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Qu’en est-il aujourd’hui de la protection sociale et de la santé en Grèce?

Publié le 14/12/17 sur Mediapart blog d’ Emmanuel Kosadinos. Psychiatre d’adultes d’enfants et de jeunes, psychothérapeute, syndicaliste, militant politique et associatif Paris – France 

La prétendue amélioration de la situation sociale et sanitaire en Grèce est une fiction du gouvernement SYRIZA-ANEL, avalisée par les créanciers. Derrière les déclarations fallacieuses se cache la mise à mort de l’état social et la pérennisation de la précarité. Budget social au rabais et politique de santé sans lendemain

Introduction

Il y a aujourd’hui beaucoup de confusion dans les opinions publiques sur la situation en Grèce. Les créanciers de la Grèce et les dirigeants de l’Union Européenne veulent faire accepter, contre toute évidence, le message que les mesures draconiennes d’austérité qu’ils ont imposé à la Grèce ont sauvé le pays d’un désastre, et même qu’elles ouvriraient la voie vers une relance économique et la résorption de la crise. C’est la fiction de « l’histoire réussie » (« success story ») rabâchée par les politiciens de la coalition Droite-PASOK, démentie par les mobilisations massives du peuple grec sur les places et les rues pendant les années de 2010 à 2013. La moralité de cette fiction est destinée aux opinions des autres pays européens, sommées d’accepter l’application de politiques de dérégulation des rapports au travail, de réduction du service public et de la protection sociale, sous prétexte de favoriser la relance  et la diminution du chômage.

Aujourd’hui ce discours est relayé en Grèce par des forces politiques qui, lorsqu’elles étaient dans l’opposition dénonçaient verbalement le néolibéralisme et l’austérité, mais qui sont celles qui, aujourd’hui au gouvernement, les appliquent en pérennisant et en approfondissant le désarroi des classes populaires en Grèce. Il s’agit, bien entendu, de SYRIZA et de son allié de Droite ANEL, de Tsipras et de son gouvernement. 

Les 23 et 24 octobre s’est tenue à Paris le Colloque « Une protection sociale pour tous les peuples » organisé par la Fondation Gabriel Péri.

Clé de voûte de la République sociale, la protection des travailleu-se-r-s contre ce qu’on appelle « les risques sociaux » est aussi un maillon important du filet républicain permettant un rééquilibrage du pouvoir au bénéfice des plus faibles matériellement. Parmi les intervenants de ce Colloque le Secrétaire général à la Santé Publique du gouvernement grec actuel, Yannis Baskozos, médecin, ancien syndicaliste de la Santé et membre du parti SYRIZA. Le but de ce Colloque étant de présenter des points de vue différents sur la question, issus de réalités de pays et de formes institutionnelles divers, la présence du représentant du gouvernement grec était censée apporter l’expérience de la défense et promotion de la protection sociale et de la Santé publique par un gouvernement dit « de gauche ».

Or l’exercice à échoué et pour cause : le gouvernement grec en question va dans le sens strictement opposé, celui du démantèlement de la protection sociale et de la Santé publique dans le pays. La démonstration du contraire serait obtenue seulement à l’aide d’une prouesse dialectique inégalée et par l’administration de doses efficaces de stupéfiants aux auditeurs. La situation s’est aggravée du fait que cette présentation avait lieu le lendemain du dépôt du projet de budget social au Parlement grec par la majorité Syriziste. Nous présenterons dans le contexte les principaux traits de ce budget antisocial afin de mettre en garde contre les contrefaçons de discours prétendument anti-néolibéraux. Quand au représentant du gouvernement grec il a cru bon s’acquitter en s’abritant derrière l’aporie socratique « je sais seulement que je ne sais rien » et… à bon entendeur salut !

Nous aborderons aussi le deuxième volet présenté dans cette intervention, celui de la situation de la Santé publique en Grèce et des mesures (non) prises pour la rendre à sa mission de soulagement de la souffrance des citoyen-ne-s sans discriminations.      

Contexte historique

 La protection sociale a été dans le viseur de la Troïka (UE, FMI, BCE) dès le début de l’imposition des mémorandums à la Grèce.

Au principe de solidarité sociale, exprimé par l’adage « de chacun-e selon ses moyens à chacun-e selon ses besoins » les néolibéraux opposent celui d’un système inégalitaire de prestations, attribuées en fonction des cotisations versées par les assurés individuels, « de chacun-e selon sa capacité à cotiser à chacun-e selon sa contribution financière à la caisse d’assurance ».

Dans le système néolibéral les organismes de protection sociale fonctionnent comme des fonds de placement. Ils doivent enregistrer des excédents ou au moins présenter des bilans totalement équilibrés et placer leurs bénéfices. Ils adaptent par la suite le niveau des prestations (retraites, allocations, couverture santé) aux bilans annuels des caisses, aux montants des cotisations (et autres recettes) enregistrés dans l’année. Loin du principe de solidarité, ce système propose une couverture fluctuante, aléatoire, tributaire de la situation du marché et de l’économie capitalistes. Ainsi la « redistribution » se fait parmi les assuré-e-s alors que les revenus du capital sont exonérés de l’effort de solidarité nationale.

 Les « mémorandums d’entente » (MoU) imposés à la Grèce depuis 2010 se sont particulièrement acharnés sur le système de protection sociale et de Santé publique, décriés comme gros contributeurs à l’inflation de la dette publique du pays. En réalité, le but des mesures imposées était l’harmonisation avec les pratiques néolibérales décrites.

Entre 2010 et 2015 les retraité-e-s grec-que-s ont perdu autour de 30% de leurs revenus, l’âge de départ à la retraite est passé de 60 à 67 ans, les allocations chômage ont baissé de près de 25% (avec 90% de chômeurs non indemnisés). Le restant à charge pour l’achat de médicaments a augmenté, de nombreux médicaments ont été déremboursés, près de 30% des citoyen-ne-s ont perdu leur couverture sanitaire.

En janvier 2015 le parti SYRIZA a gagné la majorité aux élections législatives sur la base d’un programme qui annonçait le renversement de l’austérité et le rétablissement des droits des salarié-e-s et de la protection sociale. Après 6 mois de négociations avec les représentants des créanciers et de l’UE, et malgré la condamnation des politiques d’austérité par 61,3% des élect-eur-rice-s grec-que-s lors du référendum de juillet 2015, les dirigeants du gouvernement grec ont signé un 3e mémorandum d’austérité ratifié en procédure accélérée par le Parlement pendant les vacances d’août. Ce retournement radical de politique des dirigeants de SYRIZA a produit la scission du parti et le départ ou la démobilisation de la majorité de ses militants.

Nouvelles vagues d’attaques contre les droits sociaux        

Depuis août 2015 à ce jour de nouvelles mesures d’austérité sont imposées au peuple grec par le gouvernement de SYRIZA et de son allié de Droite ANEL.

Ainsi les retraites ont été davantage abaissés et l’âge de départ relevé. Les salaires minimaux et les allocations chômage gelées. L’imposition des foyers modestes a été intensifiée et le marché du travail dérégulé. Les saisies des résidences principales des foyers surendettés ont commencé à être mises en œuvre. Les lois de réforme de la protection sociale (4336/2015 et 4387/2016) surnommées lois-guillotines, ont appliqué la baisse des prestations et la hausse des cotisations. La clause de déficit zéro des caisses d’assurance complémentaire, tellement décriée par SYRIZA lors de la campagne électorale de janvier 2015, a été appliquée sous une forme renforcée, la clause de l’excédent. A tout cela il faut ajouter la privatisation des infrastructures du pays et la revente scandaleuse des banques grecques à un prix dérisoire.

Budget social 2018

 Monsieur Yannis Baskozos, membre du gouvernement grec affirmait le 24/10 sous la coupole de Colonel Fabien que : « aucune nouvelle mesure de réduction de l’Etat social ne sera appliquée par le gouvernement SYRIZA jusqu’à la fin de la mandature, au contraire des allocations exceptionnelles seront attribuées aux citoyen-ne-s dans le besoin ».

Mais, dans la soirée du 21/10, la majorité SYRIZA déposait au Parlement grec le projet de budget social pour l’année 2018 qui va dans une tout autre direction. Peut-être Monsieur Baskozos, trop occupé à préparer son voyage à l’étranger, ne s’est pas rendu compte. D’ailleurs il nous a bien répété « qu’il fallait l’excuser de ne pas être au courant de tout ».

Pour saisir la mesure des chiffres exposés je vous propose la règle de multiplication par 6, ratio approximatif de la population de la France par rapport à celle de la Grèce.

Dans le sillage de toutes les précédentes contre-réformes antisociales, le projet de budget social 2018 diminue davantage les retraites et augmente l’âge de départ, réduit à néant (35 euros mensuels) l’Allocation de Solidarité Sociale des Retraités (EKAS), diminue les avantages sociaux et augmente les cotisations des salariés  et retraités.

Le financement public alloué aux caisses d’assurance, à l’Organisme National d’Offre de Services de Santé (EOPYY) et aux hôpitaux est diminué de 616 millions pour l’année 2018. En particulier, les transferts budgétaires réguliers de l’Etat vers les caisses, EOPYY, les hôpitaux et l’Organisme pour l’Emploi (OAED) passent de 17,911 milliards d’euros à 17,273 milliards d’euros (-3,56%).

En même temps, le «budget social» affiche un excédent de 1,929 milliards d’euros, contre un excédent de 1,560 milliards d’euros pour l’année 2017, un décollage supplémentaire de 369 millions d’euros, qui correspond à des charges supplémentaires pour les classes travailleuses, notamment par l’augmentation des cotisations des salarié-e-s et retraité-e-s, des restants à charge pour les soins , etc.

Il est significatif que, même si il est annoncé par le gouvernement qu’enfin seront payées en 2018  les retraites en retard (principales, auxiliaires, allocations forfaitaires de départ), malgré cela, les dépenses totales pour les retraites seront réduites dans la nouvelle année de 174 millions d’euros par rapport à 2017.

Rappelons ici la précédente réduction des retraites et autres avantages de 1,076 milliards d’euros de plus de ce qui était prévu par le plan d’application du mémorandum, dans le budget 2017. Les retraites principales avaient été réduites de 446 millions d’euros, les retraites auxiliaires de 115 millions d’euros, et les autres prestations de 515 millions d’euros par rapport aux prévisions.

D’après le budget (anti)social 2018, l’Organisme grec pour l’emploi (OAED)  doit afficher des excédents budgétaires. Ceci est choquant compte tenu que  seulement 10% des chômeurs sont indemnisés et que les allocations chômage stagnent depuis 2012, année où elles avaient été diminuées.

Il s’agit d’un excédent budgétaire de 586 millions d’euros,  sur un budget global de 2,993 milliards d’euros provenant essentiellement des cotisations des salarié-e-s. De ce budget seulement 986 millions d’euros (33%) seront alloués à l’indemnisation du chômage.

En même temps, le budget 2018 prévoit des subventions aux entreprises de 450 millions d’euros (contre 350 millions en 2017) « pour tout premier recrutement de salarié-e, pour financer les salaires, et les autres coûts occasionnés par une embauche, pendant 12 mois ». Elles seront aussi accordées aux entreprises pour « les aider à sortir des situations bloquées », les situations où des patrons ont cessé de payer les salarié-e-s alors qu’ils les obligent toujours à travailler.

De leur côté les retraité-e-s verront leur retraites, déjà fortement diminuées, amputées d’une somme globale de 623 millions d’euros !

