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SOS Méditerranée reportage envoyé spécial

Vous pouvez encore visionner en replay ce documentaire à bord de l’Aquarius. https://www.france.tv/france-2/envoye-special/355153-emission-du-jeudi-21-decembre-2017.html  ( voir à 1h28s)

Message de SOS Méditerranée

Cher(e) ami(e),

Ce jeudi 21 décembre, le documentaire d’Envoyé Spécial, l’Odyssée de l’Espoir sera diffusé à 20h55 sur France 2.

Réalisé par Hélène Eckmann, journaliste embarquée pendant 5 semaines à bord de l’Aquarius, il met en lumière le quotidien des équipes de SOS MEDITERRANEE, les opérations de sauvetage souvent complexes, mais également les témoignages poignants des rescapés qui fuient pour sauver leur vie.

Il nous tenait à coeur de partager avec vous ce moment, car c’est bien grâce à vous, et au soutien de milliers de citoyens que notre action est possible.

Toute l’équipe de SOS MEDITERRANEE vous remercie d’être là, et vous souhaite de très belles fêtes de fin d’année !

Pour soutenir l’association https://don.sosmediterranee.org/b/mon-don

Le poids de la dette sur les économies mondiales

Samedi 25 novembre denier, dans le cadre du Festival des Solidarités, s’est tenu au «Carreau de Cergy» un colloque sur le thème « Démocratie Dette et Développement ».

Ce colloque  organisé par la Ville de Cergy en partenariat avec les associations ADERPI, ATTAC, CCFD-TERRE SOLIDAIRE, SOLIDARITE PLURIELLE, a proposé plusieurs  débats  dont celui  d’ Eric Toussaint « Le poids de la dette » sur les économies mondiales  :  https://www.youtube.com/watch?v=0mROIfFZOs4&t=370s

Tragédie à la grecque à la mairie de Madrid ?

20 décembre par Jérôme Duval CADTM 

L’éviction de l’adjoint aux finances à la mairie de la capitale espagnole, coupable d’avoir voulu résister à l’injonction à l’austérité par le pouvoir central, ouvre une nouvelle crise politique.

Balayant le Parti populaire au pouvoir depuis vingt-quatre ans dans la capitale, Ahora Madrid, la coalition dite du changement, avait pris d’assaut la municipalité lors des dernières élections municipales du 24 mai 2015, avec 31,85 % des voix et vingt sièges de conseillers. Le ministre espagnol des Finances et de la Fonction publique, Cristóbal Montoro, qui excelle dans la transposition des règles budgétaires européennes d’austérité au niveau municipal du royaume, obtient la soumission de la ville la plus endettée, jusqu’ici emblème des politiques alternatives au gouvernement central, tout en fissurant le nouveau pouvoir municipal Ahora Madrid, aujourd’hui en pleine crise politique.

Le ministre Montoro déclenche la polémique au sein de la coalition au pouvoir à Madrid

La maire, Manuela Carmena, a décidé lundi 18 décembre de destituer son adjoint aux finances, Carlos Sánchez Mato, quelques heures avant une session plénière d’une cruciale importance, celle devant décider l’approbation ou non du Plan économique et financier (PEF) 2017-2018 fixant les grandes lignes budgétaires de la ville. Or ce PEF inclut des coupes, exigées par le ministre des Finances Montoro, de plus de 533 millions d’euros, dont une grande partie dans les secteurs afférents aux droits sociaux, l’emploi et l’équité, soit 13 % du budget. Refusant de se soumettre, l’adjoint aux finances avait prévu de ne pas assister au vote, refusant de défendre un PEF contraire aux principes de solidarité qu’il défend.

Depuis qu’il est à son poste à la mairie, Sánchez Mato a toujours placé la population madrilène au cœur de sa politique économique, avant les intérêts financiers des créanciers. Voilà sans aucun doute la véritable raison de sa destitution, aboutissement d’une longue querelle avec le ministre Montoro. Pourtant, pendant ses deux années et demie de mandat, Sánchez Mato et son équipe ont démontré qu’une autre politique économique était possible : la municipalité a dégagé un surplus budgétaire de plus d’un milliard d’euros l’année passée et, malgré la gestion libérale calamiteuse du gouvernement précédent du Parti populaire qui avait fait exploser la dette municipale au sommet stratosphérique de 7,7 milliards d’euros en 2012, Sánchez Mato était parvenu à la réduire à 3,5 milliards au deuxième trimestre de cette année 2017, soit moitié moins. Une perspective de genre avait même été introduite dans les budgets. Mais l’augmentation de 73 % des dépenses sociales que Sanchez Mato s’évertuait à placer en priorité, n’était pas du goût du ministre et de son arsenal législatif |1|.

Discipline de vote lors de la session du 18 décembre

Manuela Carmena a été claire envers son équipe municipale, avertissant qu’elle accepterait uniquement les votes en faveur du PEF, les responsables allant contre cette décision devront en assumer les « conséquences ». Lors du vote ce même 18 décembre, le PEF a été approuvé grâce aux votes du Parti populaire (!) et de 14 conseillers de Ahora Madrid (un total de 34 Oui). Le PSOE et Ciudadanos ont voté contre (16 voix contre) et 6 conseillers de Ahora Madrid ont décidé de ne pas prendre part au vote, avec à leur tête Carlos Sánchez Mato. Parmi ces derniers, les conseillers Guillermo Zapata, Celia Mayer et Javier Barbero qui qualifient, dans un communiqué de leur organisation « Madrid 129 » (scission de Ganemos), les derniers événements de grave erreur à même de mettre en danger la confluence qui a porté au pouvoir le gouvernement de Madrid, et laissent entrevoir le possible abandon de leurs responsabilités à la mairie |2|. Car destituer Sánchez Mato revient à se soumettre aux règles illégitimes de Montoro et oblige Carmena à trahir son propre programme, impossible à réaliser dans de telles conditions.

Coup double pour Montoro

Montoro, avec sa gestion intrusive, peut s’enorgueillir de voir approuvé un PEF bien cantonné à sa doctrine libérale qui marquera d’une manière ou d’une autre l’avenir économique de la capitale. Il peut aussi se réjouir d’avoir réussi à ce que la mairie de Madrid, principal moteur du contre-pouvoir municipal avec Barcelone, soit prise dans une crise interne aux conséquences irréversibles à l’approche des prochaines élections municipales de 2019. La victoire est double comme le souligne le journaliste Andres Gil |3|.

Au-delà des résonances de tragédie à la grecque (rappelons-nous l’épisode fatal de la capitulation de Tsipras), la crise au sein du gouvernement municipal de Manuela Carmena, après la destitution de Carlos Sánchez Mato, fait planer la menace d’une rupture au sein de la coalition la plus importante de l’État espagnol, Unidos Podemos, formée en vue des élections générales de 2016 par les partis Podemos et Izquierda Unida au niveau national. En effet, Izquierda Unida n’apprécie guère le soutien du leader de Podemos, Pablo Iglesias, qui affirmait dans une interview à la radio Cadena Ser : « Il y a une loi sur les dépenses, celle de Montoro, à laquelle nous devons nous opposer au Parlement. Cependant, il est logique que les municipalités se conforment à la loi, même si nous ne l’aimons pas » |4|. Ce qui fait dire à Izquierda Unida qu’Iglesias « affirme une chose au Parlement et accepte son contraire à Madrid » |5|.

Réactions en cascade

S’il ne faut pas sous-estimer les dommages collatéraux du séisme politique, il ne faut pas non plus imaginer une soumission aveugle face à la capitulation de Madrid de la part de toutes les forces progressistes arrivées au pouvoir dans nombre de villes d’Espagne en 2015. Aussitôt les réactions ne se sont pas fait attendre : plusieurs adjoints aux finances de plusieurs villes (Cadix, Badalona, Oviedo, Puerto Real et Ripollet) ont publié une tribune « Moi aussi je suis Carlos Sánchez Mato », affichant leur solidarité et leur refus de soumission aux diktats austéritaires. Une rencontre du Réseau des municipalités contre la dette illégitime est prévue à Rivas, près de Madrid, début février et portera le débat sur les enjeux et limites des politiques municipales progressistes face à l’intransigeance d’un gouvernement central qui est prêt à tout pour en découdre avec toute proposition alternative qui émane de ces forces municipales.

Notes

|1| La Loi de rationalisation et soutenabilité de l’Administration locale (« Racionalización y Sostenibilidad de la Administración Local »), connue comme “loi Montoro” plafonne les dépenses des administrations locales et incite prioritairement au remboursement des dettes, fussent-elles illégitimes.

|2| Voir le communiqué de leur organisation « Madrid 129 » : http://madrid129.net/2017/12/18/sobre-el-pef/ et http://administracionpremios.com/zapata-mayer-y-barbero-se-plantean-salir-del-gobierno-de-carmena-tras-el-cese-de-mato/

|3| Andres Gil, « El Ayuntamiento de Madrid se agrieta ; Montoro se frota las manos », eldiario.es, 18 décembre 2017.

|4| « Hay una regla de gasto, la de Montoro, a la que tenemos que hacer oposición nosotros desde el Congreso. Mientras tanto, es lógico que los ayuntamientos tengan que cumplir la ley aunque no nos guste » Pablo Iglesias, Cadena Ser, 18 décembre 2018. http://cadenaser.com/programa/2017/12/18/hoy_por_hoy/1513594510_967705.html

|5| “decir una cosa en el Congreso y aceptar la contraria en Madrid”, citation prise dans « La alianza Podemos-IU salta por los aires tras el cese de Sánchez Mato », El Confidencial, 19 décembre 2017. https://www.elconfidencialdigital.com/politica/alianza-Podemos-IU-salta-Sanchez-Mato_0_3059694024.html

Auteur.e Jérôme Duval est membre du CADTM, Comité pour l’abolition des dettes illégitimes et de la PACD, la Plateforme d’audit citoyen de la dette en Espagne. Il est l’auteur avec Fátima Martín du livre Construcción europea al servicio de los mercados financieros, Icaria editorial 2016 et est également coauteur de l’ouvrage La Dette ou la Vie, (Aden-CADTM, 2011), livre collectif coordonné par Damien Millet

Inégalités et concentration de richesse

Au cœur des inégalités, la fin des politiques publiques

Par Martine Orange de Mediapart

Réalisé par une centaine d’économistes, le Rapport sur les inégalités mondiales 2018 pointe la révolution capitaliste de ces quarante dernières années, qui a conduit à une concentration inégalée de richesse. L’abandon des politiques publiques de redistribution, la remise en cause de l’État sont au centre de ce creusement des inégalités.

