorme attaque du capitalisme et de la soi-disant « démocratie » qui le sert. Cette attaque nous frappe sur les lieux de travail, elle a frappé les étudiants et frappe maintenant même le monde de l’art.

Dans notre pays, le pouvoir a abandonné les artistes au chômage. Au moment où tous les lieux de culture sont fermés, il préfèrent donner de l’argent aux flics, aux médias  et aux grandes entreprises (Aegean, Entrepreneurs des péages) au lieu d’accorder une allocation aux artistes pour qu’ils puissent vivre. Mais que peut-on attendre d’un gouvernement qui cherche sa clientèle dans les églises plutôt que dans le théâtre.

Mais il n’en est pas resté là. Il a ensuite tenté de faire adopter une loi qui contrôlerait également l’Art, poursuivant toute personne qu’ils considéraient comme une menace. Si nous ne résistons pas, la Loi contre l’Art sera – sous une forme ou une autre – un fait accompli. Cela devient plus effrayant encore si l’on pense que d’armes supplémentaires sont données au Service (anti)-terroriste qui a emprisonné Irianna et Theofilou, fabriquant des preuves contre eux comme il sait si bien le faire.

Cette tentative de faire taire tous ceux qui résistent, s’étend à d’autres pays que la Grèce.

En Espagne, un artiste, le communiste catalan Pablo Hasel, est en prison pour avoir commis le « crime » d’insulter le roi. On dirait une actualité des années 1920, mais cela s’est produit juste avant-hier. Au XXIe siècle, il y a encore des rois, avec ou sans couronne. Quand on les défie véritablement, ils vous persécutent sous couvert d’une prétendue démocratie. Contre Hasel, l’Etat espagnol a avec lui tous les puissants, à l’intérieur et à l’extérieur des frontières. Activement ou avec leur silence consentant. Le roi, le gouvernement social-démocrate, l’Union européenne, les descendants de Franco.

Nous, en Grèce, en Turquie, en Catalogne, tout ce que nous avons, c’est nous-mêmes – la Solidarité internationale.

Nous, les travailleurs et travailleuses de SE VIOME, ressentons le besoin de soutenir les travailleurs de l’Art. Car pendant toutes ces années, des centaines de personnes sont venues dans notre usine pour montrer leur solidarité et dresser leurs partitions comme un bouclier contre la répression.

Les ouvriers de l’usine VIOME occupée envoient leur solidarité à Pablo Hasel et à tous les artistes qui se battent contre les rois, qu’ils aient des trônes ou de grandes entreprises.

#PabloHaselLibertad

Délit de solidarité : 35 heures de garde à vue

A Montgenèvre, deux maraudeurs ont été placés en garde à vue pour avoir porté assistance à des personnes exilées en danger dans la montagne. Les associations se mobilisent contre cette criminalisation de la solidarité.

Dimanche 21 mars à Gap, manifestation

Assistance en montagne

Dans la nuit de samedi 20 mars à dimanche, lors d’une maraude portant assistance à des personnes exilées en danger dans la montagne, deux personnes ont été arrêtées par la Police aux Frontières et placées en garde à vue.

Ces solidaires, l’un de Tous Migrants, l’autre de la Confédération Paysanne ont été, selon le parquet de Gap,  « interpellées en flagrant délit (…) pour des faits d’aide à l’entrée d’étrangers en situation irrégulière ».

Leur garde à vue a duré trente cinq heures, ils n’ont été libérés que lundi.