L’Organisme des Assurances des agriculteurs et éleveurs (OGA), dont la compétence a été réduite à l’octroi d’allocations spécifiques, souffrira aussi d’une baisse de financement à hauteur de 60 millions, ce qui préfigure de nouvelles coupes aux allocations sociales dont il est prestataire.

Au total le budget grec 2018 alloue à la protection sociale et à la Santé 19,4 milliards d’euros contre 21 milliards du budget 2017, soit une baisse de 1,6 milliards d’euros.

L’allocation extraordinaire prévue pour foyers à faibles revenus, dite dividende sociale de SYRIZA, est à hauteur environ de 700 millions d’euros, moins de la moitié des coupes dans le budget social.

Nouvelles coupes dans le budget de la Santé

Voilà les déclarations que nous avons entendues : «Le gouvernement de SYRIZA a autorisé l’accès aux soins de toutes les personnes non assurées. Nous mettons en place un nouveau système de soins primaires de santé. Nous avons recruté de nouveaux personnels médicaux et paramédicaux et nous en recruterons davantage »

La vérité si je mens !

Voici alors le tableau réaliste de la situation de la Santé publique en Grèce et de son financement.

De nouvelles coupes drastiques dans le financement de la Santé Publique sont inscrites dans le budget de l’État.

Ainsi le financement d’EOPYY (Organisme National d’Offre de Services de Santé) par l’Etat sera réduit en 2018 de 214 millions d’euros, alors que déjà en 2017 il avait été réduit de 200 millions (-38%)  par rapport à 2016. En raison de l’augmentation des cotisations santé imposées aux retraité-e-s, il est prévu qu’EOPYY présente un excédent de 333 millions d’euros en 2018. Le financement de l’Organisme par l’État (limité à 100 millions) sera utilisé « pour couvrir les coûts de soins de santé des citoyens non assurés ». C’est-à-dire que la couverture des personnes non assurées sera financée essentiellement par les cotisations  des salarié-e-s et retraité-e-s, sans subvention sérieuse par l’Etat. En 2017 les cotisations représentaient 82,3% du budget d’EOPYY, contre 79,2% en 2016. Cela signifie la continuation dans relâche de la politique de sous-financement de la Santé et de la protection sociale par le gouvernement, alors que ne cessent d’augmenter les contributions des salarié-e-s et retraité-e-s. Selon « Rizospastis », quotidien du Parti Communiste grec (KKE), il s’agit là d’une politique « d’excédents ensanglantés » !

Par ailleurs, le budget des hôpitaux publics et du Réseau National Public de Soins primaires (PEDY) va diminuer de 363 millions d’euros par rapport à 2017. Cette coupe brutale vient se rajouter  à la réduction du financement des hôpitaux publics de 22,8% en 2015, une réduction qui a ensuite été maintenue. De plus, en 2017, le financement des structures du PEDY avait été diminué de 7 millions par rapport à 2016.

Au total les coupes dans le budget de la Santé sont à hauteur de 616 millions d’euros.

La mise en application de l’accès aux soins des personnes non assurées est une avancée importante dans la direction d’une politique humaniste de Santé. Il faudrait cependant rappeler le retard avec lequel cette disposition à été adoptée, huit mois après l’accès de SYRIZA au gouvernement, alors que la ratification du 3e mémorandum s’est faite en quelques jours. Les retards dans la mise en application du décret est le résultat des renvois successifs par le Ministère vers la commission Santé du Parlement et de la volonté politique de certains membres du premier gouvernement SYRIZA de rendre la loi plus restrictive. La bataille a été finalement gagnée grâce à l’insistance du mouvement des Dispensaires Sociaux Solidaires et des député-e-s de l’ancienne aile gauche de SYRIZA. 

En application de ce décret les patient-e-s non assuré-e-s ont obtenu l’accès aux examens diagnostiques et aux traitements, la possibilité de consulter un médecin et de se faire prescrire des médicaments, mais la mesure n’a pas été financée. Comme il a été démontré, EOPYY ne dispose pas de crédits suffisants pour faire appliquer la mesure. Par conséquent, ni même les grandes structures telles que les hôpitaux universitaires « Attiko » et « Laïko » ne disposent des médicaments nécessaires pour les chimiothérapies programmées. C’est donc toujours aux Dispensaires Solidaires Sociaux (supposés être des structures provisoires) tel le Dispensaire Social Métropolitain d’Elliniko (MKIE)  de trouver les moyens pour faire face aux pénuries du système hospitalier officiel.

 En ce qui concerne la réforme des Soins primaires de santé, force est de constater qu’elle a bien mal démarré. À peine la moitié des postes annoncés dans les Groupes locaux de santé (TOMY) a fait l’objet de candidatures. Et pour cause la précarité des contrats proposés (maximum 4 ans) et les faibles rémunérations peu incitatifs même pour des jeunes professionnels de Santé. Ici aussi ce sont les diktats des créanciers, auxquels SYRIZA reste toujours docile, qui empêchent la création de postes de professionnels titulaires. Tout cela repose d’ailleurs sur des financements non pérennes et ceci est un frein essentiel à l’élaboration de projets durables.

Le discours du gouvernement grec fait une utilisation sélective des chiffres.

Quelle est aujourd’hui la situation sanitaire en Grèce en termes de mortalité (notamment des nourrissons), de morbidité somatique et psychique, de suicides?

Quel est le rapport patients/ soignants dans les hôpitaux ? Des questions simples et précises, en réponse auxquelles les apories socratiques des dirigeants sont pour le moins déplacées.

Car il existe des données qui démontrent que le taux de suicide continue à augmenter et tout comme la mortalité des nourrissons qui est passée de 2015 à 2016 de 4 à 4,2 sur mille naissances.

Selon les militants du Dispensaire Social d’Elliniko le discours du gouvernement grec est éminemment dangereux car, en occultant la crise sociale et sanitaire qui sévit toujours dans le pays, il prive les patient-e-s et les soignant-e-s grec-que-s des soutiens internationaux pour continuer leur juste combat. Nous avons entendu circuler en France dans les cercles militants la rumeur « de source non identifiée » qu’il n’y aurait plus besoin d’acheminer de médicaments vers la Grèce (…)

C’est aussi un discours politiquement nocif car il dédouane les dirigeants de l’Union Européenne et des instances créancières de la responsabilité pour les souffrances, les infirmités, les décès, occasionnés dans les pays de la périphérie par l’application des politiques néolibérales dont ils ont été les instigateurs.

Et il décrédibilise au passage tout discours politique de gauche…

Et donc…

Nous affirmons avec conviction qu’il est impossible de faire une politique favorable à la protection sociale et la Santé publique dans le cadre de l’austérité néolibérale, notamment le cadre des traités européens. Le cas de la Grèce et les turpitudes de la gouvernance SYRIZA-ANEL démontrent clairement cette thèse qui est valable pour tout autre pays européen.

Le récit du convoi solidaire de novembre

Le convoi de tous les dangers par ·  

Digne d’un polar !

Jamais convoi solidaire en Grèce n’a été aussi périlleux :
– barrage policier,
– filatures très visibles,
– pressions diverses,
– propagande médiatique,
– accusations délirantes,
– menaces fascistes explicites,
– plusieurs de nos lieux solidaires en grandes difficultés,
– l’un d’entre eux sur le point de mettre la clé sous la porte,
– attaque incendiaire néo-nazie sur un autre,
– inondations dramatiques,
– programme sans cesse chamboulé,
– six membres du convoi blessés par des policiers durant une manif,
– un autre arrêté et poursuivi en Justice puis libéré,
– un autre encore hospitalisé puis rapatrié en France…

On vous avait prévenus de longue date : ce convoi allait être plus politique que les précédents. Période importante. Météo moins clémente. Manif anniversaire. Nous savions également qu’après notre convoi très remarqué du printemps (26 fourgons), sous le feu malveillant des médias grecs, la surveillance du pouvoir et la haine des néo-nazis, nous serions probablement attendus. Sur les réseaux sociaux, début novembre, des fascistes cherchaient à savoir notre date exacte d’arrivée. Le pouvoir était également aux aguets. Qu’importe. Nous savions que ce serait compliqué et nous avions clairement prévenu nos candidats au voyage.

Contrairement au printemps, aucun enfant n’était admis dans le convoi, excepté Achille que nous avions prévu de laisser chez une parente à Athènes dès notre arrivée. Mais celle-ci, bien désolée, se décommanda au dernier moment, ajoutant une épreuve de plus durant le séjour : un petit gars de 8 ans avec nous dans ce qui allait devenir une véritable tempête.

Avec notre collectif Anepos, parallèlement à nos films solidaires, c’était la dixième fois depuis 2012 que nous coordonnions un transport de matériel vers nos lieux autogérés en Grèce, parfois très modestement avec de simples voitures, et c’était la quatrième fois durant l’année 2017 :
– 7 véhicules en janvier, dont 3 pour Athènes ;
– 26 fourgons en mars-avril (record absolu) ;
– 3 en août-septembre ;
– 16 véhicules en novembre-décembre, dont 15 fourgons et une voiture.

Au sens fort du mot convoi, c’était la deuxième fois seulement qu’on dépassait la quinzaine de véhicules et la trentaine de convoyeurs. Pour la plupart, nous venions du sud de la France : Bordeaux, Marseille et, surtout, les environs du Tarn (5 fourgons sur 16). D’autres nous avaient rejoint depuis la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, Limoges, la Bourgogne ou encore la Savoie, la Suisse et la Belgique. La moyenne d’âge était un peu plus élevée qu’à l’habitude et 18 convoyeurs sur 33 étaient déjà partis avec nous.

Seul regret : malgré notre appel pressant dans les réseaux antifascistes, plusieurs de nos camarades motivés avaient finalement du reporter leur départ. Nous n’étions donc qu’un quart des convoyeurs vraiment expérimentés dans ce domaine, alors que nous aurions souhaités être une bonne moitié dans ce profil, vu les circonstances délicates.

Cependant, le courage n’a pas manqué, personne dans le groupe n’a jeté l’éponge dans l’épreuve et, au final, dans des circonstances très difficiles, non sans quelques tensions inévitables, nous avons réussi à remplir tous nos objectifs, et plus encore, en participant également à la solidarité avec les sinistrés des inondations mortelles de l’ouest athénien.

Nous avons également battu le record absolu de soutien financier jamais apporté en convoi : 22 897 euros apportés contre 19 280 euros au printemps. Une somme répartie, à la suite de notre assemblée sur le ferry, entre 32 actions solidaires, principalement dans le quartier rebelle d’Exarcheia, mais aussi ailleurs à Athènes, ainsi qu’au Pirée, en Crète, à Lesbos ou encore à Thessalonique.

Une aide répartie, comme à l’habitude, environ à 50/50 entre précaires grecs et réfugiés/migrants, sans oublier le soutien aux camarades réprimés, poursuivis ou incarcérés.

Croulant sous les dettes, L’autre humain, fameux réseau de 17 cuisines sociales gratuites et autogérées, avait prévu de quitter avant la date du 15 décembre son lieu de vie spacieux dont la location n’était plus possible. Mais la solidarité de quelques dizaines d’ouvriers dans une usine voisine a finalement permis de rassembler un quart de la somme nécessaire. Alors, nous avons fait le reste, effaçant la totalité des dettes et assurant plusieurs mois de loyer d’avance.