« Ils disaient il y a vingt ans que le capitalisme globalisé et financiarisé apporterait la prospérité au plus grand nombre. Quand il est devenu évident que le capital était de plus en plus concentré à l’échelle mondiale et encore plus agressif contre les non-possédants, ils ont déclaré que la lutte des classes était terminée. » Dans une de ses dernières tribunes, Yanis Varoufakis rappelle en quelques phrases les origines du malaise politique et social qui mine les sociétés occidentales : un creusement des inégalités sans précédent dans le monde, une lutte des classes qui ne dit pas son nom, qu’on refuse même de nommer. Et ce n’est pas par hasard que l’ancien ministre grec de l’économie appuie sa démonstration sur ce qui se passe au Royaume-Uni et aux États-Unis. Ils ont été au centre de la grande transformation capitalistique mondiale de ces quarante dernières années.

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Rarement le monde a connu un tel changement et à une telle vitesse. Un des mérites du Rapport sur les inégalités mondiales 2018, réalisé par des chercheurs du World Wealth and Income Database (WID) travaillant sous la coordination des économistes Facundo Alvaredo, Lucas Chancel, Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman, est de remettre ce bouleversement en perspective. S’inscrivant sur une longue période – de 1980 à 2016 –, ils ont dépouillé les statistiques fiscales et comptables d’une soixantaine de pays, pas seulement les pays occidentaux ou industrialisés mais aussi des pays d’Afrique ou du Moyen-Orient, afin d’examiner les évolutions des revenus et des patrimoines de toutes les catégories.

Leur constat est sans appel : même si l’ascension de la Chine a contribué statistiquement à réduire le niveau des inégalités au niveau mondial, les inégalités entre les pays, à l’intérieur des pays, entre les catégories les plus riches et les plus pauvres, n’ont cessé de se creuser, quelles que soient les régions du monde. Celles-ci ne sont pas encore au niveau atteint au début de XXe siècle, au moment de la première mondialisation. Mais pas loin.

Le constat n’est malheureusement pas nouveau. De rapport en rapport, les grandes institutions comme l’OCDE, des ONG comme Oxfam et même des acteurs financiers comme Crédit suisse chroniquent depuis plusieurs années ce phénomène de l’extrême concentration des richesses à laquelle nous assistons. Comme le rappelle Oxfam, la fortune des 388 premiers milliardaires dans le monde équivalait à la richesse de la moitié de la population mondiale la plus pauvre. En 2016, les huit premiers milliardaires dans le monde totalisaient une fortune égale à celle de la moitié de la population mondiale. À ce stade, il ne s’agit pas plus des 1 %, ni même des 0,1 %, voire des 0,001 %.

Une telle accumulation en si peu de mains était-elle inévitable ? Dans une récente étude, le FMI tentait d’expliquer que le creusement des inégalités dans le monde était d’abord le produit de la mondialisation et des ruptures technologiques. Chiffres à l’appui, les chercheurs du WID récusent totalement cette thèse : les politiques publiques ont un rôle déterminant dans l’évolution des inégalités.

La comparaison de ce qui s’est passé entre l’Europe et les États-Unis au cours des trente dernières années est assez éclairante. Au début des années 1980, les 1 % les plus riches de part et d’autre de l’Atlantique possèdent environ 10 % des revenus nationaux. Trente ans plus tard, la part de ces plus fortunés est montée à 12 % des revenus en Europe, tandis qu’elle dépasse les 20 % aux États-Unis.

La période a vraiment été faste pour les Américains les plus riches. Leur revenu annuel a augmenté de 205 % depuis 1980 pour les 1 % et de 636 % pour les 0,0001 %. Dans le même temps, le salaire moyen des 50 % a stagné depuis 1980 autour de 16 000 dollars par personne (13 500 euros environ), alors que le PIB américain était multiplié par dix ! Une génération a été exclue de toute croissance.Cette immense distorsion est le fruit des politiques qui ont été mises en œuvre. C’est à partir des années Reagan qu’une totale liberté est donnée à la finance, à la circulation sans frein des capitaux. Dans le même temps, les gouvernements américains successifs réforment leur politique fiscale au profit des plus riches, renoncent à tout salaire minimum au niveau fédéral. Les protections salariales sont démontées tandis que les syndicats disparaissent peu à peu. L’accès à l’éducation, aux services de santé devient de plus en plus coûteux, de plus en plus inégalitaire.

La même comparaison peut être faite au niveau des pays émergents. Comment expliquer en effet que la Chine et l’Inde, voire la Russie, affichent de telles différences dans les évolutions des inégalités ? D’un côté, la Chine a connu une croissance hors normes. Une nouvelle classe de millionnaires, voire de milliardaires, a émergé. Les inégalités se sont creusées mais elles sont sans comparaison avec celles qui sont apparues en Inde ou en Russie. La différence, pour les chercheurs du WID, s’explique par les politiques publiques menées.

Part de revenu des 10 % des plus riches dans le monde entre 1980 et 2016. Part de revenu des 10 % des plus riches dans le monde entre 1980 et 2016.

Le gouvernement chinois a veillé malgré tout à prendre des mesures pour l’ensemble de la population. Il a permis la naissance d’une classe moyenne. En Inde, par incapacité politique ou institutionnelle peut-être, rien n’a été fait pour corriger les écarts, au contraire : alors que les 10 % les plus riches captaient 30 % des revenus nationaux en 1980, ils en accaparent 60 % aujourd’hui. Quant à la Russie, c’est une véritable kleptocratie qui s’est constituée à la faveur de la chute de l’URSS. Les 10 % les riches, qui détenaient moins de 20 % des revenus nationaux en 1980, en ont accaparé près de 50 % dès 1995, pour ne rien lâcher par la suite.

L’effondrement des patrimoines publics

C’est à ce moment charnière des années 1980 que les économistes néolibéraux préconisent d’abandonner les principes d’égalité au profit des principes d’équité, bien plus féconds selon eux, surtout qu’ils ont l’immense mérite de délégitimer toute politique redistributive, de récuser par avance toutes les inégalités. Dans le même mouvement, la notion de politique publique, celle d’action de l’État, voire d’État tout court, sont remises en cause par les mêmes penseurs. L’État, selon eux, ne peut que perturber le marché, par nature efficient et parfait.

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C’est un des points les plus intéressants et les plus novateurs de ce rapport sur les inégalités. Il met en lumière les conséquences de cette délégitimation de l’État, le formidable transfert qui s’est organisé entre les patrimoines publics et privés.

En 1970, les patrimoines privés représentaient entre 200 et 350 % du revenu national dans les pays occidentaux. Aujourd’hui, ils atteignent entre 400 % et 700 %. « La crise financière de 2008 n’a pratiquement pas infléchi cette augmentation, pas plus que l’éclatement des bulles spéculatives qui s’étaient formées dans certains pays comme le Japon ou l’Espagne », relève le rapport. Les politiques monétaires, menées depuis 1987 par les banques centrales, si favorables à la finance et aux classes les plus aisées, ne sont sans doute pas pour rien dans cette évolution.

Dans le même temps, poursuit le rapport, « le patrimoine public a diminué dans presque tous les pays depuis les années 1980 ». Au Japon, en Allemagne et en France, il est à peine au-dessus de zéro. Aux États-Unis et en Grande-Bretagne, il est même devenu négatif. « Cette situation ne peut que limiter les capacités d’action des États pour lutter contre les inégalités », constatent les chercheurs du WID.

Pendant ces quatre décennies, les responsables ont défendu ces ruptures au nom de l’efficacité économique. L’ennui est que ces affirmations ne résistent à l’examen des chiffres. Les pays qui ont accepté et entretenu les plus fortes inégalités ont eu des croissances sur le long terme qui ne diffèrent en rien des autres. La seule différence est que cette croissance a été répartie de façon très inéquitable. « Les 1 % les plus riches ont profité deux fois plus de la croissance mondiale que les 50 % les plus pauvres », rappelle le rapport.

Les cohésions sociales, elles, sont de plus en plus mises à mal. Le creusement des inégalités se paie en matière d’éducation, de santé, par une montée de la précarité et de l’exclusion à l’intérieur des pays entre les plus aisés et les plus pauvres, et entre les pays les plus riches et les plus pauvres. Demain, il faudra sans doute y ajouter les risques environnementaux et climatiques que les économistes ne savent pas encore chiffrer précisément mais dont ils pressentent l’importance. Les plus pauvres seront à nouveau les plus exposés.

En dépit de la multitude des signaux d’alarme, la remise en cause de cette politique ne semble pas être à l’ordre du jour. Bien au contraire. Le budget adopté par le Sénat américain, qui prévoit la diminution de toutes les taxes et les impôts, s’annonce comme un nouveau cadeau fait aux riches. La réforme fiscale lancée par le gouvernement Macron, proposant la suppression de l’ISF, une flat tax sur le capital, des allègements pour les plus riches, s’inscrit dans la même ligne.

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Plus généralement, les politiques d’austérité menées depuis la crise financière en Europe, marquées par des coupes dans tous les budgets publics, un démaillage des services publics, de santé, d’éducation, des allègements sur le capital, conduisent à un alignement sur les pratiques américaines et britanniques. Si l’Europe affiche encore dans les chiffres des différences moins marquées en matière d’inégalités en raison de ses politiques sociales, il n’est pas sûr que, au train où vont les évolutions, celles-ci subsistent encore dans quelques années.

Si rien n’est fait pour corriger la trajectoire exponentielle des inégalités, à terme, les 0,1 % les plus riches pourraient cumuler l’équivalent des patrimoines de l’ensemble des classes moyennes mondiales, avertissent les économistes du WID. Les inégalités risquent alors d’atteindre un niveau insupportable, dit le rapport. Les spasmes qui secouent l’ensemble des sociétés occidentales tendraient à prouver que ce niveau n’est pas loin d’être atteint.