Non au délit de solidarité

Dès dimanche, plusieurs rassemblement ont eu lieu à Montgenèvre et à Gap, pour dénoncer ces atteintes à la solidarité.(voir photo à Gap)

La Cimade, ainsi que Tous Migrants, la Confédération Paysanne et Solidaires 05 ont tenus à manifester leur indignation et leur soutien aux solidaires inquiétés. Porter secours est un devoir et un droit

Extrait du communiqué de presse de la Confédération Paysanne :

« Nous exigeons la libération rapide de nos camarades, l’évolution de la gestion aux frontières et la remise en cause des politiques publiques néolibérales qui conduisent à ces situations inacceptables. »

Soutenons les solidaires

  • Le 22 avril au tribunal de Gap, jugement de deux solidaires en première instance pour « aide à l’entrée et à la circulation sur le territoire national de personnes en situation irrégulière ». Ils ont été interpellé le 19 novembre alors qu’ils étaient en train de porter secours à une famille Afghane sur le territoire français.
  • Le 27 mai, jugement en appel des « 7 de Briançon » suite à la condamnation prononcée le 13 décembre 2018. Ils ont été condamnés en première instance à des peines allant jusqu’à quatre mois de prison ferme et huit mois avec sursis pour avoir participé le 22 avril 2018 à une manifestation antifasciste. Cette manifestation spontanée visait à dénoncer l’action du groupe fascisant Génération Identitaire présent la veille au col de l’Échelle ( Hautes Alpes) et la militarisation de la frontière qui met des vies en danger.

Rendez-vous nombreu.ses :

  LE 22 AVRIL A GAP, 12 H DEVANT LE TRIBUNAL

  ET LE 27 MAI A GRENOBLE, 14 h DEVANT LE TRIBUNAL

Source https://www.lacimade.org/solidarite-exiles-montgenevre/?utm_source=NL032021&utm_medium=NL&utm_campaign=NL2021&utm_content=contenu

Une lutte au nord de la Grèce, la lutte de Chalcidique

Initiative des étudiant-e-s, travailleurs et travailleuses grecques à Paris

Cher.e.s tou.te.s
A l’occasion du « Marche pour une vraie Loi Climat » prévu pour le 28 mars, il convient de rappeler un crime environnemental toujours en cours dans le nord de la #Grèce . Nous partageons donc avec vous le texte de l’Initiative des étudiant-e-s, travailleurs et travailleuses grecques à Paris, concernant les mines de l’entreprise Eldorado en Chalcidique.
« Une lutte au nord de la Grèce, la lutte de Chalcidique »
Depuis les années 2000 l’entreprise canadienne Eldorado Gold Corporation s’est installée en Chalcidique avec l’appui d’hommes politiques peu scrupuleux, dans le but de faire de la Grèce le premier pays d’exploitation aurifère en Europe.
La Chalcidique est une région riche qui vit du tourisme, de l’agriculture, de la pêche. La mine d’or à ciel ouverte avec les mines souterraines qu’Eldorado installe signifierait avec la pollution la mort des ses forets, de sa mer, de l’économie régionale.
Des milliards de tonnes de déchets vont s’amonceler chaque jour dans la région dont 450 000 tonnes d’arsenic, capables de tuer toute la population de la terre.
La Nouvelle Démocratie, veut absolument ouvrir cette mine, elle a changé la loi pour la protection de l’environnement pour cela (mais aussi pour construire des complexes hôteliers près de la mer).
Depuis le début de la lutte contre l’entreprise et son projet mortifère, 500 personnes ont été attaquées en justice.
Luttons ensemble contre l’extractivisme !
Sauvons le berceau d’Aristote !
Solidarité avec Chalcidique !
https://www.facebook.com/events/185443783017660

Les métamorphoses de la question politique en Grèce : 80 ans en 66 jours

Retour sur la mobilisation pour Dimitris Koufontinas
Michalis Lianos  paru dans lundimatin#280, le 22 mars 2021

Comme nous l’avons évoqué dans nos éditions précédentes, la grève de la faim du militant Dimitris Koufontinas a suscité de très vifs débats et une forte mobilisation d’une partie de la société grecque. Nous avons demandé au sociologue Michalis Lianos de nous éclairer sur le rôle que joue encore aujourd’hui la possibilité ou du moins le symbole de la lutte armée en Grèce.

Le soutien important à Dimitris Koufontinas

La grève de la faim de Dimitris Koufontinas [1]  rend visibles les lignes de faille politiques de la société grecque. Que le sort d’un homme coupable de 13 assassinats et d’une longue série d’actions violentes provoque d’importantes manifestations et suscite un débat médiatique et social massif peut apparaître incompréhensible en dehors de la Grèce. D’autant que ces manifestations surgissent à la suite d’une revendication ’’mineure”, à savoir le transfert d’une prison du centre du pays vers une prison d’Athènes.