Côté matériel, nous avons apporté une tonne et demi de lait infantile, plus de 10 000 couches, des soins et de la nourriture pour les bébés, des produits ménagers et d’hygiène, des fournitures médicales, des photocopieurs et des ordinateurs, de l’alimentation générale (nous avons aussi acheté un peu de frais sur place) et, bien sûr, des jouets très attendus, souvent accompagnés de messages, affiches, autocollants, ainsi que des dessins transmis par les écoles de Port-St-Louis dans les Bouches-du-Rhône. Valeur totale du chargement : environ 70 000 euros.

Tout ce qui a été demandé puis collecté a été transmis, sans exception, malgré les embûches, sans intermédiaire ni aucun frais, directement au mouvement social qui résiste en Grèce et organise l’entraide dans l’autogestion. C’était un défi cette fois, comme vous allez le voir en photos. Un défi relevé par mes 32 compagnons de voyage. Grand merci à elles, à eux d’avoir tenu bon dans l’adversité, chacun à sa façon. Même si ce ne fut pas toujours simple pour moi aussi, je leur tire mon chapeau, et Maud également.

Je n’en dis pas plus : les photos qui suivent vont vous résumer ce que nous avons traversé, durant ce dernier convoi solidaire de l’année, de mi-novembre à aujourd’hui, dans un tourbillon d’événements et une succession d’épreuves.

Merci à vous tou-te-s de votre soutien.

La suite au printemps. On en reparle en janvier.

Solidairement,

Yannis Youlountas

La suite ici, en images :
http://blogyy.net/2017/12/11/le-convoi-de-tous-les-dangers/
(récit, bilan, vidéos et photos, comme toujours libres d’usage)

 

Asymétries La rubrique de Panagiotis Grigoriou

Panagiotis  Grigoriou est Ethnologue et historien, chroniqueur, analyste, initiateur d’un concept de tourisme alternatif  et solidaire en Grèce. Le regard de l’historien et de l’anthropologue sur l’actualité et le vécu de la crise grecque.

Dans cette rubrique il évoque notamment la colère que suscite la mise aux enchères électroniques de biens, procédé mis en place à la demande de la troika pour contrer les actions militantes devant les tribunaux . Il rappelle aussi  ce Putsch (dont personne ne parle) qui vise à mettre fin à l’existence de la République de Chypre.

Asymétries

 

Pluies et vents. Dans l’ancien temps nous croyions préparer Noël. La semaine dernière, les administrateurs coloniaux de la Troïka étaient de leur déplacement habituel à Athènes, afin de recevoir les ministrions locaux à l’hôtel Hilton. Histoire surtout de surveiller l’exacte poursuite du programme d’anéantissement de leur proie. 2018, sera l’année où le processus de déshellénisation de l’économie, (et) qui passe autant par la saisie des biens privés et publics des Grecs, s’accélérera. Les para-ministres à Tsipras sourient sans cesse devant les cameras, et les Grecs les haïssent. Oui, la haine, c’est-à-dire, la disparition absolue du geste politique.

Vente aux enchères après saisie. Tribunal d’Athènes, novembre 2017 (presse grecque)

La vente aux enchères, désormais électroniques des biens immobiliers saisis par les banques et par le “fisc grec” ont ainsi pu reprendre, une exigence… historique et insistante de la Troïka. Les médias rapportent que plus de 18.000 biens seront liquidés, rien que dans un premier temps. Il faut préciser que ceux qui perdent leurs biens (le plus souvent, appartements et maisons sous forme de résidences principales), ils n’auront pas le droit à les “racheter” au 5% de leur valeur (en passant par un arrangement avec “leurs” banques par exemple), ni en règle générale, les autres citoyens du pays. Car les acquéreurs (ceux seulement autorisés à “acheter” ces biens au 5% de leur valeur), sont exclusivement issus de ces fameux funds étrangers, ou dans certains cas leurs associés grecs, triés sur le volet.

En effet, tout nous laisse penser que 2018 sera l’année où le processus de déshellénisation de l’économie (saisie des biens privés et publics des Grecs comprise), s’accélérera. Les biens publics et privés passeront ainsi progressivement aux mains des nouveaux propriétaires du pays. On touche alors à l’épine dorsale économique et symbolique de la société grecque, car perdre son bien immobilier dans un pays où ce n’est guère (et à juste titre) l’État qui est historiquement considéré comme l’ultime protecteur, mais son propre toit, comme autant sa propre structure familiale. En même temps, c’est ce même processus qui fera des travailleurs grecs, les esclaves des patrons restants au pays, voire, de ceux de la probable prochaine et future industrie allemande ou autre, à moins que la robotisation en décide autrement (et cela) plus tôt que prévu.

Les résidences secondaires des Grecs près des côtes et sur les îles, deviendront avec le temps les résidences quasi-principales des retraités Européens, tandis que les résidences principales des Grecs déjà saisies seront perdues à jamais. Ainsi, et c’est dès lors et autant perceptible, certaines activités liées à la mer, le tourisme, le secteur agricole entre autres, sont déjà en phase de passer également sous contrôle étranger. On nous dira peut-être que “tel est alors le résultat d’une faillite globale, d’une dette publique et privée alors énormes qui plus est sous le… soleil brûlant de la globalisation”, raisonnement intentionnellement simplifié et réducteur, car il constitue autant un élément essentiel dans la guerre psychologique et en somme asymétrique que la Grèce, ou bien d’autres pays, peuples et sociétés, subissent et subiront.

Vente aux enchères de biens immobiliers. Athènes, novembre 2017 (presse grecque)
Vente aux enchères de biens immobiliers. Athènes, novembre 2017 (presse grecque)
Tsipras en “Créature Frankenstein”. Quotidien “Kathimeriní”, le 2 décembre 2017

On sait donc, qu’à travers ce processus certains Grecs en profiteront du butin, d’ailleurs, sans la moindre vergogne d’après nos observations. Ces mêmes gens en profitent déjà en tant que conseillers, liquidateurs (à l’instar de la société Qualco appartenant au cousin Orestis, du ministre des Finances Tsakalotos par exemple) et collaborateurs aux multiples cabinets d’avocats spécialisés, engagés sur place par les funds acquéreurs, pour ainsi… liquider le travail final avec l’aimable participation des institutions grecques, censées protéger les citoyens (forces de l’ordre, Justice, notaires). Il faut préciser que la loi dite “loi Katséli”, du nom de la ministre d’alors, au début des mémoranda, qui protégeait la résidence principale des saisies est largement amendée pour devenir pratiquement inopérante.

Nous avons ainsi l’impression que si ce “gouvernement” n’est pas renversé, si les citoyens ne réagissent pas… ou si une guerre civile n’éclate pas (pour ainsi imaginer un scenario terrible et extrême), finalement, une certaine croissance économique, celle tant évoquée par nos ministrions, pourrait enfin se concrétiser. Naturellement… la classe moyenne grecque sera entièrement détruite bien avant, et les Grecs n’en profiteront guère de ce retour à la croissance, hormis cette nouvelle “élite” en gestation, d’ailleurs en partie liée aux anciennes castes du népotisme politico-financier et pour tout dire mafieux… au pays des Éphialtès sans cesse renouvelés.

Les Grecs n’en profiteront guère de ce retour à la croissance, ni des investissements qui finiront alors par arriver, puisque les biens publics et privés ne seront plus grecs. Ainsi, certains capitaux arrivent déjà, par exemple pour acquérir des appartements et d’immeubles proposés par lots. Et cette nouvelle “élite”, elle habitera dans de quartiers de plus en plus protégés, éloignée des… plébéiens et des migrants, à l’image d’autres pays aux Amériques et en Asie, et ainsi, nous pouvons même parier que l’économie de la colonie finira par dégager des “excédents” à répétition. Comme le dirait sans doute Racine en son temps: “Et pour nous rendre heureux, perdons les misérables”, c’est toute une… méthode.

Tsipras, virtuose de la galipette, primé à Paris. Quotidien “Kathimeriní”, novembre 2017
Habitants de Mandra en colère face à Rena Doúrou. Conseil Régional, Athènes, novembre 2017 (presse grecque)
La désolation à Mandra après les inondations. Novembre 2017 (presse grecque)

Et encore, un réaménagement de la dette grecque deviendra sans doute enfin évident aux yeux des nouveaux maîtres du pays, une manière aussi à faire payer pour le supposé redémarrage de l’économie grecque les citoyens des autres pays de la funeste Union européenne, étant donné que depuis 2012, les banques privées françaises et allemandes ont été sauvées… de la dette grecque (tel a été entre autres le but du “jeu”, et non-pas le “sauvetage de la Grèce”, d’après même les déclarations récentes d’un certain Jeroen Dijsselbloem sur le départ).

Cette nouvelle situation est déjà passablement acquise, les salaires pratiqués sont divisés par quatre comparés à ceux de l’avant 2010, les Conventions collectives sont abolies, et depuis la semaine dernière, les administrateurs coloniaux de la Troïka élargie, ont (entre autres mesures et en passant par le doublement du montant des contraventions liées au code de la route) enfin… obtenu des pantins Tsiprosaures, la restriction considérable du droit de grève des salariés, rien que par la modification du processus décisionnel au sein des entreprises et encore, en rendant illégale toute grève initié uniquement par les centrales syndicales et non pas par les syndicats au sein de l’entreprise au cas par cas.

Les Grecs auront déjà compris que “leurs” centrales syndicales auront parfaitement incarné le rôle de soupape à la cocotte-minute sociale durant surtout les premières années de l’Occupation (troïkanne). Cela, après avoir organisé entre 2010 et 2013, de nombreuses grèves et de manifestations très disparates, le plus souvent dans la désunion réellement existante car programmée, le tout, derrière un langage historico-révolutionnaire. Ces “syndicats”, au demeurant financés également par les fonds de l’Union européenne, peuvent désormais disparaître après mission accomplie, depuis en réalité plus de trente ans de réformisme, et leurs récentes manifestations d’une journée à Athènes et à Thessalonique ne changeront d’ailleurs plus la situation.

Le « Parlement – WC ». Quotidien “Kathimeriní”, décémbre2017
Débat sur l’avenir de Chypre et de la Grèce. Athènes, 29 novembre 2017
Débat, Dimitris Belandís (à gauche) et Dimitris Konstantakópoulos. Athènes, le 29 novembre 2017

Au même moment… de la fin des grèves, après ceux qui manifestent leur ultime colère dans les salles d’audience après la saisie et la mise aux enchères de leurs biens, il y a également ces habitants de Mandra (après les inondations subies de novembre dernier), ayant fait irruption en pleine séance du Conseil Régional sous la présidence de la très Syriziste Rena Doúrou ; les altercations ont été encore bien animées.

Et pour nous rendre heureux, perdons les misérables… et leurs pays avec. En Grèce, il y règne désormais une ambiance de colère sourde, de haine, comme de désespoir. S’y ajoute à ce contexte, le si triste théâtre d’ombres des événements régionaux et internationaux, et que nous percevons désormais clairement.

Dans un débat public auquel j’ai assisté récemment à Athènes, il était question de la liquidation en cours de la République de Chypre, ainsi voulue par les puissances maritimes (États-Unis et Grande Bretagne avec l’aimable collaboration de l’ONU et de l’UE). Un processus (presque) sans précédant, dont il a été question ici sur ce blog en décembre 2016 (trois articles consacrés à la pseudo-pacification de Chypre en cours via les “négociations” à Genève, décembre 2016-janvier 2017).

L’actualité de ce débat avait été motivée par la récente publication de l’essai de l’analyste en géopolitique et journaliste Dimitris Konstantakópoulos, consacrée à ce sujet. Parmi les participants à ce débat, Dimitris Belandís, juriste, avocat et membre démissionnaire du Comité central SYRIZA en juillet 2015, il a notamment insisté sur la parfaite anticonstitutionnalité des faits qui se déroulent sous nos yeux, comme sur la violation flagrante de la Charte de l’ONU, et ce n’est qu’un début.