Briançon : Les états généraux des migrations

Tous migrants

Les 16 et 17 décembre 2017 le collectif « Tous migrants » organisait à Briançon des « États généraux des Migrations ». Deux militants d’Attac-Isère ont participé à cette manifestation. Des débats, des échanges avec le journaliste Edwy Plenel, l’agriculteur activiste de la Roya Cédric Herrou, des avocats, des élus, des professionnels de la montagne, un chirurgien de l’hôpital de Briançon….« Nous voulons nourrir le débat sur notre devoir d’hospitalité, sur une autre politique migratoire, mais nous avons aussi un devoir face à une urgence humanitaire. Nous avons tous peur d’un drame sur nos cols. La militarisation massive de la frontière conduit les migrants à des prises de risques inconsidérées » déclarent les professionnels de la montagne, accompagnateurs, guides, pisteurs, moniteurs .

De 1 500 à 2 000 migrants arrivés d’Italie ont tenté une dangereuse traversée des Alpes depuis trois mois pour arriver à Briançon par les cols. Devant cette situation,les professionnels de la montagne et les villageois de la Clarée, de Briançon et des vallées alentour se sont organisés pour leur venir en aide. Une initiative SOS Alpes solidaires s’est mise en place, pour « ne pas laisser les migrants mourir dans les cols ».

Près de 130 professionnels de la montagne (guides, accompagnateurs, pisteurs, gardiens de refuge) ont invité les élus, les journalistes et les citoyens à « s’encorder » le dimanche 17 décembre 2017 pour une marche au col de l’Échelle. Objectif : alerter les pouvoirs publics sur les dangers encourus par les migrants au passage des cols, particulièrement en hiver. Sur le modèle de SOS Méditerranée, ils lancent un SOS Alpes solidaires avec la signature d’une pétition demandant au gouvernement de ne pas surexposer les migrants au danger par des opérations de surveillance de gendarmerie. Ils demandent d’appliquer comme en mer la notion d’assistance à personne en danger.

Par une température glaciale ce sont plus de 300 personnes qui ont participé à cette « cordée solidaire » partie de Névache près de Briançon en direction du col de l’Échelle, entre la France et l’Italie. Ce col routier, fermé à la circulation en hiver, est devenu depuis plusieurs mois un lieu de passage des migrants qui n’ont aucun équipement ni aucune connaissance des risques en montagne. Ce danger est aggravé par la présence permanente de forces de gendarmerie qui sans cesse traquent les migrants.

Les organisateurs de cette manifestation qui ne veulent pas que les Alpes deviennent une seconde Méditerranée ont lu un communiqué, déclarant notamment: « La Méditerranée, les barbelés, les armées, les murs ne stoppent pas des personnes qui fuient leur pays. La montagne ne les stoppera pas non plus, surtout qu’ils en ignorent les dangers. Les professionnels de la montagne refusent que les Alpes deviennent le cimetière de ces personnes en détresse, c’est pour cela que l’on lance un SOS Alpes solidaires ».

En complément aux actions de sauvetage des migrants, de nombreuses initiatives ont été projetées : états généraux des migrations en 2018, initiatives citoyennes européennes, actions en justice, chiffrage des ressources et travail fournis par les citoyens…

« Il y a une crise de l’accueil et non une crise des migrants »

Georges Veyet, Joëlle Prévost

Photos Briançon Marche solidaire

Associations et citoyens solidaires font bloc

Soutenir le City Plazza

Gardez le City Plaza Hotel ouvert en 2018

Chers amis et camarades,

City Plaza, le “meilleur hôtel” dans une Europe aux barrières et au racisme croissants, fait aujourd’hui face à d’importantes difficultés financières. La campagne de collecte de fond internationale et les donations directes – qui ont été un succès durant la première année du projet – ont sévèrement diminué. C’est pourquoi, nous appelons une fois de plus à toutes les personnes et groupes qui ont rendu possible le projet de City Plaza à travers leurs contributions. Nous demandons aux groupes locaux et aux initiatives de diffuser le message et d’organiser des événements et soirées de solidarité. Nous demandons aux collectifs ou particuliers de se joindre à notre campagne, de partager nos vidéos et notre appel pour garder City Plaza en vie.Jusque ici, et depuis environ 20 mois, City Plaza a réussi à être une maison de dignité, de sécurité et de lutte pour plus de 1.700 personnes réfugiées – plus d’un tiers étant des bébés et enfants. Ceci est dû à l’effort infini d’une centaine d’activistes, à travers la solidarité et l’autogestion. Mais ce n’aurait pas été assez sans le support de nos donateurs et sans votre support.

City Plaza est entièrement basé sur le volontariat, sans aucun personnel rémunéré et fonds publics. Mais pour avancer, cela demande beaucoup de ressources. Pour le moment, City Plaza est à un important carrefour. Bien que les dépenses, quand on les compare aux camps officiels, soient plus basses de 1/5, les aliments frais et l’huile de cuisson prennent une grande portion du budget de City Plaza. Il y a aussi beaucoup d’autres dépenses – produits pour bébés, médicaments, lessive, matériel scolaire, produits de nettoyage et d’hygiène, etc.

City Plaza a besoin de votre soutien pour pouvoir continuer comme alternative de vie face à la dominante gestion européenne de l’immigration en Grèce.

Gardez le “meilleur hôtel en Europe” ouvert!

Rejoignez la campagne

https://youtu.be/3qHfyNIUsRo

 Le 22 avril 2016, 250 activistes et personnes réfugiées ont pris l’hôtel City Plaza dans le centre d’Athènes. L’hôtel et beaucoup d’autres affaires commerciales ont fermé pour plus de 6 ans après l’effondrement économique et à cause de la politique d’austérité gouvernementale. Cet hôtel abandonné a été transformé en un Espace de Logement et de Solidarité pour Réfugiés. Depuis, cette initiative de solidarité, durant plus de 600 jours, a assuré un logement gratuit et décent à plus de 1700 personnes dans l’hyper centre d’Athènes, sans la demande de leur nationalité ou permis de résidence. Ces personnes sont logées dans les 120 chambres de l’hôtel, 350-400 individus dans un même temps.

City Plaza a émergé comme une réponse directe du mouvement solidaire suite aux effets désastreux du Deal UE-Turquie et la fermeture militaire de la Route des Balkans. City Plaza a été squatté pour assurer aux personnes déplacées une alternative avec sécurité et dignité par rapport aux misérables, non hygiéniques et cruelles conditions des camps de réfugiés, hot-spots et des centres de détention. En faisant ça, City Plaza lance un message politique clair : des conditions de vie décentes pour tout le monde sont possibles, même dans un pays touché par la crise comme la Grèce.

En même temps, City Plaza est devenu un lieu de solidarité transnational et de lutte contre le régime de la migration en UE. Un espace de vie commune mais aussi un espace de lutte contre les nouvelles formes d’exclusions et de répressions qui ont émergé après le “long été de la migration” en 2015. Nous nous levons pour la liberté de bouger et le droit de rester, contre la coopération de l’UE avec les régimes autoritaires et répressifs en Turquie et en Libye. Nous condamnons la réimplantation de la pratique illégale de repoussement par le gouvernement grec et nous nous battons contre et les horribles conditions de vie pour les personnes réfugiées à l’est des îles Aegean.

Solidarity Will Win !

 

Contactez nous support@best-hotel-in-europe.eu

https://best-hotel-in-europe.eu/fr/gardez-le-city-plaza-hotel-ouvert/

Les enchères : Le pays à nouveau sur la mauvaise route

Enchères: Le pays à nouveau sur la mauvaise route par Kostas Lapavitsas et George Diagoras 13/12/17

Faiblesse bancaire profonde et structurelle

La pression que le gouvernement exerce sur les prêteurs et les banques pour procéder à des ventes aux enchères est énorme. La marge de manœuvre est minime et le gouvernement boira le verre amer jusqu’à la fin. Malheureusement, les résultats pour l’économie et la société seront profondément négatifs. Le pays est de retour sur la mauvaise voie.

Les données de la Banque de Grèce montrent qu’en juin 2017, les banques grecques détenaient au total 45% de leurs actifs dans un État en difficulté. Ce sont des expositions soi-disant non-servies (IEA) qui ne sont pas entretenues du tout, ou leur service est extrêmement précaire. C’est irréaliste. Il n’y a pas de système bancaire dans le monde qui puisse fonctionner normalement avec un tel trou dans son bilan.

L’adéquation du capital des banques grecques semble être robuste, mais les phénomènes sont absurdes. Le risque d’une recapitalisation accélérée en raison de prêts problématiques est en train de saper. Les problèmes de prêts devraient être ajoutés à l’important manque de liquidité, les banques ayant perdu environ la moitié de leurs dépôts depuis le début de la crise.

Le système bancaire grec est aujourd’hui la preuve la plus tangible de l’échec des politiques de mémorandum. Il est maintenant trop centralisé, quatre banques contrôlant environ 95% du système. Il a absorbé plus de 40 milliards d’euros de recapitalisation répétée, que le peuple grec a chargé. Ses grosses pièces ont été vendues à des spéculateurs étrangers avec la recapitalisation criminelle de novembre 2015. Elle reste totalement dysfonctionnelle en limitant constamment ses emprunts à l’ensemble de l’économie. À la fin de 2016, par exemple, ses emprunts s’élevaient à 193,3 milliards de dollars, contre 184,6 milliards en octobre 2017.

Il n’y a absolument aucun moyen pour la Grèce d’entrer dans une voie de croissance rapide avec un tel système bancaire. Il y a, bien sûr, beaucoup d’autres facteurs qui entravent la croissance, tels que la dette, les excédents désastreux et la fiscalité, l’absence de politique industrielle. Mais la simple pensée que ces banques pourraient financer une vague d’investissement dans le pays est vive.

Les enchères toucheront principalement les petites et moyennes

La mise aux enchères est une politique de mémorisation censée «assainir» le système bancaire en créant des perspectives de croissance. En pratique, ils auront l’effet inverse. Il existe plusieurs façons de gérer les prêts problématiques, comme la création d’une «mauvaise» banque qui les absorbera. La vente aux enchères dans des délais serrés est probablement la pire. Le résultat sera la vente de prêts à un prix extrêmement bas, avec un fort impact sur l’économie dans son ensemble. En outre, les banques ne seront pas déchargées d’un endettement suffisant dans un délai raisonnable.

Sur la base des chiffres de juin 2017, le MEA représentait 26 milliards de logements, 13,2 milliards de prêts à la consommation et 47,8 milliards de prêts aux entreprises. Le principal problème est donc le crédit aux entreprises, attendu pour un pays qui entrera en 2018 dans la dixième année de récession et de stagnation. Sur les AME des entreprises, 37,4 milliards (78%) sont destinés aux prêts aux petites et moyennes entreprises, aux travailleurs indépendants et aux très petites entreprises. C’est la réalité et non les histoires de communication sur les méchants riches qui choisissent stratégiquement de ne pas payer leurs dettes.