Tout cela peut apparaître tout aussi surprenant que les t-shirts à l’effigie de Koufontinas qui se vendaient dans le centre-ville d’Athènes au moment du procès du groupe « 17 novembre » [2] en 2003 ; ou encore qu’après chaque action du groupe entre 1975 et 2002, la presse à grand tirage se ruait pour publier les communiqués du groupe, que les exemplaires s’arrachaient immédiatement, nécessitant parfois une seconde édition pour satisfaire la demande du public.

Le rapport qu’entretient la société grecque à la violence politique ne peut se comprendre qu’à la lumière de la guerre civile qui a suivi l’occupation allemande. Aucune pensée depuis, de gauche ou de droite, n’a échappé à sa surdétermination par ce conflit armé, profondément idéologique, dont les perdants n’ont cessé d’être persécutés qu’en 1974, après la chute de la dictature des colonels [3] . La perception même de la guerre civile en tant que conflit politique et non pas en tant que « guerre nationale contre des bandits », n’a commencé à émerger officiellement qu’en 1981, avec l’arrivée du PASOK [4] au pouvoir. Tous les baby-boomers grecs, dont Koufontinas, sont des enfants et des petits enfants de ces générations qui ont témoigné, participé ou souffert, directement ou indirectement, de la guerre civile. Exemple typique, Koufontinas lui-même, a milité au PASOK avant de comprendre que ce parti ne se consacrait pas aux idéaux désintéressés d’un communisme de plus en plus libertaire qui représentait l’esprit indomptable et altruiste des partisans.

Les résurgences de la résistance

Si la droite a indéniablement gagné sur tous les terrains, la gauche a gagné ce qui se nomme dans le débat politique grec « l’avantage moral », à savoir la quête des grands idéaux égalitaires et la volonté de tout sacrifier pour ne pas renoncer à cette quête. La lutte armée partisane et ses conséquences forment ainsi le lit idéologico-politique et émotionnel de tout le spectre de la gauche, du socialisme de rupture au communisme orthodoxe, de l’anarchisme aux mouvements libertaires les plus pacifistes. Autrement dit, toute la gauche grecque porte encore en elle la question de l’action – ou du moins, de la réaction – armée. Naturellement, le rapport à l’ordre est tout aussi traversé par cette question et l’État et ses appareils, notamment policiers et juridiques, sont ainsi considérés dans leur cadre historique comme des institutions de la répression politique.

Avec la fin du groupe 17 Novembre en 2002, on pouvait imaginer que la question de la lutte violente s’effacerait au sein de la gauche grecque. C’était une période pendant laquelle certaines couches sociales connaissaient une amélioration de leurs conditions de vie, favorisant aussi un endettement important des ménages. Cependant, la mort du jeune Alexis Grigoropoulos atteint par un tir de policier en 2008 a déclenché des troubles majeurs, portés cette fois par une nouvelle génération, ce qui a conduit à la constitution de nouveaux groupes d’action politique violente. Mais la tendance lourde semblait être bien orientée vers le passage à une nouvelle période de bien être, alimenté par des revenus satisfaisants et des prêts généreux, une époque qui aurait mis en sourdine l’histoire politique et aurait avancé vers une culture sociale-démocrate majoritaire. Tout cela fut rapidement réduit à néant par la crise financière de 2008 et la révélation d’une dette grecque colossale, constituée avec l’aide hautement rémunérée de Goldman Sachs. La classe politique fut alors perçue comme une classe profondément corrompue et les classes aisées comme des charognards ayant transformé les fonds publics en milliards dissimulés dans leurs comptes off-shore.