Barbelés au port de Patras. Décembre 2017
Autorité portuaire et drapeau grec. Port de Patras, décembre 2017
Transports… pacifiques. Port de Patras, décembre 2017

Rappelons rapidement que ce Putsch (dont personne ne parle) est en plein développement (depuis 2016), il vise à mettre fin à l’existence de la République de Chypre, sous prétexte de trouver une “solution” au problème Chypriote. Sans façon, il s’agit du ‘plan Annan’ (ONU 2004) réchauffé, et il faut ici rappeler que la surreprésentation politique de la population chypriote turque par rapport à son poids démographique (18% avant l’invasion de l’armée turque en 1974 et l’occupation de la partie Nord de l’île), prévue par ce plan Annan, fut l’un des motifs de rejet de la part des Chypriotes grecs lors du référendum de 2004.

En cas d’application, ce plan créera une entité bien étrange, une tératogenèse de plus, semblable à aucun autre état dans le monde (sauf probablement la Bosnie ou le Timor oriental). Le plan prévoit la création (dans une île relativement petite) de diverses chambres, Parlements et Sénats, avec un système de vetos continus, qui garantira des emplois à de milliers d’avocats et l’impossibilité de ce nouvel ‘État’ de fonctionner.

Le nouvel État ne disposera pas d’armée propre, mais d’une sorte de police internationale pour discipliner les habitants. Ce projet constitue une violation majeure de toutes les dispositions importantes de la Charte des Nations Unies, du droit européen, international et constitutionnel. Ce monstre juridique puise sa légitimité… d’abord dans sa propre logique, et cette logique prétend résoudre le conflit entre la majorité et la minorité à Chypre pour transformer un État indépendant, souverain et démocratique, en une sorte de protectorat postmoderne.

Les exécutants, Alexis Tsipras et surtout Nikos Anastasiádis (Président Chypriote) sont depuis janvier 2017 “fortement invités” à signer cet accord. Comme à Chypre il y a déjà de nombreuses réactions qui rejettent cette “Confédération”, le Coup d’État consiste à doter de ce premier accord (qui n’a pas pour l’instant abouti) d’une valeur juridique (ce que le Président Anastasiádis n’a pourtant pas car il s’agit de la dissolution de l’État qu’il préside), le tout, en évitant et en court-circuitant la tenue d’un nécessaire referendum à Chypre.

Ravitaillement en carburant. Port de Patras, décembre 2017
Camions fouillés à la recherche de migrants. Port de Patras, décembre 2017
Conducteur surveillant son camion. Port de Patras, décembre 2017

Sauf que Chypre et Grèce sont ces deux pays davantage épuisés par la Troïka, aux populations fatiguées, à la psychologie suffisamment “travaillée” par l’ingénierie sociale, et cela en accélérée depuis l’installation de l’austérité… en tant que régime politique. Le livre de Konstantakópoulos, ainsi que le débat conduisent alors à l’évidence, celle que les Grecs reconnaissent à présent et cependant sans pouvoir réagir: Sous ces programmes de la Troïka, s’y loge de fait un implacable agenda géopolitique.

C’est exactement cet aspect des réalités que Dimitris Belandís a également illustré, en précisant au passage son point de vue politique: “SYRIZA, ce n’est pas la gauche”, c’est vrai mais désormais, c’est même accessoire, pour ne pas dire insignifiant que de démystifier la teneur politique exacte de SYRIZA de Tsipras, ou de la Nouvelle Démocratie de Mitsotakis, nous n’en sommes plus là… pour ne pas dire, nous ne sommes plus.

Ce que la gauche (avant même la société grecque) n’avait pas saisi (ou n’a pas voulu comprendre), c’est qu’il ne s’agissait pas seulement d’une austérité financieriste et néolibérale (ou ordolibérale) dont il fut et il est d’ailleurs toujours question, et cela, bien dès le début du processus. Il faut remarquer que la dite austérité infligée à la Grèce l’a privé du 27% de son PIB en sept ans (ce qui dépasse la proportion du PIB français perdu durant la Première guerre mondiale par exemple), et que cette même saignée n’a pas été imposée à d’autres pays troïkanisés, comme le Portugal.

En réalité, cet affaiblissement alors complet de la Grèce (habitants, richesses, institutions, culture, démographie, capacité de réaction comme de renouvèlement/remplacement démocratique de sa classe politique), ne relève plus de la simple “correction néolibérale”, car ce processus, après huit années de totalitarisme troïkan, prive désormais les Grecs du noyau dur et central de leur souveraineté, en même temps qu’il les prive de leurs biens publics et privés, et in fine, il les prive de leur régime démocratique. On comprend désormais, combien ces indépendances, grecque (depuis 1830) et chypriote (depuis 1960) qui n’ont d’ailleurs jamais été entièrement admises par les puissances “gérantes” maritimes et occidentales (Grande Bretagne et États-Unis), eh bien, elles devraient désormais s’effacer complètement.

Patras et la première neige sur ses montagnes. Décembre 2017
Fin novembre 2017 près d’Athènes. Embellies révolues
En mer Adriatique. Décembre2017

Tel est donc l’agenda réel et géopolitique de l’austérité, et non pas seulement une affaire de lutte des classes, hélas. C’est d’autant vrai dans la mesure où la géopolitique actuelle des élites de la globalisation financieriste devient essentiellement celle du chaos, et non-pas celle de la stabilité, y compris en Europe. Les derniers accords passés entre le pantin Tsipras et les États-Unis sur le renforcement accéléré du rôle des bases militaires étatsuniennes en Crète (et bientôt au nord de la Grèce), dont leur armement potentiellement nucléaire (sans parler des accords tenus secrets que même les députés cosmétiques du “Parlement” grec ignorent autant que nous), ne présagent rient de très apaisant dans un futur alors aux faits très probablement imminents.

Nous voilà donc à la fin d’un processus et autant au début d’un autre, le tout, dans un contexte de guerre asymétrique, de guerre larvée, de guerre même à venir, impliquant les puissances maritimes occidentales, l’Iran, voire, la Russie et la Chine. On comprend donc mieux. La… préparation Tsipras (et de Tsipras) est justement celle qui fait passer la Grèce dans la phase-II du programme d’anéantissement, la phase-I étant celle allant de 2010 (et de la marionnette initiale de Papandréou) à 2015. On se souviendra de l’arrivée de SYRIZA au pouvoir pour prétendument mettre fin aux mémoranda, à travers l’idée globale “de la dignité retrouvée, de l’espoir qui revient et du triomphe de la démocratie”. Pauvres citoyens.

Le choc fut comme prévu énorme, et le deuil n’en finit plus. Depuis ce crime du siècle, ainsi commis par les escrocs Syrizistes (telle est en tout cas l’avis de la majorité des Grecs), les citoyens ainsi lamentablement trompés se méfient alors de l’ensemble de “leur” personnel politique et médiatique. Le climat devient plus délétère que jamais, les services secrets (et moins secrets) des puissances étrangères contrôlent les médias, autant que certains barons locaux du népotisme de la politiques comme de l’économie, dont SYRIZA et son allié des “Grecs Indépendants” devenant ainsi les nouveaux champions en la matière. Pendant ce temps, la marionnette Mitsotakis attendra son heure à la minute près, c’est-à-dire, au moment où Washington, Berlin et Bruxelles jugeront que le pantin Tsipras ne sera plus utilisable. Récemment (il y a deux semaines), un scandale politico-financier et diplomatique a éclaté depuis que tout le monde a appris qu’un certain matériel militaire (des munitions), était en phase d’être vendu par la Grèce à l’Arabie Saoudite. Dans la foulée, un certain Papadópoulos (inconnu du grand public), et proche du ministre de la Défense Kamménos (chef du parti allié à SYRIZA des “Grecs Indépendants”), est présenté comme étant le présumé entremetteur dans cette affaire (et toujours bien rémunéré pour ses services). D’après l’affaire telle que les médias ont voulu la présenter, Papadópoulos aurait mal rempli son rôle, et la vente a finalement été gelée, voire annulée, tenant finalement compte (pour les apparences), de la guerre que l’Arabie Saoudite livre en ce moment au Yémen.

Protestation et désarroi devant la saisie de sa maison. Athènes, novembre 2017 (presse grecque)
Une certaine presse du moment. Athènes, décembre 2017
Du côté des vitrines. Athènes, novembre 2017

Aussitôt, “l’opposition” (Nouvelle Démocratie) et essentiellement le clan Mitsotakis, ont présenté au “Parlement” de nombreux documents compromettants, et cependant classés confidentiels, les services secrets grecs (?) et étrangers s’y seraient ainsi mêlés… pour que l’affaire puisse relever ensuite de l’imbroglio total. Sauf qu’il y a sans doute d’autres affaires en cours, beaucoup plus graves et que les Grecs ne devraient point les connaître… avant sans doute un nouvel fait accompli.

Nos eaux sont agitées et elles sont saumâtres. C’est aussi pour cette raison que l’association (Think Tank) “a/simmetrie” (“Asymétries”) m’a fait l’honneur en m’invitant en tant qu’intervenant au colloque qu’elle vient d’organiser sous le patronage de l’Université des Abruzzes à Pescara (Italie du Sud), tenu le 2 et le 3 de ce décembre, sous le thème: “Europe, Globalisation et Austérité – Quel rôle pour l’Italie – Davantage d’Italie ?”. Je tiens à remercier d’ailleurs publiquement “a/simmetrie”, son initiateur, le professeur d’économie à l’Université de Pescara Alberto Bagnai, ainsi que l’Université des Abruzzes pour cette invitation, pour son accueil, et autant, pour la prise en charge de la réalisation matérielle de mon voyage, sans laquelle il ne serait d’ailleurs pas possible.

Et je parle de voyage et non pas de déplacement, car sa particularité fut qu’il a été réalisé par la route (800 km en A/R entre Athènes et Pescara), et par bateau, entre Patras et Ancône, délaissant volontairement le… sacrosaint avion, comme c’est le plus souvent le cas en pareils déplacements. Ce voyage alors ainsi voulu, avait été l’occasion de constater certains faits, de sentir combien depuis la Grèce, le voyage en Italie (et bien au-delà) demeure un voyage autant dans le temps géopolitique et ainsi crisique. L’Italie et la Grèce ne se trouvent pas dans le même cycle à travers leurs situations respectives, c’est évident.

Le professeur Alberto Bagnai. Pescara, le décembre 2017
Débat sur l’austérité. Pescara, le 3 décembre 2017
Copies… du passé comme du présent. Librairie d’Athènes, novembre 2017
Ouzo du mois de novembre. Courtes embellies révolues en Attique

Ces voyages laissent aussi la porte entrouverte pour apercevoir certaines saignées de notre modernité (ce que l’aseptisation de l’avion et des aéroports ne permettent plus), lorsque par exemple, on observe au départ du port de Patras et alors “à chaud”, ces tentatives désespérées des migrants pour se cacher entre les essieux et les marchandises des camions. Les camionneurs inquiets veillent sur leurs engins, les policiers et les vigiles… travaillent, les passeurs devraient aussi s’y trouver quelque part tout de même. Voyager par la route, c’est aussi une manière de constater enfin, combien les autoroutes italiennes sont toujours si bien fréquentées, tandis que celles de Grèce se sont vidées depuis 2010. Puis, il y a en Italie ces préparatifs de Noël, les publicités, et l’ambiance qui font penser à la Grèce des années de l’avant-crise, certaines publicités italiennes sont depuis longtemps devenues… disons intenables chez les Grecs.