Le Mémorandum prévoit que les banques sont obligées de réduire le total des MTA de 31,5 milliards au cours des années 2018-19. Les méthodes à cette fin seront, à leur tour, les radiations, les liquidations et les ventes. La mise aux enchères sera donc un levier clé, et en combinaison avec les ventes (qui conduiront souvent à des enchères) atteindra le niveau de 18 milliards.

Il est facile de conclure que la plupart des ventes aux enchères impliqueront des petits et moyens entrepreneurs individuels et des agriculteurs. Les AME des grandes entreprises, des compagnies maritimes et autres sont d’environ 10 milliards. Les milliers de propriétés qui sortiront du marteau dans les deux prochaines années ne seront pas seulement les maisons de luxe des riches, mais aussi les fortunes d’une grande couche de petites et moyennes entreprises.

La question politique brûlante est ce qui va arriver à la première maison. La réponse est simple: après l’abolition de la loi Katseli en 2018, il n’y aura pas de disposition légale pour la protection de la première résidence. Le danger pour les maisons de milliers de ménages de petite et moyenne taille est clair. Le fameux « gentleman’s agreement » avec les banques pour ne pas venir au marteau moins de 300.000 euros n’a absolument aucune gravité.

Le pays à nouveau sur la mauvaise route

Les enchères de 2018-2019 restructureront l’économie grecque en détruisant une grande partie de ses tissus de petite et moyenne taille et en causant de graves dommages sociaux. Il est inconcevable, après huit années de mémorandums, qu’une restructuration aussi profonde soit laissée entre les mains des prêteurs et des banques. Ils agiront sur la base de leurs intérêts étroits, l’économie aura une PME encore plus faible et les perspectives de croissance du pays vont s’aggraver. Enfin, même si les banques atteignent tous les objectifs du mémorandum, elles continueront à détenir 66,7 milliards de MEA à la fin de 2019, selon la Banque. Le montant restera énorme et d’autres mesures seront nécessaires. Cela ne résoudra pas le problème des banques.

Notez que les choses peuvent encore s’aggraver si le dernier Prospectus de la BCE, qui exige les nouveaux AME des banques (c’est-à-dire ceux qui apparaîtront en 2018-2019), a une couverture en capital plus élevée. Si cela se produit, les 30,4 milliards de nouveaux AEM que les banques grecques attendent d’ici 2019 nécessiteront plus de fonds. Cela signifie qu’une nouvelle recapitalisation des banques grecques pourrait être nécessaire en 2018. Jusqu’à présent, le gouvernement grec, s’appuyant toujours sur les prêteurs, n’a pas réagi à la directive de la BCE. Le salut peut provenir de la réaction italienne intense qui s’est déjà produite.

Le gouvernement Tsipras suivra fidèlement les contrôles des créanciers afin de ne pas compromettre les décaissements de l’argent. Il craint que toute autre réaction ne mette sa stratégie hors des marchés en 2018 afin d’avoir une marge électorale. Ils vont gérer le problème des enchères en utilisant tous les moyens et tous les mensonges. Une fois de plus, le résultat final sera tragique pour le pays et la société. La seule protection contre l’absurdité continue est la réaction massive par tous les moyens.

Fiascos La rubrique de Panagiotis Grigoriou

Panagiotis  Grigoriou est Ethnologue et historien, chroniqueur, analyste, initiateur d’un concept de tourisme alternatif  et solidaire en Grèce. Le regard de l’historien et de l’anthropologue sur l’actualité et le vécu de la crise grecque.

Dans cette rubrique il revient sur le mensonge de la  » sortie de la tutelisation mémorandaire en 2018″ et sur la visite en Grèce du Président turc Tayyip Erdoğan.

Fiascos

Nous naviguons au milieu de cette mer semée de fiascos. En ces temps apocalyptiques, nos mots deviennent pesants, en comparaison avec ce que nous avions pu parfois si gentiment formuler par le passé. Le temps même ne compte plus, et nous avec. Oui le temps, car après tout, Balzac avait raison: “Le temps est le seul capital des gens qui n’ont que leur intelligence pour fortune.” D’ailleurs nos attitudes, déjà reformulées et reformatées en témoignent.

“Tout est possible”, et local MSF fermé. Athènes, décembre 2017

“Tout est possible”, peut-on lire en ce décembre 2017 sur le mur d’un ancien local des Médecins Sans Frontières à Athènes, fermé depuis un moment. “Tout est possible”… et d’abord le fiasco. Aux apories et autres dyslexies existentielles de la dernière Grèce contemporaine, s’y ajoutent les dystopies réellement existantes d’une certaine géopolitique (économie comprise) de notre monde supposé moderne, nous voilà… rassurés.

Dans son remarquable essai, “La fin du progrès ?” , l’historien et écrivain Canadien Ronald Wright, fait très justement rappeler certaines vérités visiblement très contemporaines… pour ne pas dire intemporelles: “Utilisant leur arithmétique avancée pour établir un calendrier qu’ils ont appelé ‘compte long’, les Mayas ont étudié les mystères du temps, transcrit les événements astronomiques et formulé des calculs mythologiques loin dans le passé et dans l’avenir – parfois sur des millions d’années. Les calendriers sont une forme de pouvoir ; Jules César, qui a donné son nom au mois de juillet, le savait bien.” (“La fin du progrès ?”, p. 99).

Dans les tristes affaires grecques, c’est alors le contrôle (même relatif) du calendrier prévisionnel des affaires privées comme publiques qu’il devient ainsi impossible, car en réalité volé. Entre la paupérisation touchant de près ou de loin les deux tiers de la population, le survivalisme étendu, le non versement des salaires à près d’un million de salariés du secteur privé, les lois mémorandaires qui tombent du ciel pollué de l’occupation Troïkanne, les lois et réglementations fiscales qui changent dix fois par an ainsi que celle concernant la Sécurité prétendument sociale et les retraites, déjà lorsqu’on n’est pas malade dans ce pays, la visibilité s’arrête au bout du nez ; quelques jours, quelques semaines, la fin du mois.

S’y ajoutent, les mensonges à répétition de la bande à Tsipras et des autres para-politiciens que la colonie jardine encore et hélas. Le dernier mensonge officiel, c’est la prétendue “sortie de la tutelisation mémorandaire en 2018”, lorsqu’on sait par exemple que le mémorandum Tsipras offre potentiellement le contrôle de l’ensemble des biens publics grecs aux prétendus “créanciers” pour 99 ans et que le dépeçage de l’économie grecque et des biens aussi privés, au profit bien entendu d’un nombre alors croissant de rapaces internationaux, ainsi que d’une clique bien locale, largement liée au système mafieux et népotiste des partis supposés politiques.

Toutes les dimensions de la temporalité de la crise grecque ont été ainsi balayées: non seulement les effets immédiats sur chacun, mais aussi les conséquences à long terme, sur les structures du pays, ses institutions, etc. Sous nos yeux, on voit le pays se transformer en un nouveau “cabinet des curiosités” de la vie et de la mort sous un régime en somme novateur, la métadémocratie achronique.

Les municipalités décorent les rues. Athènes, décembre 2017
“Biscuits – 40 jours de carême”. Athènes, décembre 2017
“Épreuve”. Théâtre, Athènes, novembre-décembre 2017

On conviendra que finalement… “innovation” et “embellie” ne sont pas forcément synonymes, notamment dans les affaires humaines. On y observe mieux que nul part ailleurs la mutation de nos régimes oligarchiques-libéraux du monde occidental, autrement-dit nos démocraties “complaisantes”, en des régimes oligarchiques-dictatoriaux et pour le cas grec (et chypriote), l’annulation violente de toute forme (même déjà incomplète) de souveraineté populaire, nationale et étatique. L’évolution aura pris moins d’une décennie, sinon bien moins de temps. Il fallait y penser.

Dans Athènes, on vit le plus souvent au jour le jour, même les coupures calendaires traditionnellement festives apparaissent comme étant bien aberrantes aux yeux du plus grand nombre, disons pour 75% de la population. Les municipalités décorent certes les rues devant les immeubles inachevées depuis 2010, ou devant les boulangeries qui proposent toujours des sucreries et biscuits compatibles… “40 jours de carême”, ou enfin devant les théâtres de quartier passablement désertés, peut-être parce que la pièce du moment se nomme (encore) “Épreuve”.

Question de calendrier toujours, sauf pour les initiés peut-être, personne n’a vraiment compris les raisons ayant motivé cette la visite officielle du président de la Turquie en Grèce la semaine dernière, une visite annoncée la dernière minute et présentée par la presse comme déjà mal préparée par le “gouvernement grec”.

Cela faisait certes soixante-cinq ans qu’un chef d’État turc ne s’est pas rendu en Grèce. Comme le remarque Apostolos Doxiadis, “la dernière a eu lieu avant que Chypre ne devienne indépendante et avant le pogrom d’Istanbul de septembre 1955, événement dramatique qui a marqué le début de la fin pour l’ancienne minorité grecque de la cité turque. Depuis, il s’est passé beaucoup de choses entre la Grèce et la Turquie. Du côté négatif: l’invasion turque du nord de Chypre en 1974 et son occupation, et, plus récemment, l’influx constant de réfugiés arrivant de Turquie pour rentrer en Europe, et d’abord en Grèce. Du côté positif des relations gréco-turques… il n’y a pas grand-chose à en tirer, si ce n’est que les deux gouvernements communiquent de façon civilisée et qu’ils ont tenté de résoudre l’imbroglio de Chypre – sans toutefois y parvenir. Si l’on prend en compte la politique de plus en plus répressive d’Erdogan depuis le coup d’État manqué de juillet 2016, on peut s’étonner de l’invitation par le Premier ministre grec, qui se veut défenseur des droits de l’homme.”