C’est à cette période cruciale que la société grecque replonge dans la continuité d’une posture de désenchantement et de résistance. On le voit parfaitement dans les évolutions électorales avec SYRIZA qui arrive au gouvernement alors qu’il n’obtenaient qu’environ 4 % des votes auparavant, l’effondrement abyssal du PASOK et l’émergence d’Aube Dorée qui sort de la marginalité électorale. On le remarque aussi par la posture universelle de victime, adoptée sans hésitation et avec la plus grande virulence par les supporteurs précédemment loyaux de deux grands partis de pouvoir. Ainsi, toutes les générations de la petite et moyenne bourgeoisie se sont trouvées dans une posture très critique des institutions de gouvernance, voire du système politico-économique européen et international. L’avènement de SYRIZA au gouvernement signifie pour la gauche grecque la première opportunité de surmonter ses traumas historiques. L’attente est immense. Pour les électeurs tactiques, il s’agit de revenir aux conditions confortables précédant la crise tout en évitant de payer la dette du pays, pour les électeurs historiques de gauche, l’enjeu est de résister au système capitaliste international et de prendre une voie alternative, loin de ses dictats. Les premiers seront déçus sur le plan pragmatique, les seconds meurtris sur le plan politique. C’est cette gauche historique qui forme actuellement le noyau dur d’une posture de résistance à tout ce qui est proposé ou imposé par le modèle hégémonique de la gouvernance sociale et économique.

La valeur de la lutte en soi

Le 17 Novembre était pour une partie considérable des grecs un rappel que les puissants n’étaient pas incontestables, car le groupe semblait se tenir à des actions ciblées [5] . Koufontinas s’est révélé être le bourreau principal du 17 Novembre, cela dès le début de son intégration, probablement en 1983. C’est ce qui lui a valu le sobriquet de farmakohéris (littéralement, « main empoisonnée »). En cavale pendant quelques semaines après l’arrestation de ses camarades, il s’est rendu à la police en déclarant qu’il assumait la responsabilité politique des actions du groupe. Cela a contribué à son image publique en tant qu’individu maître de ses choix et s’est confirmé par son comportement durant le procès, en tension avec d’autres membres de l’organisation ; aussi, par son attitude de protection paternaliste envers Savas Xiros, lourdement blessé par un explosif qu’ils tentaient d’installer ensemble, événement qui a précipité le démantèlement du 17 Novembre.

Koufontinas a débuté sa cinquième grève de la faim le 8 janvier 2021 et l’a arrêtée 66 jours plus tard, le 14 mars. Pendant ces 66 jours, de façon progressive, l’affaire a atteint une importance nationale sur laquelle se sont prononcés, en plus des ministres du gouvernement de droite concernés, les chef.fe.s des partis, le Défenseur des droits, les associations des droits de l’homme, le Syndicat des magistrats, le Barreau d’Athènes et une multitude d’artistes et d’intellectuel.le.s de gauche. Plus encore, ce sont tous les grecs qui se sont formés un avis quant à la légitimité de cette demande de transfert d’une prison à une autre.

Évidemment, il serait parfaitement illusoire de considérer que la mobilisation et l’émotion autour de cette affaire relèveraient d’une sensibilité des citoyens grecs aux droits des personnes incarcérées ou même aux droits de l’homme en général. Il y aurait malheureusement une myriade d’occasions pour exprimer une telle sensibilité, et à propos d’affaires bien plus graves qu’un transfert entre prisons. La revendication de Koufontinas en revanche a atteint la plus haute instance du pays, à savoir le Conseil d’État qui l’a rejetée.

La division de l’opinion publique sur l’affaire fut grosso modo tripartite. Pour la droite dure nationaliste Koufontinas est un simple voyou dont la mort, de n’importe quelle cause, serait juste et bienvenue. Pour la gauche non-réformiste, la question est présentée à la surface comme une question de droits de l’homme avec le fond historique que nous avons déjà évoquée. Pour le centre droite et centre gauche il s’agit de se focaliser sur le caractère inadmissible des actes de Koufontinas vues comme des atteintes terroristes à la démocratie et, par conséquent, sur la repentance de leur auteur. Ces deux dernières perspectives se sont affrontées, juridiquement et politiquement : quelqu’un qui n’a exprimé aucun remord pour ses actes, mérite-t-il la clémence du système pénal ? Cette dichotomie renouvelle exactement la ligne de faille historique autour de la lutte armée. Durant les décennies qui ont suivi la guerre civile, les prisonniers politiques pouvaient mettre fin à leur incarcération ou leur déportation en signant une « déclaration de repentance » désavouant leurs idéaux. Le faire, était considéré dans leur camp comme une trahison ; assumer leurs actions avec fierté était, a contrario, source d’estime.