Durant le colloque, j’ai été interviewé par le professeur Alberto Bagnai devant le public averti et curieux des affaires grecques, sur la situation du pays, et j’ai insisté sur certains faits alors évidents, s’agissant bien désormais de la phase-I, et de la phase-II dans “l’affaire grecque”.

J’ai insisté notamment sur ce calendrier bien précis de l’austérité, dissimulant hélas fort bien son agenda géopolitique, et sur la neutralisation (et canalisation) des réactions populaires, sur la mise à mort de la démocratie, entre autres et par exemple, en faisant adopter par le “Parlement” le texte du mémorandum Tsipras (août 2015), long de 7.500 pages que la Troïka a imposé. Un texte rédigé il faut préciser, en langue anglaise et seulement partiellement traduit en grec… d’ailleurs de manière automatique, texte pourtant affectant pratiquement tous les secteurs de l’activité, de la démocratie, des droits, comme de la vie des Grecs que les députés n’auront d’ailleurs pas lu. “De toute manière et humainement, nous n’avions guère le temps de le lire”, comme l’avaient déclaré certains ministres Syrizistes à la presse en 2015.

Retour au pays, le Nord de l’île de Corfou. Décembre 2017
Retour au pays. Igoumenítsa, extrémité Nord-Ouest de la Grèce. Décembre 2017

Les asymétries économiques dont, s’avèrent tôt ou tard dissimuler des asymétries géopolitiques, et pour aller jusqu’au fond du raisonnement, j’ai démontré qu’au bout du compte, le peuple grec est en train de subir une forme de guerre et d’agression alors asymétriques. C’est ainsi et pour tout dire toute la crainte des amis Italiens (ceux dont les yeux et les oreilles sont déjà ouverts en tout cas), que leur pays puisse “accepter” finalement sa future vassalisation troïkanne, faisant ainsi suite au dosage d’austérité que le pays de Garibaldi doit déjà supporter. Certes, la géopolitique liée à l’Italie n’est guère comparable à celle de la Grèce ou de Chypre, sauf que le raisonnement (irrationnel) de base (austérité, métadémocratie, vassalisation) semble ainsi immuable, indépendamment des pays concernés.

Au bout du processus dont l’euro constitue d’ailleurs une pièce maitresse, c’est la mort de la démocratie, c’est la mort de l’économie maitrisée sur un territoire donné par les citoyens, et c’est autant la fin de toute maîtrise du temps (du futur) et ainsi la défaite de tout espoir, à moins de briser et alors la totalité de la… coquille (entre autres européiste). C’est pour cette raison que je ne crois guère à “une autre Europe possible”, et encore moins au “Plan-B” à son propos, c’est triste à dire peut-être, ou à faire admettre, mais c’est alors ainsi.

Animaux adespotes d’Italie. Pescara, décembre 2017

Sinon, ce voyage a été l’occasion pour moi que de sortir du cadre psycho-mortel de la Grèce actuelle et ce n’est pas rien, puis, de voir comme on dit un peu de pays… avant peut-être qu’il ne soit plus du tout possible.

Les derniers beaux jours (météorologiques) de novembre et de son ouzo sur les plages d’Athènes sont bien loin, et de retour au pays, j’ai retrouvé nos appartements désespérément froids car sans chauffage central depuis 2012, puis, nos animaux que les voisins ont bien voulu garder durant… l’expédition et… observation participante en Italie.

Pluies et alors vents. Dans l’ancien temps on croyait même préparer Noël, sauf que chaque illusion peut ainsi connaître sa fin. De retour en Grèce, on se sent comme de nouveau englué dans une mélasse qui entrave la réflexion, qui empoisonne le moindre petit bonheur quotidien, et qui rend par la même occasion, toute vision des humains comme des paysages, comme obscurcie par un voile de deuil.

Cependant, j’ai pu raconter à notre grande Mimi et surtout à notre petit Hermès, dit le Trismégiste (et déjà… vieux de ses quatre mois), qu’en Italie aussi, il y a des animaux parfois adespotes (sans maître). Mission donc accomplie… géopolitique ou pas. Retour au pays et aux difficultés encore pour passer l’hiver ! Pauvre blog… dans l’exacte splendeur de sa survie…

Hermès de Greek Crisis retrouvé. Décembre 2017
* Photo de couverture: Alberto Bagnai (à gauche) et Panagiótis Grigoríou au colloque de A-Simmetrie. Italie, Pescara le 3 décembre 2017

mais aussi pour un voyage éthique, pour voir la Grèce autrement “De l’image à l’imaginaire: La Grèce, au-delà… des idées reçues !”   http://greece-terra-incognita.com/

Question de prix La rubrique de Panagiotis Grigoriou

Panagiotis  Grigoriou est Ethnologue et historien, chroniqueur, analyste, initiateur d’un concept de tourisme alternatif  et solidaire en Grèce. Le regard de l’historien et de l’anthropologue sur l’actualité et le vécu de la crise grecque.

Question de prix

 

Modernité accrue. Ateliers dits du monde. Les marchands du temple inventent, et ils inventeront jusqu’au clash final. Les enjolivures de Noël sont de retour, tandis que “nous introduisons Black Friday pour la première fois en Grèce”, ce sont les marketistes qui s’expriment de la sorte. Question de prix, comme autant pour Alexis Tsipras… pour son énorme “Prix du courage politique”. Il lui a été discerné cette semaine à Paris, couplé de celui de l’engagement au prétendu “idéal Européen”. Marchands du temple comme du “Template”, outrage politique… vendredi, effectivement noir.

Terracotta tombale. Chypre, époque classique. Musée d’art cycladique. Athènes, novembre 2017

Pour souffler un peu et pour peut-être enfin apercevoir notre monde… de l’endroit, il nous suffirait parfois une visite au Musée de l’Art Cycladique (Athènes), pour par exemple observer pendant quelques minutes cette Terracotta tombale conçue à Chypre de l’époque classique (400-310 av. J.-C.), terre cuite tout simplement à son regard alors ultime.

Les médias insistent et en rajoutent pour ce qui a tenu de la cohue qu’a provoquée dans certaines rues et sur certains trottoirs d’Athènes, cet appel… si global et marchand du vendredi noir. Devant les enseignes de taille, les plus jeunes surtout, ils auront incarné sans nécessairement le réaliser, la preuve tangible par l’aboutissement de l’offensive du (seul) technotropisme… réellement existant, marchandisé à outrance.

Les armes d’autrefois devenant parfois (pas toujours) nos dernières curiosités muséales, tandis que les armes nouveaux, ils incarneront désormais les trouvailles en matière de guerre asymétrique, vitrines comprises. Modernité oblige, on s’entassera comme alors nos ancêtres s’amassaient il y a un siècle tout juste, dans les boyaux et les tranchées de la Grande guerre… ainsi nous, devant les Smartphones, iPhone et autres… métaphones, car crise ou pas, un certain peuple en raffole. Gueules cassées d’antan, gueules cassées finalement de toujours. Fragments d’écrans… comme fragments d’obus. Vendredi, effectivement noir

Métaphones alors, puis, quelques vêtements et chaussures ont été parmi les articles prisés, question disons de prix. Et pendant que cette cohue le plus souvent localisée et médiatisée, les petits commerces des quartiers étaient comme d’habitude, désertés. Modernité ainsi accrue. Les marchands du temple inventent, à l’image de ce mannequin enchaîné derrière une vitrine dans le quartier aisé de Kolonáki, près du centre d’Athènes.

Vendredi…noir. Athènes, novembre 2017
Les armes de jadis. Musée de la guerre. Athènes, novembre 2017
Le… vendredi noir des jeunes. Athènes, le 24 novembre (Presse grecque,)
La dite mode. Athènes… et forcément Mykonos. Novembre 2017

Chez le bouquiniste proche des boutiques de mode et des derniers métaphones, on y découvre alors pêle-mêle, T. S. Eliot et son “Meurtre dans la cathédrale” traduit par le poète Yórgos Seféris, “Les maladies de la personnalité” de Théodule Ribot ouvrage traduit par Galateia Kazantzákis (écrivaine et première épouse de Nikos Kazantzákis), “L’histoire de la Grèce Antique” par l’Académie des Sciences de l’URSS… ainsi que le “Journal de Joseph Goebbels”. Ateliers dits du monde (ancien ?).

C’est également de notre distante et fraîche saison… technologique, la nouvelle est venue de l’île de Crète. C’est à l’intérieur des vestiaires d’un stade en construction, que le corps inanimé d’un homme sans-abri vient d’être retrouvé (encore) cette semaine. Il a été repéré par la sonnerie de son téléphone mobile qui résonnait sans réponse derrière la porte fermée des vestiaires (presse locale de Crète du 21 novembre 2017) . Humanité… déshabillée, plus l’électricité et son “existence” numérique.

Déchets du moment. Athènes, novembre 2017
On décore les vitrines. Athènes, novembre 2017
T.S. Eliot et Th. Ribot. Athènes, novembre 2017
Boutique reprise en travaux. Athènes, novembre 2017

Déchets, affiches et spectacles relevant du prochain “rituel”, celui de Noël, c’est d’ailleurs le moment des décorations et parfois des travaux, lorsque les magasins en faillite retrouvent preneurs, et ce n’est que très partiellement le cas. Ou sinon, (en paraphrasant à peine une réflexion d’André Breton pour ainsi réactualiser, si c’est encore possible, sa portée), comment et combien la précarité artificielle de la condition sociale (et techno-économique) de l’homme ne devrait point lui voiler la précarité réelle de sa condition humaine… et pourtant.

Disons-nous, que les apparences d’une normalité sont sauvées, ceci, car elles restent dans un sens fonctionnelles. De toute manière, les médias rodés au néant, ils ne se focaliseront guère trop longtemps sur la mise aux enchères des biens immobiliers saisis par le fisc comme par les banques. Désormais, leurs ventes aux enchères deviennent électroniques… pour que les mouvements de citoyens qui résistent ne puissent plus s’y opposer en bloquant les procédures de manière physique.

Dans cette catégorie… ainsi catégorique de tant de gens concernés, on y découvrirait d’ailleurs toute une… gamme. Gens aisés ou anciennement aisés ayant exagéré avec le crédit immobilier (avec, il faut bien préciser, la très aimable incitation des banques), puis, ces autres cas de ceux qui ont tout simplement acheté pour se loger… et que leur chômage a définitivement tout bouleversé.

La reprise des ventes aux enchères est même une des exigences coloniales, expressément formulée encore récemment par la Troïka élargie depuis Bruxelles. Après un premier blocage, en somme inefficace des ventes aux enchères… via le numérique à la gloire du numéraire, les procédures reprennent. Il y aurait plus de 1400 saisies et ainsi ventes par jour, rapporte alors la presse du moment (presse grecque) . Modernité toujours accrue.

Histoire de la Grèce ancienne et… Goebbels. Athènes, novembre 2017
Affiches et spectacles du moment. Athènes, novembre 2017
Spectacles du moment et appartement à vendre. Athènes, novembre 2017
Boutique en faillite. Athènes, novembre 2017
Appartement à louer. Athènes, novembre 2017

Les apparences d’une normalité sont donc sauvées car elles restent dans un sens, fonctionnelles. Question… de prix, à l’instar d’Alexis Tsipras… pour son énorme “Prix du courage politique”. Il lui a été discerné cette semaine à Paris, où ce… premier lampiste grec a été ainsi récompensé par la revue française “Politique internationale” et par son directeur Patrick Wajsman, politologue rangé parmi les promoteurs français des thèses néoconservatrices.