Recep Tayip Erdogan et Prokópis Pavlópoulos (Président grec). Quotidien “Kathimeriní”, décembre 2017
Nos médias… autodérision. “Quotidien des Rédacteurs”, décembre 2017
Un certain calme dans les quartiers d’Athènes. Décembre 2017
De l’inachevé… devenu durable. Athènes, décembre 2017

“Nul doute que Tsipras, malgré sa popularité en baisse, surestime sa propre importance sur la scène internationale. Entre le fait qu’il choisisse de se ridiculiser en parlant un mauvais anglais lors de ses visites à l’étranger (les interprètes professionnels abondent pourtant) et son effort pathétique d’essayer de passer pour un grand homme d’État européen – il a ‘conseillé’ à Martin Schulz de former un gouvernement avec Angela Merkel -, Tsipras surjoue son propre rôle dans une mesure qui frise le ridicule. Il est difficile de pénétrer l’esprit d’un homme d’État à ce point dominé par son orgueil, mais on peut supposer que Tsipras pense qu’en invitant Erdogan il agit comme un médiateur entre la Turquie et le reste du monde – ce qui est, là encore, une illusion. Il est évident qu’il existe des questions importantes à régler entre les deux pays: le sort crucial de l’île de Chypre et celui des réfugiés.” , (“Libération” du 6 décembre 2017).

Ce que remarque Apostolos Doxiadis n’est, comme toujours dans la presse… autorisée, qu’une vérité à minima. D’abord, il n’y aurait peut-être pas grand-chose à en tirer, si ce n’est que les deux gouvernements communiqueraient normalement de façon civilisée, sauf que devant les cameras, les deux présidents se sont violement affrontés verbalement au sujet du Traité de Lausanne. Le climat de la rencontre avait été très lourd au palais présidentiel et le dialogue entre les deux hommes politiques ont même échappé à tout protocole. Recep Tayip Erdogan insistant sur sa volonté de renégociation du Traité de Lausanne, évidemment à la carte (d’après les fantasmes ottomans de l’élite turque) , ce qui est inadmissible pour la Grèce (et pour bien d’autres pays il faut dire). Disons encore à ce propos, qu’accessoirement, Recep Tayip Erdogan fait semblant d’oublier que Traité de Lausanne est autant l’acte de naissance de la Turquie moderne, et il garantie par la même occasion (si ce n’est que du point de vue du Droit international) ses propres frontières.

Dans les quartiers (encore si possible paisibles) d’Athènes, le commun des mortels aura compris que cette visite officielle était au mieux inutile, et au pire, nuisible. Dans les cafés on murmure toute l’amertume devant (et sous) ce “gouvernement” alors cynique, “Quisling”, largement hostile aux intérêts du pays, des travailleurs, de la grande masse des petits et moyens entrepreneurs et parfois même grands, et même à la démocratie. Le 3/4 décembre 2017, le “gouvernement” a tenté à faire voter au “Parlement” la reforme no 69, sur les 113 nouvelles mesures exigées par la Kommandantur Troïkanne, s’agissant bien entendu de la restriction du droit de grève, ainsi que de la (non) indemnisation des travailleurs en cas d’accident sur le lieu de travail ou durant son exercice. L’amendement avait été rajouté au projet de loi relatif au… satellite grec de télécommunication… alors voyons (presse grecque du 4 décembre 2017) .

Une pratique alors généralisée depuis les mémoranda et qui en dit long sur l’aspect criminel (et en déjà inconstitutionnel et illégal) des “gouvernances” (d’abord) économiquement génocidaires sous les escrocs de SYRIZA/ANEL. Le “gouvernement”, craignant la défection de certains députés (majorité de 153 “parlementaires” sur 300) a retiré ces deux amendements pour évidemment revenir de manière impromptue, le jour de Noël par exemple ou pendant une autre période fériée. C’est (autant) pour cette raison que les Grecs ne veulent plus entendre parler de gauche… dans ce pays, la… grande illusion SYRIZA a été inscrite dans l’inconscient collectif et à travers les mentalités comme celle de toute la gauche. C’est ainsi…

Friche industrielle. Patras, décembre 2017

Et pour revenir aux affaires gréco-turques, et… quant “à régler entre les deux pays (Grèce – Turquie): le sort crucial de l’île de Chypre”, la traduction exacte de cette façon de reformuler les réalités, c’est tout simplement que le but des… manœuvres, n’est ni plus, ni moins le retour de Chypre dans sa situation de colonie britannique (en réalité occidentale et des puissances maritimes), par une forme de Putsch en cours de exécution, auquel Alexis Tsipras et Nikos Anastasiádis (président de la République de Chypre) sont les marionnettes alors complices (voir l’article précédent sur ‘Greek Crisis’ à ce sujet).

Dans l’autre vraie vie… géopolitique, les vendeurs ambulants de petits pains quotidiens préféreront le dialogue avec les animaux adespotes des lieux, plutôt que le prétendu dialogue gréco-turc. Et de leur bon côté, nos animaux adespotes (sans maître) alors imperturbables, autant que ceux de la Turquie voisine comme le démontre si bien le réalisateur turc Ceyda Torun , adespotes imperturbables devant la géopolitique, nous regarderont souvent d’en haut, ou sinon, ils attendront devant le paillasson du pâtissier Konstantinidis, une maison fondée en Asie Mineure, avant justement le Traité de Lausanne et la Guerre gréco-turque en Asie mineure de 1919-1922. Et c’est par les sucreries entre autres, que certains rapports culturels entre les Grecs et les Grecs s’avèreront ainsi indéniables, tandis que pour l’essentiel, les conflits ayant dégénéré en guerres ouvertes entre les deux pays au 20e siècle, ils ont été initiés par les puissances occidentales maritimes. Ce qui laisse alors un goût amer, sucreries ou pas.

Vendeur ambulant et ‘son’ animal adespote. Athènes, décembre 2017
Nos adespotes nous regardent d’en haut. Athènes, décembre 2017
Maison fondée en Asie Mineure. Athènes, décembre 2017
Chatons et chats à donner. Athènes décembre 2017

Sauf que la synchronie lourde s’imposera encore longtemps sur nos adespotes, et d’abord sur nos… sucreries parallèles gréco-turques. Certains analystes estiment en Grèce à l’instar du général à la retraite Yannis Baltzois sur son blog, “qu’à la question ayant prévalu en Grèce lors de l’annonce de la visite – Pourquoi donc recevoir Recep Tayip Erdogan en ce moment et dans quel but précis ? – la réponse n’est certes pas très claire, cependant, nos estimations, ainsi que certaines informations fiables dont nous disposons, indiquent que cette visite avait été encouragée (et peut-être bien imposée) en réalité par les États-Unis, plus précisément au cours de la récente visite du Premier ministre grec à Washington (mi-octobre 2017), au moment où ce dernier avait été reçu par le président Donald Trump.”

“La raison est ainsi liée à l’évolution géopolitique complexe dans l’Est méditerranéen et au Moyen-Orient, et autant à l’attitude et au comportement de la Turquie, ce pays a noué comme on sait des alliances avec la Russie et l’Iran, alliances ‘inacceptables’, si l’on tient compte des objectifs géostratégiques des États-Unis. Enfin, une telle invitation officielle ainsi initiée par la Grèce à l’encontre du président de la Turquie, aurait également reçu l’aval de l’Union européenne et cela pour des raisons géopolitiques similaires.” (Yannis Baltzois sur son blog de géopolitique) .

De même que pour l’analyste en géopolitique Dimitris Konstantakópoulos, “le gros problème aujourd’hui c’est qu’il n’y a pas de gouvernement grec, et encore moins de politique étrangère grecque. Dans le domaine de l’économie, l’Allemagne, l’UE et le FMI gouvernent déjà le pays. Dans le domaine de la politique étrangère, ce sont les États-Unis et l’OTAN qui le gouvernent, tandis qu’Israël joue également un rôle important. Ils décident, et ‘la Grèce’ alors elle exécute. Athènes ne s’autorise la moindre action sans l’autorisation ou l’encouragement des Américains, et ce n’est certainement pas une coïncidence si la visite Erdogan avait été programmée à la suite de la visite à Washington d’Alexis Tsipras, au cours de laquelle le Premier ministre grec a tout offert aux Américains, ce qui expose le pays à de très gros risques. Et le but réel enfin de la visite Erdogan, c’est en effet la question chypriote.”

“Interrogé par l’agence (turque) ‘Anatolie’, M. Tsipras, dit qu’il espère que les deux dirigeants vont envoyer le message commun, depuis Athènes, s’agissant de la poursuivre de leurs efforts pour trouver enfin une ‘solution au problème chypriote’. Le Premier ministre grec semble être si heureux d’avoir fait… face au problème de la dette grecque, à celui des mémoranda et des emprunts, qu’il désire désormais offrir et appliquer à Chypre… toute son expertise ainsi inégalée! Disons enfin que les expérimentations économiques (dictées par la Troïka aux politiciens grecs), elles ont entraîné le plus grand désastre économique et social de l’histoire du capitalisme en une période de paix. Ces mêmes expériences, ayant comme prévu désormais atteint avec le noyau dur de la souveraineté comme de la démocratie, risquent de conduire, non plus seulement à une catastrophe économique mais in fine, à une catastrophe militaire.” (Dimitris Konstantakópoulos sur son blog de géopolitique) .

Ravitaillement d’un ferry en carburant. Patras, décembre 2017
Métiers du port. Igoumenítsa, décembre 2017

Dans l’autre vraie vie toujours, entre friches industrielles et commerciales, navires avitailleurs et ouvriers des ports, nous nous posons ainsi le problème entier… du futur pays comme autant du futur travail dans un temps alors pleinement désoccupé. Il conviendrait d’ajouter non sans amertume, que le factice (numérique et numéraire) s’est alors (définitivement ?) emparé du réel en le dominant, et en le modifiant dans un remodelage ne connaissant plus de bornes, géopolitique du bas monde d’ailleurs ou pas.

Exception faite des dernières limites de l’espèce humaine et dans une autre mesure, des ressources de la planète par exemple, car au-delà, c’est le chaos, le néant. Mais nous en sommes presque. Sans doute même que ce néant serait précédé par la fin voulue des régimes “micro-démocratiques” du monde occidental, et que nous l’observons sans réagir pour l’instant. L’abolition des souverainetés et en dernier lieu, des peuples eux-mêmes, serait mutatis mutandis, un retour “à l’essentiel”, c’est à dire à la prédation des ressources, y compris “humaines”.

Nous observons nos frontières… Entre Corfou et l’Albanie. Décembre 2017

Nous contemplons ainsi nos frontières… pour goût de l’histoire et par besoin de survie, entre Corfou et l’Albanie par exemple, pendant que nous naviguons au milieu d’une mer semée de fiascos et qu’à bord de notre radeau, nous faisons alors feu de tout bois.