Koufontinas ne se présente ni en assassin repenti ni même en révolutionnaire retraité. Il offre ainsi à la partie non-réformiste de la gauche un symbole de défiance indéfectible à partir d’une position indéniable de défaite. Dans un cadre où la défaite de cette gauche est omniprésente, où les conséquences du Covid se sont ajoutées à des longues années de chômage, de réduction des salaires et des retraites, de soumission aux recettes du FMI et de la BCE, de l’échec des ambitions du gouvernement de SYRIZA, ce geste de défi revêt une dimension rassurante. En effet, la seule idée qui permette aux vaincus de rester dignes, c’est qu’ils ne se rendent pas et continuent de lutter. La déclaration de Koufontinas à l’arrêt de sa grève de la faim ne dit pas autre chose : « La solidarité et le soutien [à son action…] ont montré l’existence de forces sociales vives résistant au pouvoir arbitraire, à la violence et à l’autocratie. Cela représente un nouvel espoir ».

Seules les métamorphoses des enjeux politiques en Grèce peuvent expliquer comment un homme ayant choisi l’action politique violente dispose aux yeux de la gauche de la crédibilité nécessaire pour accuser de violence ses adversaires. Derrière la posture de Koufontinas se trouve l’ombre de quatre-vingt ans de nobles espoirs déçus et de défaites successives.

[1] Cet article se fonde sur plusieurs éléments empiriques, dont la longue observation du procès du 17 Novembre pour le compte du Barreau d’Athènes en 2003 et aussi du mouvement des places en Grèce en 2011. Le titre rend hommage au travail de Robert Castel sur les métamorphoses de la question sociale en France.

[2] Le 17 novembre 1973 est la date de l’insurrection des étudiants contre la junte des colonels.

[3] C’est alors parfaitement interprétable que pour la une de son livre intitulé « je suis né le 17 novembre », Koufontinas choisit l’image reproduite ici des partisans de la guerre civile, combinée avec une image de l’insurrection du 17 novembre 1973 incluant les slogans « États-Unis dehors » et « Pouvoir au peuple ».

[4] « Mouvement Socialiste Panhellénique », parti ayant une trajectoire semblable à celle du Parti Socialiste français.

[5] Même si la liste des assassinats incluait deux chauffeurs de personnes ciblées et un policier tué à bout portant, peut-être par Koufontinas, lors d’un braquage de banque.

Source https://lundi.am/Les-metamorphoses-de-la-question-politique-en-Grece-80-ans-en-66-jours

Initiative des travailleur.euse.s et étudiant.e.s grec.que.s en France pour les droits démocratiques

Nous sommes jeunes, travailleur.euse.s et étudiant.e.s grec.ques, vivant à Paris indigné.e.s de la politique autoritaire du gouvernement grec, qui a culminé ces dernières semaines.

En tant qu’initiative née par le-bas et organisée par des biais de démocratie directe, sans représenter aucun parti politique, nous sommes solidaires avec le peuple grec, qui proteste contre la répression policière en faveur de la démocratie. Il est temps de tirer la sonnette d’alarme contre ce régime autoritaire en cours de construction, contre la censure, la répression de la liberté de parole et de pensée ainsi que contre les violations des droits humains fondamentaux en Grèce.

Nous souhaitons que notre lutte rejoigne la lutte du peuple français, contre le racisme et l’impunité des violences policières, carcérales et judiciaires. Nous applaudissons les appels à la justice pour les victimes des violences policières en France. Enfin, nous restons solidaires avec la lutte contre la nouvelle loi de sécurité globale, porteuse d’atteinte à la liberté d’informer et d’être informé.e, tout en globalisant la surveillance.