Comme on sait et en toute logique, “Politique internationale” est lue dans les cercles très officiels de l’empire financieriste et métadémocratique, et il devient donc important que de récompenser les meilleurs valets de ce système. Question… toujours de prix ! “Dans son allocution lors de la remise de prix Alexis Tsipras s’est félicité d’être parvenu à maintenir son pays à l’intérieur de la zone euro.”

rabâchent-on depuis les médias… “Eurotiques”!

Le Prix d’Aléxis Tsipras. Quotidien “Kathimeriní” du 23 novembre
L’univers de Tsipras à Paris. Presse grecque, novembre 2017

Aléxis Tsipras a par la même occasion également reçu le “Prix de l’engagement européen”, remis à la Maison du barreau de Paris, comme il a été aussi reçu par Emmanuel Macron à l’Élysée après avoir également rencontré François Hollande, toujours d’après la presse. Rencontre officielle aux clichés réalisés, parfois tragicomiques ; les physionomistes et les psychologues analyseront sans doute à souhait les expressions des corps comme celles des visages… les yeux fermés.

Car comme Tsipras lui-même vient de déclarer dans une interview accordée au “Figaro”: “(…) j’ai une communication régulière et continue avec le président Macron même si nos opinions ne sont pas toujours similaires. Nous avons la même vision, les mêmes convictions.”

Tsipras aura répété ces inepties trompeuses, bien propres à la gauche de l’ancien temps (c’est-à-dire d’il y a deux ans), du genre: “L’Europe ne peut plus prendre des décisions derrière des portes closes” ou “une autre Europe est possible”. En attendant, bien de Grecs fermeront leurs portes et leurs fenêtres pour ne pas avoir froid (car souvent nos appartements restent sans chauffage central), pendant que les plus jeunes d’entre eux, se féliciteront de leurs “récompenses” du seul et dernier technotropisme puisque comme on sait, les marchands du temple inventent, et ils inventeront jusqu’au clash final.

Vendredi noir décidément, ainsi, ces deux récompenses, et plutôt… dividendes aux yeux des Grecs, elles ont surtout et d’abord couronné l’outrage fait au peuple et à son ‘NON’ de juillet 2015. Depuis vendredi, la sphère Internet grecque déborde de messages ou commentaires incitant ouvertement à… “trucider le traître Tsipras et les autres avec”, et dans le même ordre d’idées sur un mur d’Athènes, près du (pseudo) Parlement de la colonie européiste et de la dette, on y aperçoit ce slogan, autant fort explicite: “Syrizistes traîtres”.

Emmanuel Macron et Alexis Tsipras… les yeux fermés. Paris, le 24 novembre 2017 (presse grecque)
“Syrizistes traîtres”. Athènes, novembre 2017
Ostraca, portant le nom de Thémistocle, 470-471 av. J.-C. Musée d’art cycladique, Athènes, novembre 2017

Il fut un temps bien lointain, même Thémistocle l’Athénien avait été ostracisé, pourtant vainqueur à Salamine, il joua un rôle déterminant dans la victoire grecque lors de la deuxième guerre médique. L’ostracisme de fait n’est plus, et ce sont toujours les supposés citoyens qui vont payer les pots cassés. Modernité accrue.

Nos statues copiées aux mesures anciennes, parfois installées sur nos balcons donnent l’impression de nous observer, sans plus guère pouvoir intervenir dans nos affaires, si ce n’est que dans nos rêves. Et on résistera comme on peut, ceci, à travers ces belles images reconstituées du quotidien antique au Musée d’art cycladique, au moyen des animaux en terre cuite, et enfin, à la sortie du musée, devant le regard des chat, animaux adespotes de référence bien de chez nous, certains d’entre eux, pouvant être parfois soignés, voire stérilisés, aux frais des associations œuvrant sur le terrain.

Les chats, il y en a d’ailleurs qui nous accompagnent de leur présence jusqu’à nos cimetières, car il faut souffler un peu et enfin apercevoir notre monde… de l’endroit, si possible avant de le quitter dans les dimensions dont nous croyons en tout cas, définitives.

Comme l’écrit l’économiste Kostas Lapavítsas dans sa chronique du jour sous le titre “De profundis”: “Ce qui est très exactement caractéristique de l’état actuel de l’économie grecque, c’est cette stabilité des cimetières. Par exemple, en ce 20 novembre, ELSTAT (Statistique grecque) vient d’annoncer que l’activité l’industrielle a reculé de 0,8% en septembre dernier. Cet indice est alors en baisse continue depuis environ un semestre. La reprise industrielle de grande ampleur dans laquelle tant d’espoirs gouvernementaux ont été préalablement pressentis et annoncés pour la fin 2016 et pour le début 2017, n’existe tout simplement pas.”

Nos statues des balcons. Athènes, novembre 2017
Antiquité revisitée. Musée d’art cycladique, Athènes, novembre 2017
Animal antique représenté. Musée d’art cycladique, Athènes, novembre 2017
Animal adespote récemment stérilisé (opéré). Athènes, novembre 2017

“On pourrait facilement énumérer un certain nombre d’autres indicateurs, tels que les ventes au détail, les exportations et les importations, l’investissement, la consommation, etc., mais cela n’a aucun sens. La réalité est évidente et c’est exactement ce que tout économiste raisonnable aurait prévu depuis 2013-2014. L’économie grecque s’est certes stabilisée par rapport à 2009-2010, mais cela sans la moindre croissance significative.”

“Les larges couches de la société grecque ont été épuisées et elles acceptent la situation on dirait, avec patience. La volte-face d’Alexis Tsipras en 2015 a tué l’espoir des couches populaires, ouvrières, agricoles et ainsi celles de la classe moyenne. Sauf que les gens ne sont en aucun cas d’accord avec ce qui s’y passe, comme en témoigne la récente enquête d’opinion du sondeur Public Issue. Les Grecs accepteraient le mémorandum sans réagir dynamiquement, cependant, ils le désapprouvent par leur profond dégoût mais alors muet. Ce paradoxe est il faut dire autant d’une grande importance, pour les suites politiques au pays.”

“Plus précisément, la mutation SYRIZA a donné une grande confiance à tous ceux qui ont traversé la crise ayant éprouvé les pertes les plus légères qu’elles soient, en particulier au sein des couches très aisées de la population. Et pour ces gens, il n’y a plus la moindre hésitation lorsqu’il s’agit d’exhiber leur fortune. Une simple promenade dans le centre d’Athènes est suffisant pour apercevoir cette couche et classe aisées et sans pitié, insolence d’une classe fabriquée (ou sinon renforcée) par les mémoranda (politiques d’austérité), et qui profite de son confort sans craindre de le montrer aux chômeurs, aux pauvres, à cette grande majorité de la population laquelle passe son temps à calculer mêmes ses pauvres centimes à chaque euro.” (“Quotidien des Rédacteurs” du 25 novembre 2017).

Belle exposition. Musée byzantin. Athènes, novembre 2017
Manière de voir. Athènes, novembre 2017

C’est un constat que je partage et qui trompe d’ailleurs autant et fréquemment nos touristes, quant aux réalités du pays. C’est bien connu, les touristes circulent le plus souvent dans un périmètre bien précis, tandis que les paupérisés du pays comme ceux de la ville d’Athéna devenus (partiellement) invisibles, ils ne sortent pratiquement plus de chez eux.

Et pour ce qui est des couches aisées, je me souviens même que durant ces mois très denses de la première période Troïkanne, aux manifestations populaires très massives, les plus fortunés, souvent ils hésitaient d’exhiber leurs richesses, essentiellement par crainte d’être attaqués, si ce n’est que verbalement. Mais depuis, les temps ont visiblement changé.

Et l’on résistera irrévérencieusement aux ukases des marchands du temple tout comme devant leurs vendredis plus noirs que jamais, autant à travers par exemple nos écrivains ou en soutenant ceux qu’y travaillent pour faire connaître leurs œuvres, en Grèce comme aussi ailleurs. Les amis Odile et Yannis de Lexikopoleío , cette belle librairie francophone du quartier de Pagráti à Athènes, ont organisé cette semaine la rencontre et présentation avec ceux de la librairie parisienne et des éditions Desmós, sous l’impulsion de notre ami également, Yannis Mavroeidakos, ainsi que de ses deux nouvelles collections de poésie et de prose.

Il faut dire que depuis 1983, la librairie hellénique Desmós accueille et conseille les amateurs de littérature grecque à Paris, dans le quartier de Montparnasse. Dernièrement, Desmós a (entre autres) publié “Le Retour en Grèce” du romancier Dimitris Nollas, et “Alba” du jeune poète Thomas Tsalapatis et durant cette émouvante soirée à Lexikopoleío laquelle n’avait absolument rien d’un vendredi noir, nous avons rencontré le romancier Dimitris Nollas, son traducteur Richard Tchélébidès, ainsi que le poète Thomas Tsalapatis et Yannis Mavroeidakos de Desmós.

Lexikopoleío, le 23 novembre. Yannis Mavroeidakos debout sur la photo
Lexikopoleío le 23 novembre. Yannis Mavroeidakos (à gauche) et l’écrivain Dimitris Nollas (à gauche)

Les marchands du temple inventent, et ils inventeront jusqu’au clash final, celui des enjolivures de Noël compris. Question de prix, comme pour Alexis Tsipras… pour son énorme “Prix du courage politique”, et face à l’outrage, question de vivre aussi pour nous, je revois enfin ce week-end mon cousin Kostas après tout un petit moment.

“Nous grignoterons quelque chose chez moi, nous ne pouvons pas sortir, la pizzeria nous coûtera au mieux 20€… et nous ne pouvons plus nous le permettre, car nous passons notre temps à calculer même nos pauvres centimes de chaque euro. Nous en avons assez d’être pauvres, et être riches ne nous dit rien, sauf qu’il n’y a plus de place entre les deux, c’est-à-dire pour nous. C’est bien clair et c’est autant plus clair depuis Tsipras. Entre les vrais riches et les vrais pauvres… il n’y aura plus personne debout”, affirme alors mon cousin Kostas.

Mimi et Hermès de Greek Crisis. Athènes, novembre 2017

Loin de “l’idéal Européen” et oubliant les marchands du temple et les marketistes, je vais lui raconter les rencontres de Lexikopoleío, les nouvelles de la famille, celles également, du petit et imperturbable Hermès de ‘Greek Crisis’ qui grandit de jour en jour.

Question de vie. Ateliers dits du cœur !

Hermès de Greek Crisis. Athènes, novembre 2017
* Photo de couverture: Mannequin enchaîné. Athènes, novembre 2017

mais aussi pour un voyage éthique, pour voir la Grèce autrement “De l’image à l’imaginaire: La Grèce, au-delà… des idées reçues !”   http://greece-terra-incognita.com/

Quand la dette publique « légitime » la casse du droit du travail

Le CADTM publie ce jour un article à l’occasion du vote « solennel » à l’Assemblée nationale de la réforme du droit du travail en France, mise en miroir avec les politiques d’austérité imposées à la Grèce, et passées au crible du rapport de l’expert de l’ONU sur l’impact de la dette sur les droits du travail : des politiques qui violent les obligations nationales et internationales, et qui sont infondées sur les plans de la théorie et de la pratique économique.