Fiascos, épiphénomènes et épiphonèmes. Pour une fois, la presse grecque (dont Internet) aura symboliquement voulu retenir de la visite de Recep Tayip Erdogan en Grèce ce regard qualifié de glacial, que le garde Evzone grec (c’est la Garde Présidentielle) a jeté sur le chef de la Turquie actuelle. “Une photo c’est alors autant explicite que mille mots”. Pour le reste, les heureux citoyens parfois sportifs, peuvent souffler si ce n’est qu’épisodiquement, s’exerçant sur la montagne du mont Hymette par exemple, notamment sans plus dire un seul mot de politique. Les badauds s’y promèneront également sous l’étroite surveillance des chiens adespotes, animaux toutefois pris en charge par les associations du coin. Donc tout ne serait pas encore perdu.

De la relaxation sur le Mont Hymette. Athènes, décembre 2017
Sous le regard des chiens adespotes. Mont Hymette, décembre 2017

En ces temps apocalyptiques, nos mots deviennent de plus en plus pesants en comparaison avec ce que nous avions pu parfois si naïvement formuler par le passé y compris sur ce blog en ces débuts au moment même où le temps ne compte plus, et nous avec.

“Le temps est le seul capital des gens qui n’ont que leur intelligence pour fortune.” En attendant, et dans le “compte long” ou les calculs mythologiques, les nôtres chez ‘Greek Crisis’ et non plus ceux des Mayas, notre Mimi vieillit tandis que notre Hermès grandit.

Mimi de ‘Greek Crisis’. Athènes, décembre 2017

Dans Athènes, on vit le plus souvent au jour le jour, et alors même ces coupures calendaires traditionnellement festives, elles deviennent aberrantes aux yeux du plus grand nombre, disons pour 75% de la population. Les municipalités décorent ainsi les rues devant les immeubles inachevées.

Nous aspirons à un peu de repos, nous espérons que le blog sera toujours lu et soutenu par son public ; les fêtes passeront, nous ferons feu de tout bois, enfin pas grand-chose, laissant les fiascos et les paroles creuses aux politiques et aux journalistes.

Hermès de Greek Crisis. Athènes, décembre 2017
* Photo de couverture: Le président de la Turquie et le regard de l’Evzone. Athènes, 7 décembre 2017 (photo presse grecque)

mais aussi pour un voyage éthique, pour voir la Grèce autrement “De l’image à l’imaginaire: La Grèce, au-delà… des idées reçues !”   http://greece-terra-incognita.com/

Qu’en est-il aujourd’hui de la protection sociale et de la santé en Grèce?

Publié le 14/12/17 sur Mediapart blog d’ Emmanuel Kosadinos. Psychiatre d’adultes d’enfants et de jeunes, psychothérapeute, syndicaliste, militant politique et associatif Paris – France 

La prétendue amélioration de la situation sociale et sanitaire en Grèce est une fiction du gouvernement SYRIZA-ANEL, avalisée par les créanciers. Derrière les déclarations fallacieuses se cache la mise à mort de l’état social et la pérennisation de la précarité. Budget social au rabais et politique de santé sans lendemain

Introduction

Il y a aujourd’hui beaucoup de confusion dans les opinions publiques sur la situation en Grèce. Les créanciers de la Grèce et les dirigeants de l’Union Européenne veulent faire accepter, contre toute évidence, le message que les mesures draconiennes d’austérité qu’ils ont imposé à la Grèce ont sauvé le pays d’un désastre, et même qu’elles ouvriraient la voie vers une relance économique et la résorption de la crise. C’est la fiction de « l’histoire réussie » (« success story ») rabâchée par les politiciens de la coalition Droite-PASOK, démentie par les mobilisations massives du peuple grec sur les places et les rues pendant les années de 2010 à 2013. La moralité de cette fiction est destinée aux opinions des autres pays européens, sommées d’accepter l’application de politiques de dérégulation des rapports au travail, de réduction du service public et de la protection sociale, sous prétexte de favoriser la relance  et la diminution du chômage.

Aujourd’hui ce discours est relayé en Grèce par des forces politiques qui, lorsqu’elles étaient dans l’opposition dénonçaient verbalement le néolibéralisme et l’austérité, mais qui sont celles qui, aujourd’hui au gouvernement, les appliquent en pérennisant et en approfondissant le désarroi des classes populaires en Grèce. Il s’agit, bien entendu, de SYRIZA et de son allié de Droite ANEL, de Tsipras et de son gouvernement. 

Les 23 et 24 octobre s’est tenue à Paris le Colloque « Une protection sociale pour tous les peuples » organisé par la Fondation Gabriel Péri.

Clé de voûte de la République sociale, la protection des travailleu-se-r-s contre ce qu’on appelle « les risques sociaux » est aussi un maillon important du filet républicain permettant un rééquilibrage du pouvoir au bénéfice des plus faibles matériellement. Parmi les intervenants de ce Colloque le Secrétaire général à la Santé Publique du gouvernement grec actuel, Yannis Baskozos, médecin, ancien syndicaliste de la Santé et membre du parti SYRIZA. Le but de ce Colloque étant de présenter des points de vue différents sur la question, issus de réalités de pays et de formes institutionnelles divers, la présence du représentant du gouvernement grec était censée apporter l’expérience de la défense et promotion de la protection sociale et de la Santé publique par un gouvernement dit « de gauche ».

Or l’exercice à échoué et pour cause : le gouvernement grec en question va dans le sens strictement opposé, celui du démantèlement de la protection sociale et de la Santé publique dans le pays. La démonstration du contraire serait obtenue seulement à l’aide d’une prouesse dialectique inégalée et par l’administration de doses efficaces de stupéfiants aux auditeurs. La situation s’est aggravée du fait que cette présentation avait lieu le lendemain du dépôt du projet de budget social au Parlement grec par la majorité Syriziste. Nous présenterons dans le contexte les principaux traits de ce budget antisocial afin de mettre en garde contre les contrefaçons de discours prétendument anti-néolibéraux. Quand au représentant du gouvernement grec il a cru bon s’acquitter en s’abritant derrière l’aporie socratique « je sais seulement que je ne sais rien » et… à bon entendeur salut !

Nous aborderons aussi le deuxième volet présenté dans cette intervention, celui de la situation de la Santé publique en Grèce et des mesures (non) prises pour la rendre à sa mission de soulagement de la souffrance des citoyen-ne-s sans discriminations.      

Contexte historique

 La protection sociale a été dans le viseur de la Troïka (UE, FMI, BCE) dès le début de l’imposition des mémorandums à la Grèce.

Au principe de solidarité sociale, exprimé par l’adage « de chacun-e selon ses moyens à chacun-e selon ses besoins » les néolibéraux opposent celui d’un système inégalitaire de prestations, attribuées en fonction des cotisations versées par les assurés individuels, « de chacun-e selon sa capacité à cotiser à chacun-e selon sa contribution financière à la caisse d’assurance ».

Dans le système néolibéral les organismes de protection sociale fonctionnent comme des fonds de placement. Ils doivent enregistrer des excédents ou au moins présenter des bilans totalement équilibrés et placer leurs bénéfices. Ils adaptent par la suite le niveau des prestations (retraites, allocations, couverture santé) aux bilans annuels des caisses, aux montants des cotisations (et autres recettes) enregistrés dans l’année. Loin du principe de solidarité, ce système propose une couverture fluctuante, aléatoire, tributaire de la situation du marché et de l’économie capitalistes. Ainsi la « redistribution » se fait parmi les assuré-e-s alors que les revenus du capital sont exonérés de l’effort de solidarité nationale.

 Les « mémorandums d’entente » (MoU) imposés à la Grèce depuis 2010 se sont particulièrement acharnés sur le système de protection sociale et de Santé publique, décriés comme gros contributeurs à l’inflation de la dette publique du pays. En réalité, le but des mesures imposées était l’harmonisation avec les pratiques néolibérales décrites.

Entre 2010 et 2015 les retraité-e-s grec-que-s ont perdu autour de 30% de leurs revenus, l’âge de départ à la retraite est passé de 60 à 67 ans, les allocations chômage ont baissé de près de 25% (avec 90% de chômeurs non indemnisés). Le restant à charge pour l’achat de médicaments a augmenté, de nombreux médicaments ont été déremboursés, près de 30% des citoyen-ne-s ont perdu leur couverture sanitaire.

En janvier 2015 le parti SYRIZA a gagné la majorité aux élections législatives sur la base d’un programme qui annonçait le renversement de l’austérité et le rétablissement des droits des salarié-e-s et de la protection sociale. Après 6 mois de négociations avec les représentants des créanciers et de l’UE, et malgré la condamnation des politiques d’austérité par 61,3% des élect-eur-rice-s grec-que-s lors du référendum de juillet 2015, les dirigeants du gouvernement grec ont signé un 3e mémorandum d’austérité ratifié en procédure accélérée par le Parlement pendant les vacances d’août. Ce retournement radical de politique des dirigeants de SYRIZA a produit la scission du parti et le départ ou la démobilisation de la majorité de ses militants.

Nouvelles vagues d’attaques contre les droits sociaux        

Depuis août 2015 à ce jour de nouvelles mesures d’austérité sont imposées au peuple grec par le gouvernement de SYRIZA et de son allié de Droite ANEL.

Ainsi les retraites ont été davantage abaissés et l’âge de départ relevé. Les salaires minimaux et les allocations chômage gelées. L’imposition des foyers modestes a été intensifiée et le marché du travail dérégulé. Les saisies des résidences principales des foyers surendettés ont commencé à être mises en œuvre. Les lois de réforme de la protection sociale (4336/2015 et 4387/2016) surnommées lois-guillotines, ont appliqué la baisse des prestations et la hausse des cotisations. La clause de déficit zéro des caisses d’assurance complémentaire, tellement décriée par SYRIZA lors de la campagne électorale de janvier 2015, a été appliquée sous une forme renforcée, la clause de l’excédent. A tout cela il faut ajouter la privatisation des infrastructures du pays et la revente scandaleuse des banques grecques à un prix dérisoire.

Budget social 2018

 Monsieur Yannis Baskozos, membre du gouvernement grec affirmait le 24/10 sous la coupole de Colonel Fabien que : « aucune nouvelle mesure de réduction de l’Etat social ne sera appliquée par le gouvernement SYRIZA jusqu’à la fin de la mandature, au contraire des allocations exceptionnelles seront attribuées aux citoyen-ne-s dans le besoin ».