Le gouvernement grec se veut totalement réticent à renforcer le système national de santé et à prendre des mesures pour gérer la crise sanitaire, dont l’impact est omniprésent tant en Grèce, qu’en France ainsi qu’au reste du monde. En revanche, sous prétexte de la pandémie, les restrictions imposées pour cette cause lui servent afin de poursuivre son agenda politique.

● La société grecque étouffe tant sur le plan psychologique que financier. Des nouvelles réformes se votent conformément aux intérêts néolibéraux du gouvernement et des nouvelles mesures épuisantes s’imposent au nom de la pandémie, quand ces dernières regardent uniquement le peuple et pas le gouvernement. Les écoles restent fermées ainsi que le commerce et tout déplacement non essentiel est interdit. Malgré ces mesures, la situation sanitaire du pays ne cesse de s’aggraver.

● Sous prétexte de la crise sanitaire, toute réaction est interdite, le droit à la protestation est menacé et toute manifestation est réprimée violemment par les forces de l’ordre, qui se veulent incontrôlées. Au cours des dernières semaines, les témoignages des citoyen.nes, objets des violences policières sans précédent, faites dans le cadre d’inspection du respect des mesures sanitaires, sont effrayants. Le jeune homme, qui s’est fait tabasser par des policiers à Nea Smyrni (banlieue d’Athènes), est l’exemple par excellence. La multitude des cas injustifiés de mise en garde à vue et d’arrestations violentes font preuve de la violation en cours des droits fondamentaux. En même temps, les témoignages des personnes ciblées par la police à cause de leurs idées politiques, torturées verbalement et physiquement lorsque arrêtées par la police se multiplient. Les exemples d’Aris Papazacharoudakis torturé pendant la mise en garde à vue, et d’Efi, arrêtée lors d’une manifestation et victime de harcèlement sexuel par les policiers, sont des exemples emblématiques. En parallèle, le gouvernement refuse d’appliquer la loi et de satisfaire les justes demandes du détenu Dimitris Koufontinas.

● La loi selon laquelle la police s’installe au sein des universités grecques est votée. La Grèce sera le premier pays au monde dont les universités seront remplies de policiers au lieu des étudiant.e.s. Les forces de l’ordre ont violemment mis fin à toute manifestation munie par des étudiant.e.s, qu’il soit du squat symbolique des bâtiments universitaires ou des marches de protestation.

● Les médias systémiques sont sous le contrôle total du gouvernement. Les preuves d’attaques policières autant que ceux d’affaires impliquant des personnes proches du gouvernement sont dissimulées et falsifiées (ex. l’affaire de pédophilie du directeur du Théâtre National D.Lignadis, l’accident routier devant le parlement dû à une voiture de gouvernement, la publication à la télé, par un député du gouvernement, des données personnelles d’un arrêté). La répression de la liberté de la parole culmine par le biais de la censure sur les réseaux sociaux, où des publications ou même des comptes personnels des journalistes, des avocat.e.s et des médias d’information se trouvent bloqués.

A BAS LES VIOLENCES POLICIÈRES DE TOUS LES GOUVERNEMENTS
LA SANTÉ D’ABORD, LA POLICE DEHORS
SOLIDARITÉ AVEC LES VICTIMES DES POLITIQUES AUTORITAIRES

La dette prétexte pour imposer des politiques d’austérité

Refusons l’instrumentalisation de la dette pour imposer de nouvelles politiques d’austérité ! par Attac France.

La Commission sur l’avenir des finances publiques, présidée par Jean Arthuis, ancien ministre des finances de Jacques Chirac, vient de rendre son rapport. Sans surprise, malgré une prudence de forme, il ressasse les vieilles rengaines libérales et vise à préparer l’opinion publique à une future politique d’austérité. Présentée dans la presse comme censée « faire de la pédagogie auprès de l’opinion sur la nécessité de reprendre le contrôle de la dette », la Commission Arthuis mène en réalité un véritable travail d’enfumage de l’opinion.