Quand la dette publique « légitime » la casse du droit du travail

27 novembre par Anouk Renaud , Simon Perrin

(CC – Flickr – Jeanne Menjoulet)

Alors que les « débats » sont ouverts à l’Assemblée sur la réforme du droit du travail déjà entrée en vigueur depuis deux mois en France et à laquelle le vote « solennel » du 28 novembre 2017 donnera force de loi, examinons au regard du dernier rapport de l’ONU consacré à l’impact de la dette extérieure sur les droits du travail, ces réformes qui, de la Grèce à la France, visent à rebooster la croissance pour « rembourser la dette ».

De l’ajustement macronien en France…

Comme le rappelait fin septembre l’actuel PDG d’Atos et ancien ministre de l’économie, Thierry Breton, sur le plateau de France Télévision, il aura suffi d’une décennie pour que l’Hexagone passe du peloton de tête au peloton de queue en matière de déficits publics, avec un endettement équivalent aujourd’hui à 98 % du PIB contre 62 % il y a 10 ans |1|. En prévision de l’application des mesures néolibérales décidées par le gouvernement En Marche, le ministre de « l’action et des comptes publics » Gérald Darmanin continue de faire porter aux Français-es la responsabilité de rentrer dans les clous des critères de Maastricht et leur demande d’assumer le paiement des quelques 42 milliards d’euros d’intérêts annuels |2| et le renouvellement des 185 milliards d’euros de titres de dette qui arriveront à échéance en 2018 |3| (car la France fait rouler sa dette en réempruntant chaque année sur le marché des capitaux la même somme qu’elle rembourse pour ses emprunts arrivés à échéance), ajoutés aux 60 milliards d’euros qui permettent de combler le déficit primaire : « votre dette, quand un petit français naît c’est 32 000 euros par habitant, quand il travaille c’est 75 000 euros. […] La vérité c’est que nous devons faire tous collectivement des efforts et nous promettons aux Français qu’ils se feront sur des économies et pas en augmentant les impôts » |4|. Plus que de ne pas augmenter les impôts, le gouvernement promet en fait une baisse de 10 milliards d’euros d’impôts |5| sur les sociétés et le capital (allègement des cotisations patronales, suppression de l’ISF, etc). Et avec en première ligne des « efforts collectifs » qui sont présentés dans le « plan d’action pour l’investissement et la croissance » : la réforme du droit du travail |6|.


Les 36 mesures que comptent les 5 ordonnances Macron, attaquent de front les droits des travailleur-euse-s sur au moins trois axes : elles facilitent et réduisent le coût des licenciements, permettent de casser les normes existantes afin de précariser l’emploi et ses conditions d’exercice, et bouleverse la démocratie au sein de l’entreprise, en confisquant leur pouvoir de représentation aux syndicats.

Ainsi, sous la menace d’un licenciement pour « cause réelle et sérieuse » et sans obligation de reclassement, le contrat de travail sera désormais modifiable dans toutes ses dimensions grâce aux accords de maintien de l’emploi, qui pourront être imposés dans n’importe quelle situation du moment qu’ils permettent de « répondre aux nécessités liées au fonctionnement de l’entreprise » |7|.

Prenant exemple sur le Portugal |8|, la réforme prévoit également un plafonnement des indemnités de licenciement, en rupture totale avec le principe de libre appréciation par le juge du préjudice subi par les salarié-e-s au regard de leur situation individuelle : au-delà de 29 ans d’ancienneté, un-e salarié-e recevra au maximum moins de deux ans de salaires |9|.

La création du « CDI de chantier » qui est un CDD déguisé inspiré du Job Act italien, permettra, quant à lui, aux employeur-euse-s d’économiser la prime de précarité en fin de contrat.

Poursuivant la poussée menée avec la loi El Khomri en 2016 visant à briser la « hiérarchie des normes », comme en Espagne, en Irlande ou en Belgique, les ordonnances dites macroniennes élargissent les possibilités de déroger aux accords de branches et conventions collectives, en permettant aux employeur-euse-s de négocier des conditions de travail et de rémunération (en plus du temps de travail depuis 2016) en dessous des standards du secteur professionnel. Affaiblissant considérablement le pouvoir des syndicats dans l’entreprise, l’employeur-euse pourra faire voter l’accord directement par les salarié-e-s dans les entreprises de moins de 20 salarié-e-s, en s’adressant à des représentant-e-s non mandaté-e-s dans les entreprises de moins de 50 salarié-e-s, ou en obtenant seulement 30 % des voix des salarié-e-s avec l’accord de certains syndicats dans les entreprises de plus de 50 salarié-e-s |10|. Dans la même veine, la durée maximale des CDD ne sera désormais plus limitée par la loi, mais négociée au sein des branches : comme en Roumanie |11|, un-e salarié-e pourra voir son CDD renouvelé pendant 5 ans au sein de la même entreprise et sur le même poste.

C’est quoi l’inversion de la hiérarchie des normes ?À l’instar d’autres domaines du droit, le code du travail obéit à une hiérarchie précise qui organise les différentes normes, leur donne plus de valeur que d’autres. La hiérarchie des normes était la suivante : la Constitution est plus forte que la Loi > la Loi est plus forte que les accords de branches et conventions collectives > les accords de branches et conventions collectives sont plus fortes que les accords d’entreprises. Ainsi, les conditions de travail et de rémunération négociées par accord de branche ne pouvaient être moins favorables que la loi et les conditions de travail et de rémunération négociées par accord d’entreprise ne pouvaient être moins favorables que l’accord de branche.

En brisant cette hiérarchie des normes, les dernières réformes du droit du travail mises en place partout en Europe visent à faire disparaître les accords de branches et conventions collectives, et l’ensemble des acquis sociaux qu’ils permettent de défendre au sein de chaque secteur professionnel.

Se faisant, Macron applique à la lettre les recommandations qui ont été faites à la France, en 2016 par la Commission européenne, s’appuyant elle-même sur le programme des Grandes orientations de politiques économiques, élaboré en concertation avec les ministres de l’Économie et les chefs d’État européens |12|, et en 2017 par le Semestre européen, organe de surveillance des politiques économiques et budgétaires créé en 2011 |13|. Pour remplir l’objectif de réduction des déficits publics à 3 % du PIB, la France est ainsi sommée de maintenir la réduction du coût du travail, de faciliter les licenciements et les dérogations aux dispositions juridiques générales, pour flexibiliser les contrats. Fondé sur l’idée que pour rembourser la dette il faut stimuler la croissance, et que pour recouvrer la croissance économique il faut déréglementer le marché du travail, l’ajustement des économies de l’Union européenne s’est accéléré depuis la crise de 2008 |14|, et s’est appliqué avec encore plus de brutalité aux pays du Sud de l’Europe, pour qui les recommandations sont également venues de la Banque centrale européenne.


… À la stratégie du choc en Grèce

En Grèce, comme au Portugal, à Chypre et en Irlande, les réformes du droit du travail de ces dernières années sont intervenues directement suite à la crise de la dette. Le démantèlement du code du travail est devenu ainsi la contrepartie à l’octroi de prêts.

En Grèce, les deux premiers memoranda, conclus respectivement en 2010 et 2012 vont s’atteler notamment à deux chantiers d’importance : la démolition du système de conventions collectives et la baisse du salaire minimum. Pour ce faire, la Troïka (FMI, Banque centrale européenne et Commission européenne) a exigé d’abord la fin du système d’extension des conventions collectives à un secteur tout entier, restreignant ainsi leur périmètre d’application aux seuls employeurs membres d’associations patronales. Tandis que les syndicats se voient supprimer leur capacité à conclure des conventions collectives nationales, une nouvelle instance est créée : les associations de personnes, des groupes ad hoc d’au moins cinq personnes et à qui l’on accorde le droit (traditionnellement réservé aux organisations syndicales) de conclure des accords d’entreprise. Enfin, l’inversion de la hiérarchie des normes, qui fait primer les accords d’entreprises (pouvant donc être conclus par des associations de personnes) sur les accords de secteur et nationaux fera le reste.

Concernant le salaire minimum : pour l’ensemble des travailleur-euse-s grec-que-s, il passera de 751 euros à 586 euros bruts, à l’exception des jeunes de moins de 25 ans pour qui un salaire minimum spécifique de 510 euros est créée. Ce salaire minimum d’exception (et donc illégal) fait partie du « package » du contrat jeune imposé par la Troïka. Il prévoit une période d’essai de deux ans, l’exonération des cotisations patronales et la suppression des allocations chômage pour les travailleur-euse-s de moins de 25 ans.

Parallèlement à cela, d’autres mesures seront imposées comme la mise en place d’une période d’essai pour tous les CDI durant laquelle le licenciement se fait sans préavis, l’extension de la durée maximale des CDD de deux à trois ans, l’abolition des Prud’hommes, ou encore le travail obligatoire dans certains secteur en cas de grève.

Toutes ces réformes ont-elles permis à la Grèce de sortir de la crise ? Non, et le cas de la Grèce a au moins le mérite de fournir un démenti empirique contre le discours macronien.

Si l’on regarde chez nos voisins hellènes, il ne fait aucun doute que les réformes du marché du travail n’améliorent ni l’emploi, ni la compétitivité des entreprises. Entre 2010 et 2016, le PIB grec a chuté de 27 % et le nombre de petites et moyennes entreprises est passé de 900 000 en 2009 à 450 000 aujourd’hui |15|. Les salaires sont aujourd’hui à 75 % de leur niveau de 2010, tandis que le chômage avoisinait les 24% de la population active et les 50 % chez les moins de 25 ans en 2016 |16|.

Quant aux prétendus « gains de compétitivité », on observe que la réduction du « coût » du travail, engendrée par toutes ces réformes, ne s’est pas traduite par une baisse des prix et donc une augmentation des parts de marchés gagnées par les entreprises grecques. En revanche, le taux de marge des entreprises en Grèce a augmenté de 36 % par rapport à la moyenne des autres pays de l’OCDE |17|. Même la Commission européenne le reconnaissait à demi-mot en 2013 : « les taux de marge ont augmenté (…) absorbant ainsi une partie de la réduction des coûts salariaux unitaires » |18|.

En revanche, les conditions de travail et les droits des salarié-e-s se sont vus largement dégradés. L’inspection du travail recensait 6 500 accidents du travail déclarés en 2016 contre 5 721 en 2010 et cela malgré la réduction significative de l’activité des entreprises |19|. Alors qu’en 2009, 83 % des travailleur-euse-s étaient protégé-e-s par une convention collective, ils-elles ne sont plus que 42 % en 2013. Considérant en plus qu’en 2013 et 2014 la majorité des conventions a été conclue par des associations de personnes, parmi ces 42 % beaucoup de travailleur-euse-s sont couvert-e-s par des accords bien moins protecteurs que les conventions de secteur ou nationales |20|. Sur 200 conventions collectives avant l’arrivée de la Troïka, il n’en reste aujourd’hui qu’une petite dizaine… |21|

Un groupe d’experts indépendants invalide les réformes grecques en matière de droit du travailAlors que les mauvais résultats en Grèce mettaient clairement à mal la pertinence des réformes imposées par les Institutions (FMI, BCE, CE et MES), celles-ci ont dû concéder, dans le troisième mémorandum, la mise en place d’un groupe d’experts indépendants pour évaluer le marché du travail grec, composé de quatre experts nommés par le gouvernement grec et de quatre autres (dont le président) désignés par les Institutions. À côté de ce groupe d’experts, le troisième mémorandum demande au gouvernement grec d’aller encore plus loin dans la « flexibilisation » du marché du travail, en libéralisant les procédures de licenciement collectif, en légalisant le lock-out |22| et restreignant le droit de grève. Des exigences dont le FMI se fait le relais le plus zélé.