Mais, dans la soirée du 21/10, la majorité SYRIZA déposait au Parlement grec le projet de budget social pour l’année 2018 qui va dans une tout autre direction. Peut-être Monsieur Baskozos, trop occupé à préparer son voyage à l’étranger, ne s’est pas rendu compte. D’ailleurs il nous a bien répété « qu’il fallait l’excuser de ne pas être au courant de tout ».

Pour saisir la mesure des chiffres exposés je vous propose la règle de multiplication par 6, ratio approximatif de la population de la France par rapport à celle de la Grèce.

Dans le sillage de toutes les précédentes contre-réformes antisociales, le projet de budget social 2018 diminue davantage les retraites et augmente l’âge de départ, réduit à néant (35 euros mensuels) l’Allocation de Solidarité Sociale des Retraités (EKAS), diminue les avantages sociaux et augmente les cotisations des salariés  et retraités.

Le financement public alloué aux caisses d’assurance, à l’Organisme National d’Offre de Services de Santé (EOPYY) et aux hôpitaux est diminué de 616 millions pour l’année 2018. En particulier, les transferts budgétaires réguliers de l’Etat vers les caisses, EOPYY, les hôpitaux et l’Organisme pour l’Emploi (OAED) passent de 17,911 milliards d’euros à 17,273 milliards d’euros (-3,56%).

En même temps, le «budget social» affiche un excédent de 1,929 milliards d’euros, contre un excédent de 1,560 milliards d’euros pour l’année 2017, un décollage supplémentaire de 369 millions d’euros, qui correspond à des charges supplémentaires pour les classes travailleuses, notamment par l’augmentation des cotisations des salarié-e-s et retraité-e-s, des restants à charge pour les soins , etc.

Il est significatif que, même si il est annoncé par le gouvernement qu’enfin seront payées en 2018  les retraites en retard (principales, auxiliaires, allocations forfaitaires de départ), malgré cela, les dépenses totales pour les retraites seront réduites dans la nouvelle année de 174 millions d’euros par rapport à 2017.

Rappelons ici la précédente réduction des retraites et autres avantages de 1,076 milliards d’euros de plus de ce qui était prévu par le plan d’application du mémorandum, dans le budget 2017. Les retraites principales avaient été réduites de 446 millions d’euros, les retraites auxiliaires de 115 millions d’euros, et les autres prestations de 515 millions d’euros par rapport aux prévisions.

D’après le budget (anti)social 2018, l’Organisme grec pour l’emploi (OAED)  doit afficher des excédents budgétaires. Ceci est choquant compte tenu que  seulement 10% des chômeurs sont indemnisés et que les allocations chômage stagnent depuis 2012, année où elles avaient été diminuées.

Il s’agit d’un excédent budgétaire de 586 millions d’euros,  sur un budget global de 2,993 milliards d’euros provenant essentiellement des cotisations des salarié-e-s. De ce budget seulement 986 millions d’euros (33%) seront alloués à l’indemnisation du chômage.

En même temps, le budget 2018 prévoit des subventions aux entreprises de 450 millions d’euros (contre 350 millions en 2017) « pour tout premier recrutement de salarié-e, pour financer les salaires, et les autres coûts occasionnés par une embauche, pendant 12 mois ». Elles seront aussi accordées aux entreprises pour « les aider à sortir des situations bloquées », les situations où des patrons ont cessé de payer les salarié-e-s alors qu’ils les obligent toujours à travailler.

De leur côté les retraité-e-s verront leur retraites, déjà fortement diminuées, amputées d’une somme globale de 623 millions d’euros !

L’Organisme des Assurances des agriculteurs et éleveurs (OGA), dont la compétence a été réduite à l’octroi d’allocations spécifiques, souffrira aussi d’une baisse de financement à hauteur de 60 millions, ce qui préfigure de nouvelles coupes aux allocations sociales dont il est prestataire.

Au total le budget grec 2018 alloue à la protection sociale et à la Santé 19,4 milliards d’euros contre 21 milliards du budget 2017, soit une baisse de 1,6 milliards d’euros.

L’allocation extraordinaire prévue pour foyers à faibles revenus, dite dividende sociale de SYRIZA, est à hauteur environ de 700 millions d’euros, moins de la moitié des coupes dans le budget social.

Nouvelles coupes dans le budget de la Santé

Voilà les déclarations que nous avons entendues : «Le gouvernement de SYRIZA a autorisé l’accès aux soins de toutes les personnes non assurées. Nous mettons en place un nouveau système de soins primaires de santé. Nous avons recruté de nouveaux personnels médicaux et paramédicaux et nous en recruterons davantage »

La vérité si je mens !

Voici alors le tableau réaliste de la situation de la Santé publique en Grèce et de son financement.

De nouvelles coupes drastiques dans le financement de la Santé Publique sont inscrites dans le budget de l’État.

Ainsi le financement d’EOPYY (Organisme National d’Offre de Services de Santé) par l’Etat sera réduit en 2018 de 214 millions d’euros, alors que déjà en 2017 il avait été réduit de 200 millions (-38%)  par rapport à 2016. En raison de l’augmentation des cotisations santé imposées aux retraité-e-s, il est prévu qu’EOPYY présente un excédent de 333 millions d’euros en 2018. Le financement de l’Organisme par l’État (limité à 100 millions) sera utilisé « pour couvrir les coûts de soins de santé des citoyens non assurés ». C’est-à-dire que la couverture des personnes non assurées sera financée essentiellement par les cotisations  des salarié-e-s et retraité-e-s, sans subvention sérieuse par l’Etat. En 2017 les cotisations représentaient 82,3% du budget d’EOPYY, contre 79,2% en 2016. Cela signifie la continuation dans relâche de la politique de sous-financement de la Santé et de la protection sociale par le gouvernement, alors que ne cessent d’augmenter les contributions des salarié-e-s et retraité-e-s. Selon « Rizospastis », quotidien du Parti Communiste grec (KKE), il s’agit là d’une politique « d’excédents ensanglantés » !

Par ailleurs, le budget des hôpitaux publics et du Réseau National Public de Soins primaires (PEDY) va diminuer de 363 millions d’euros par rapport à 2017. Cette coupe brutale vient se rajouter  à la réduction du financement des hôpitaux publics de 22,8% en 2015, une réduction qui a ensuite été maintenue. De plus, en 2017, le financement des structures du PEDY avait été diminué de 7 millions par rapport à 2016.

Au total les coupes dans le budget de la Santé sont à hauteur de 616 millions d’euros.

La mise en application de l’accès aux soins des personnes non assurées est une avancée importante dans la direction d’une politique humaniste de Santé. Il faudrait cependant rappeler le retard avec lequel cette disposition à été adoptée, huit mois après l’accès de SYRIZA au gouvernement, alors que la ratification du 3e mémorandum s’est faite en quelques jours. Les retards dans la mise en application du décret est le résultat des renvois successifs par le Ministère vers la commission Santé du Parlement et de la volonté politique de certains membres du premier gouvernement SYRIZA de rendre la loi plus restrictive. La bataille a été finalement gagnée grâce à l’insistance du mouvement des Dispensaires Sociaux Solidaires et des député-e-s de l’ancienne aile gauche de SYRIZA. 

En application de ce décret les patient-e-s non assuré-e-s ont obtenu l’accès aux examens diagnostiques et aux traitements, la possibilité de consulter un médecin et de se faire prescrire des médicaments, mais la mesure n’a pas été financée. Comme il a été démontré, EOPYY ne dispose pas de crédits suffisants pour faire appliquer la mesure. Par conséquent, ni même les grandes structures telles que les hôpitaux universitaires « Attiko » et « Laïko » ne disposent des médicaments nécessaires pour les chimiothérapies programmées. C’est donc toujours aux Dispensaires Solidaires Sociaux (supposés être des structures provisoires) tel le Dispensaire Social Métropolitain d’Elliniko (MKIE)  de trouver les moyens pour faire face aux pénuries du système hospitalier officiel.

 En ce qui concerne la réforme des Soins primaires de santé, force est de constater qu’elle a bien mal démarré. À peine la moitié des postes annoncés dans les Groupes locaux de santé (TOMY) a fait l’objet de candidatures. Et pour cause la précarité des contrats proposés (maximum 4 ans) et les faibles rémunérations peu incitatifs même pour des jeunes professionnels de Santé. Ici aussi ce sont les diktats des créanciers, auxquels SYRIZA reste toujours docile, qui empêchent la création de postes de professionnels titulaires. Tout cela repose d’ailleurs sur des financements non pérennes et ceci est un frein essentiel à l’élaboration de projets durables.

Le discours du gouvernement grec fait une utilisation sélective des chiffres.

Quelle est aujourd’hui la situation sanitaire en Grèce en termes de mortalité (notamment des nourrissons), de morbidité somatique et psychique, de suicides?

Quel est le rapport patients/ soignants dans les hôpitaux ? Des questions simples et précises, en réponse auxquelles les apories socratiques des dirigeants sont pour le moins déplacées.

Car il existe des données qui démontrent que le taux de suicide continue à augmenter et tout comme la mortalité des nourrissons qui est passée de 2015 à 2016 de 4 à 4,2 sur mille naissances.

Selon les militants du Dispensaire Social d’Elliniko le discours du gouvernement grec est éminemment dangereux car, en occultant la crise sociale et sanitaire qui sévit toujours dans le pays, il prive les patient-e-s et les soignant-e-s grec-que-s des soutiens internationaux pour continuer leur juste combat. Nous avons entendu circuler en France dans les cercles militants la rumeur « de source non identifiée » qu’il n’y aurait plus besoin d’acheminer de médicaments vers la Grèce (…)

C’est aussi un discours politiquement nocif car il dédouane les dirigeants de l’Union Européenne et des instances créancières de la responsabilité pour les souffrances, les infirmités, les décès, occasionnés dans les pays de la périphérie par l’application des politiques néolibérales dont ils ont été les instigateurs.

Et il décrédibilise au passage tout discours politique de gauche…

Et donc…

Nous affirmons avec conviction qu’il est impossible de faire une politique favorable à la protection sociale et la Santé publique dans le cadre de l’austérité néolibérale, notamment le cadre des traités européens. Le cas de la Grèce et les turpitudes de la gouvernance SYRIZA-ANEL démontrent clairement cette thèse qui est valable pour tout autre pays européen.