Ainsi la commission ose écrire qu’ « il faut être clair sur ce point : il n’y a pas d’argent magique ». Quand on sait que son mandat excluait toute hausse d’impôt, on comprend mieux cette affirmation. En effet, s’il n’est pas possible de faire payer leur juste part d’impôt aux plus riches et aux grandes entreprises qui échappent aujourd’hui massivement à l’impôt, s’il n’est pas possible de rétablir un impôt sur la fortune ou la progressivité de l’imposition des revenus financiers, s’il n’est pas possible de taxer les entreprises là où elles réalisent leurs activités plutôt que là où elles déclarent artificiellement leurs profits, et si on exclut toute possibilité d’annulation de la dette ou de dette perpétuelle, alors en effet il ne reste comme seule solution que les politiques d’austérité, la poursuite de la casse des services publics et de la protection sociale.

Si la Commission « se défend de préparer le terrain à l’austérité », elle propose d’instaurer une « règle d’or sur la dépense publique », reposant sur l’idée que « l’évolution des dépenses soit inférieure à l’évolution des recettes », ce qui revient de fait à imposer une politique d’austérité et à réduire les choix démocratiques en matière de budget.

On se souvient par ailleurs que l’argument de l’absence d’ « argent magique » avait été utilisé par Emmanuel Macron pour refuser aux personnels hospitaliers de leur donner les moyens de travailler. De l’argent magique, il y en a pourtant quand il s’agit de distribuer « quoiqu’il en coûte » des aides massives aux grandes entreprises, sans aucune contrepartie sociale, fiscale ou environnementale.

Mystérieusement, la Commission oublie de présenter la lutte contre l’évasion fiscale comme un moyen de réduire les déficits publics. Elle omet également de « faire de la pédagogie » pour expliquer à l’opinion que le gouvernement a décidé de prolonger la CRDS (Contribution au remboursement de la dette sociale), qui prélève tous les revenus aux taux de 0,5 %, sans aucun souci de justice fiscale.

De plus, elle prône une nouvelle « gouvernance » en proposant de séparer le Haut conseil des finances publiques de la Cour des comptes, à laquelle il est actuellement rattaché. Alors que la Cour des comptes est remise en question dans ses missions juridictionnelles de juge des comptes publics, une telle séparation a de quoi interroger sur le mode de gouvernance envisagé discrètement par la Commission. Va-t-on vers une entité dont le statut n’est pas clarifié et donc la légitimité serait questionnée, et ayant pour objectif de procéder à des injonctions au gouvernement sans éclairage de la Cour des comptes ?

Face à l’enfumage orchestré par la Commission Arthuis, Attac :

  • rejette la logique néolibérale de cette « remise en ordre » qui entraînera un retour à l’austérité budgétaire dont la crise sanitaire a démontré les effets tragiques sur les inégalités, sur l’hôpital public et notre système de santé.
  • affirme son refus de voir la dette publique instrumentalisée pour imposer une nouvelle cure d’austérité
  • considère que l’objectif doit être de réduire l’emprise des marchés financiers sur les politiques publiques par : 1. un audit citoyen sur la dette 2. une restructuration et une annulation partielle de la dette détenue par la BCE en fonction d’objectifs écologiques 3. le financement monétaire des dépenses publiques prioritaires 4. la réduction de la dette détenue par les créanciers étrangers.
  • propose de remplacer l’injuste CRDS par une CRDC (Contribution au remboursement de la dette Covid) payée par les plus riches et les grandes entreprises dans un souci de justice fiscale.

Ces revendications ont été détaillées dans la note « Qui doit payer la dette Covid ? »

Attac publiera ce vendredi une tribune dans Libération, signée par de nombreux économistes, artistes, responsables associatifs et syndicaux.

Source https://france.attac.org/actus-et-medias/salle-de-presse/article/refusons-l-instrumentalisation-de-la-dette-pour-imposer-de-nouvelles-politiques?pk_campaign=Infolettre-2760&pk_kwd=france-attac-org-actus-et-medias

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