SOS méditerranée : le calvaire des mères

Le calvaire des mères de la Méditerranée

11/12/2017

Ces derniers mois, la proportion de femmes et d’enfants parmi les naufragés secourus en mer par SOS MEDITERRANEE tend à augmenter, rendant d’autant plus criant le drame humain qu’endurent les migrants et les réfugiés de l’autre côté de la Méditerranée. La plupart des femmes accueillies à bord de l’Aquarius sont meurtries par des violences sexuelles répétées, la plupart des enfants sont nés ou ont grandi derrière les barreaux en Libye avant d’être poussés avec leur mère sur des embarcations de fortune en Méditerranée. Sans oublier les femmes enceintes.

Accouchement en cours sur l’Aquarius

A l’heure où nous écrivons ces lignes, l’Aquarius navigue vers la Sicile avec à son bord 450 personnes originaires d’une vingtaine de pays différents d’Afrique de l’Ouest (Sénégal, Côte d’Ivoire, Guinée Conakry, Mali…), d’Afrique du Nord mais aussi d’Erythrée, de Syrie, de Libye, de Palestine, du Pakistan…

Parmi eux, 101 mineurs, dont 60 non accompagnés et 78 femmes, dont six sont enceintes. L’une d’elles a même commencé le travail et a été prise en charge par l’équipe médicale de Médecins Sans Frontières (MSF), partenaire médical de SOS MEDITERRANEE, dès son transbordement. Une date symbolique pour l’Aquarius, car aujourd’hui, 11 décembre, correspond justement à la date anniversaire de la naissance de Favour, qui voyait le jour sur l’Aquarius un an plus tôt, dans des conditions tout aussi difficiles.

Tous sont rescapés d’un probable naufrage et des exactions dans les camps de détention en Libye. Une jeune Guinéenne secourue samedi a ainsi raconté aux volontaires de SOS MEDITERRANEE comment, dans un centre de détention, elle a eu la lourde tâche d’appeler la famille d’une de ses codétenues pour lui annoncer une terrible nouvelle. « Le jour de la visite d’officiels guinéens dans la prison, mon amie a eu peur que ce soit un mensonge et d’être kidnappée et torturée, alors nous nous sommes cachées. Quelques jours plus tard, elle a été violée et frappée par nos tortionnaires libyens et elle est morte ».

« Allez mourir en Méditerranée »

Le 25 novembre dernier, l’Aquarius secourait un canot en bois où s’entassaient 421 personnes dont 40% étaient des femmes. Deux jours plus tôt, elles étaient 57 sur un total de 171 passagers à bord d’un canot pneumatique.

 « Ils nous ont dit : « allez mourir en Méditerranée » avant de nous pousser à bord du canot ». Cette phrase prononcée par une des femmes secourues en mer résonnait encore dans la tête des sauveteurs, des équipes médicales, de l’équipage de marins mais aussi des journalistes qui revenaient, éprouvés, de la trentième campagne de sauvetage de l’Aquarius en Méditerranée.

Sur le quai du port de Catane, en cette fin novembre ils regardaient, le cœur serré, les naufragés descendre un à un de la passerelle. Les femmes enceintes et familles avec enfants d’abord, puis les mineurs non accompagnés, puis les hommes. De tous ces visages, ils savaient que certains resteraient figés à jamais dans leur mémoire.

« Le lendemain du sauvetage du canot en bois, un jeune érythréen qui nous avait aidés comme interprète auprès des autres passagers qui ne parlaient que le tigrinien, m’a tiré par le bras et pris à part », racontait l’un des journalistes qui se trouvait à bord pendant cette semaine dramatique en Méditerranée.  « Il m’a emmené à tribord, jusqu’au banc en bois où nous nous asseyions encore la veille pour regarder le coucher de soleil. Recroquevillée dans sa couverture, la tête couverte d’un voile, une jeune femme visiblement angoissée l’attendait. « C’est ma femme, elle voudrait savoir si elle est enceinte » m’a dit le jeune homme. Je les ai immédiatement accompagnés à la clinique pour qu’ils puissent rencontrer la sage-femme » poursuivait le reporter d’un ton grave.

Ces enfants nés du viol

En sortant de la consultation, la jeune femme a fondu en larmes. Depuis des mois elle voyait son ventre gonfler, persuadée qu’il s’agissait d’une maladie, d’un « abcès » ou d’une infection due à la malnutrition, à l’eau non potable qu’elle n’avait eu d’autre choix que de boire pour survivre dans le désert, aux coups reçus par des passeurs ou au manque d’hygiène dans les centres de détention en Libye où il n’y avait ni sanitaires, ni visites médicales. Mais non, ce ventre enflé était le stigmate de la pire violence que cette jeune femme ait subie au cours de ce voyage : violée à répétition par des soldats au Soudan devant les yeux de son mari que les gardes venaient d’enchaîner à un parpaing en plein soleil.

« Malgré la souffrance que leur procurait la confirmation de cette grossesse, le jeune couple a eu le courage de nous raconter ce voyage atroce. Ils voulaient que le monde entier sache ce qu’endurent les réfugiés, et tout particulièrement les femmes de l’autre côté de la Méditerranée, pour faire en sorte que cela n’arrive à personne d’autre » poursuivait le journaliste. « Quelques minutes plus tôt une autre rescapée m’avait confié que toutes les femmes du groupe secouru la veille avaient été violées au moins une fois avant la traversée. Recueillir le témoignage de ce couple a été une prise de conscience brutale que tout cela était bien réel ».

Les équipes médicales à bord de l’Aquarius estiment qu’environ 8% des femmes retrouvées en mer sont enceintes. Même si beaucoup refusent de l’admettre, car ces grossesses sont souvent consécutives à des violences sexuelles répétées pendant la période d’incarcération en Libye et parfois avant même de quitter leur pays d’origine.

Les témoignages de ces femmes sont si terribles que les retranscrire est une épreuve en soi. « Une des femmes m’a expliqué qu’elle avait été pénétrée avec un canon de kalashnikov, à plusieurs reprises. Comment est-ce qu’un être humain peut imaginer et infliger de telles tortures à un autre être humain ? » confiait, hébétée, en début d’année, une sage-femme de l’Aquarius. « J’ai entendu certains récits similaires des dizaines et des dizaines de fois, mais je ne peux pas m’y habituer. Certaines des femmes ont été tellement malmenées, surtout les mineures, qu’elles ne font plus la différence entre une relation sexuelle consentie et un viol » poursuivait-elle.

Une jeune Nigériane de 24 ans lui confiait ainsi comment, un soir, elle avait dû fuir son village « à cause de Boko Haram ». « Cette nuit-là, j’ai perdu la trace de mes sœurs et un homme dans la rue m’a dit qu’il pouvait m’aider. Il m’a emmenée dans une maison où il y avait beaucoup d’Arabes et j’ai été violée. J’étais vierge. Je ne me rappelle pas de ce qu’il s’est passé après, mais quand je me suis réveillée, j’étais dans une voiture avec d’autres femmes et elles m’ont dit qu’on allait en Libye. J’ai été enfermée dans une prison et la seule échappatoire c’était le bateau pour l’Italie » lui racontait cette jeune femme qui venait de découvrir qu’elle était enceinte de 15 semaines. « Elle m’implorait : ‘Aidez-moi, je ne veux pas de cet enfant !’ ». Je me demande ce que toutes ces femmes sont devenues après le débarquement, j’espère qu’elles ont été prises en charge et protégées par les autorités européennes » s’inquiétait la sage-femme de Médecins Sans Frontière avant de quitter Catane pour repartir en mission à l’autre bout du monde.

« Mon bébé est né dans le désert »

A bord de l’Aquarius « la prise de conscience est brutale ». Les femmes secourues en mer, les mêmes qui exultent à la vue des premières lumières de la côte italienne, qui regardent l’horizon à travers les hublots avec un regard rempli d’espoir, ces femmes portent en elles des blessures profondes mais invisibles.  Les enfants qui se ruent sur les jouets et les crayons que leur tendent les volontaires, qui demandent un deuxième gobelet de porridge, qui font rire tout l’équipage épuisé par des opérations délicates, ces enfants sont pour la plupart nés dans le désert ou dans les centres de détention en Libye.

En cette fin novembre, les sauveteurs de SOS MEDITERRANEE ont retrouvé un bébé âgé de tout juste trois jours sur l’un des canots perdus au large de la Libye. Ils ont retrouvé aussi le corps d’une femme qui avait accouché quelques jours plus tôt d’un enfant mort-né sur une plage. Ils ont écouté enfin une des rescapées raconter comment une femme était morte en prison en Libye après avoir donné naissance à un bébé.

« Dans la prison, une femme est morte après avoir accouché, nous avions coupé le cordon ombilical avec du fil, parce qu’il n’y avait rien, pas de médecins, pas de soins. On ne se lavait pas. On nous mettait de la drogue dans la nourriture pour nous faire dormir, l’eau n’était pas potable » a raconté cette jeune maman camerounaise, en berçant un bébé. « Mon enfant est né dans le désert du Niger. En Libye nous avons été en prison pendant 5 mois à Sabratha, avec le bébé. Je continue de l’allaiter pour le protéger. Il a un an et demi, il fait plus grand que son âge, c’est à cause de tout ce qu’il a vu » poursuivait-elle en essayant de calmer le bébé en pleurs.

« Quand il ne pleure pas, tout ce qu’il dit c’est « pan pan pan », c’est à cause de ce qu’il entendait en Libye ».

A la veille des célébrations de Noël, le calvaire de ces mères, de ces femmes violées et persécutées, de ces enfants poussés vers la mort en Méditerranée dans les bras de leurs parents prend une dimension encore plus intolérable.

En 22 mois de mission, SOS MEDITERRANEE a secouru plus de 25 000 personnes en mer, dont 16% de femmes et près de 34% de mineurs.

Face à une situation d’urgence persistante et au manque de réaction des responsables européens devant la remise en cause de valeurs humaines fondamentales aux portes de l’Europe, l’Aquarius s’apprête à passer un nouveau Noël en Méditerranée centrale pour secourir ceux qui cherchent à fuir l’enfer, pour les protéger et pour continuer à témoigner de la réalité vécue par ces hommes, femmes et enfants en quête de protection.

Photo : Archives Anthony Jean / SOS MEDITERRANEE

source http://www.sosmediterranee.fr/journal-de-bord/le-calvaire-des-meres-de-la-mediterranee

Pour soutenir SOS Méditerranée http://www.sosmediterranee.fr/

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