Pourtant dans son rapport de septembre 2016 |23| ce groupe d’experts fait le constat que le contrat individuel règne dans l’économie grecque au détriment d’une réelle protection des droits des travailleur-euse-s. Parmi ses recommandations |24|, on trouve la nécessité de ne pas toucher au droit de grève, garanti constitutionnellement et déjà bien trop limité ainsi que le maintien de l’interdiction du lock-out, elle aussi garantie constitutionnellement. Ou encore le fait qu’un accord d’entreprise ne peut pas être moins protecteur qu’un accord national ou sectoriel.

Bien évidemment, ce rapport n’a été utilisé ni par les Institutions, ni même d’ailleurs par le gouvernement grec. Des conclusions complètement ignorées, puisque dans le cadre de la troisième revue entamée en juin 2017, le gouvernement Anel-Syriza s’est engagé à mettre en œuvre 95 mesures parmi lesquelles la « simplification » du code du travail, la modification des conditions de vote du droit de grève…


Ou comment revenir sur la distribution de la valeur

Dans un rapport de décembre 2016, l’expert de l’ONU, Juan Pablo Bohoslavsky, traite des effets de la dette extérieure sur les droits du travail |25|. Une large part y est consacrée à la dénonciation des nombreuses violations des droits de l’Homme, à commencer par les droits du travail, commises au nom du remboursement de la dette, avec le soutien sans faille des grandes institutions financières internationales. Pour beaucoup d’entre elles, les réformes du droit du travail de ces dernières années sont frappées d’illégalité, dans la mesure où elles entrent en contradiction avec plusieurs instruments de droit interne et international, voire les nient totalement. Il est évident que les exigences de la Troïka et des États créanciers violent notamment les conventions fondamentales de l’Organisation internationale du travail et la Charte sociale européenne. En septembre 2014, la Confédération générale des travailleurs grecs (GSEE) déposait d’ailleurs une plainte auprès du Conseil de l’Europe contre l’État grec pour non-respect de la charte sociale européenne, garantissant notamment un salaire digne, le droit de négociation, le droit de grève, un délai raisonnable de licenciement |26|. Des obligations internationales également violées par les institutions financières internationales, tenues de les respecter elles aussi lorsqu’elles accordent des prêts et imposent des réformes en contrepartie.

Sur le terrain de la théorie économique, le rapport de Juan Pablo Bohoslavsky s’avère également très utile, dans la mesure où il bat en brèche le fondement de ces réformes du droit du travail, dictées au motif qu’elles « générerai[en]t de la croissance et permettrai[en]t ainsi de prévenir ou de contribuer à enrayer les crises de la dette » (Bohoslavsky, p. 1). En effet, voici des décennies que l’OCDE, le FMI, la BM ou encore la Banque centrale européenne défendent l’idée selon laquelle les droits du travail et les lois de protection de l’emploi sont parmi les principaux obstacles à la croissance économique Or, cette idée, « vigoureusement remise en cause par la recherche théorique », ne passe pas l’épreuve des faits (p.16). Ayant minutieusement épluché une trentaine d’ouvrages et de corpus d’études produits sur le sujet, Bohoslavsky nous rappelle tout bonnement qu’aucun élément concret ne permet d’affirmer que les réformes du marché du travail, menées dans le cadre des politiques d’austérité, contribuent à la reprise économique des pays après une crise de la dette. Tout au mieux, les études menées concluent à une absence de lien « consistant, négatif ou positif, entre les lois générales sur le travail et le chômage » (p.17). Une étude de Dean Baker publiée en 2005 sur les données de 20 pays de l’OCDE indiquait ainsi ne parvenir à démontrer aucune relation entre l’affaiblissement des institutions du marché du travail et la baisse du chômage. Une absence de résultats criante, également observable dans les rares études menées dans les pays en développement. En réalité, les chercheur-euse-s ont bien plus de facilité à prouver exactement le contraire, en identifiant les fonctions du droit du travail qui contribuent à « l’efficacité économique » : un meilleur fonctionnement du marché, la stabilisation de la demande dans les périodes de récession (p.18) ou encore leur effet positif sur la répartition du revenu (p.17). Notons ainsi les résultats d’une étude menée en 2013 par Pasquale Tridico qui conclut que les pays de l’Union européenne ayant eu les meilleurs résultats pendant la crise économique de 2007 à 2011 étaient ceux dont les marchés du travail étaient les moins flexibles (p.18).

Ainsi l’experte conclut qu’en absence d’une quelconque utilité économique, l’application de ces réformes, destinées à miner le droit du travail, semblent être motivées par d’autres facteurs « tels que des préjugés idéologiques et la volonté non déclarée de revenir sur les programmes de distribution [de la richesse produite] » (p.21).


Contre l’agenda néolibéral global : auditons les dettes, renforçons les luttes

Qu’elles soient appliquées sur un court terme à la faveur d’une crise de la dette latente comme en Grèce ou bien distillées sur un plus long terme comme le recommandait l’OCDE il y a déjà 20 ans |27|, à l’instar de la France qui agite le spectre d’une crise de la dette imminente ; ces mesures d’ajustement, parmi lesquelles les réformes du travail occupent une place de choix, reposent donc sur des raisonnements fallacieux. Le rapport de l’expert ONUsien, J. Pablo Bohoslavsky vient corroborer cette analyse en fournissant de précieux arguments théoriques et empiriques à charge contre les fondements et les effets de ces ajustements menés partout dans le monde depuis des années au nom de la dette.

Plus que jamais, il ne peut y avoir de lutte anti-austérité sans s’attaquer à la dette, sans l’auditer, sans remettre en question le pouvoir qu’elle produit. Sinon elle restera l’éternel « prétexte » à la destruction des droits des travailleur-euse-s, c’est-à-dire « la raison invoquée pour cacher le vrai motif d’une action » |28| : à savoir l’application d’un agenda néolibéral global. Une lutte anti-austéritaire qui ne peut se limiter aux arènes feutrées ONUsiennes, tant les institutions semblent sourdes aux constats économiques et aux arguments juridiques. L’expert de la dette précise d’ailleurs dans son rapport que « les institutions financières internationales sont plus sensibles qu’on ne le croit aux pressions politiques exercées par les syndicats nationaux et qu’elles feront sans doute des concessions sur les questions liées au marché du travail si elles sont confrontées à un mouvement de protestation important » (p.24).

Gardons espoir que les journées de grève et de manifestations qui se multiplient en France depuis la rentrée, et ciblent maintenant l’ensemble de la « politique libérale » et « antisociale » de Macron et sa clique (fiscalisation des cotisations chômage et maladie |29|, fusion des régimes de retraite |30|, durcissement des contrôles sur les recherches d’emploi |31|, en prélude à la destruction de la protection sociale) puissent venir à bout des velléités du gouvernement En Marche.


Avec l’aimable contribution du CADTM France. Merci à elles et eux ! Marie-Claude Carrel, Pascal Franchet, Yvette Krolikowski, et Nicolas Sersiron, du CADTM France.

Notes

|1| Thierry Breton était l’invité « inattendu » de l’Émission politique consacrée au Premier ministre du gouvernement En Marche Édouard Philippe, sur France 2, le 28 septembre 2017. La vidéo est accessible sur le lien suivant : https://www.youtube.com/watch?v=_XWyMYm1B70

|2| Les dernières prévisions du montant de la charge de la dette pour 2017 sont disponibles sur le site internet de l’Agence France Trésor, et accessibles sur ce lien : http://www.aft.gouv.fr/rubriques/charge-de-la-dette_93.html

|3| Les prévisions de financement de l’État par émissions de dette à moyen et long terme nettes des rachats sont disponibles sur le site internet de l’Agence France Trésor, et accessibles sur ce lien : http://www.aft.gouv.fr/articles/besoins-et-ressources-de-financement-de-l-etat-en-2018-et-point-sur-l-annee-2017_13044.html

|4| Gérald Darmanin était l’invité de Jean-Jacques Bourdin dans son émission de radio sur RMC le 30 juin 2017. La vidéo est accessible sur le lien suivant : https://www.youtube.com/watch?v=Sri7pmJMKbE

|5| Henri Wilno économiste membre de la Fondation Copernic, « Budget : les inégalités pour programme », Le Chiffon Rouge Morlaix. Article accessible sur ce lien : http://www.le-chiffon-rouge-morlaix.fr/2017/10/fondation-copernic-budget-les-inegalites-pour-programme-henri-wilno-economiste.html

|6| Le plan d’actions pour l’investissement et la croissance, présenté par le premier ministre en déplacement à Niort le 11 septembre 2017 est disponible sur ce lien : http://www.gouvernement.fr/sites/default/files/contenu/piece-jointe/2017/09/dossier_de_presse_-_plan_dactions_pour_linvestissement_et_la_croissance_-_11.09.2017.pdf

|7| Dan Israel, « Ordonnances : le contrat de travail n’est plus une protection », Notre dossier : Loi travail saison 2, Mediapart, 22 septembre 2017. Article accessible sur ce lien : https://www.mediapart.fr/journal/economie/dossier/notre-dossier-loi-travail-saison-2

|8| Rachel Knaebel, « Les réformes du droit du travail généralisent la précarité partout en Europe », Bastamag, 22 mars 2016. Article accessible sur ce lien : https://www.bastamag.net/Partout-en-Europe-les-reformes-du-travail-facilitent-les-licenciements-et

|9| Dan Israel, op. cit.

|10| Dan Israel et Manuel Jardinaud, « Loi travail : ce que le gouvernement fait aux salariés », Notre dossier : Loi travail saison 2, Mediapart, 31 août 2017. Article accessible sur ce lien : https://www.mediapart.fr/journal/france/310817/ce-que-le-gouvernement-fait-aux-salaries?page_article=3

|11| Rachel Knaebel, op. cit.

|12| Coralie Delaume, « Ce que la loi El Khomri doit à l’Union européenne », Figaro Vox, Le Figaro, 17 mai 2016. Article accessible sur ce lien : http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2016/05/17/31001-20160517ARTFIG00137-ce-que-la-loi-el-khomri-doit-a-l-union-europeenne.php

|13| Isabelle Schömann de l’Institut syndical européen, citée dans Rachel Knaebel, op. cit.

|14| Emmanuelle Mazuyer, directrice de recherche au CNRS, « Réforme du code du travail : Un mouvement d’ampleur en Europe depuis la crise de 2008 », Le Monde, 22 septembre 2017. Article accessible sur ce lien : http://www.lemonde.fr/politique/article/2017/09/22/reforme-du-code-du-travail-un-mouvement-d-ampleur-en-europe-depuis-la-crise-de-2008_5189903_823448.html

|15| Fabien Perrier, « En Grèce, les lois Macron avant l’heure… », Regards, septembre 2017. Accessible à : http://www.regards.fr/web/article/en-grece-les-lois-macron-avant-l-heure

|16| Wolfgang Däubler, “On the other side, you have only crocodiles : Greece under the Troika”, International Union Rights, Vol. 24, No. 1, World Bank & IMF (2017), pp. 11-13

|17| Michel Husson, « Grèce : une économie dépendante et rentière », ATTAC, avril 2015. Accessible à : https://france.attac.org/nos-publications/les-possibles/numero-6-printemps-2015/dossier-monnaie-et-finance/article/1-michel-husson-grece-pourquoi-une#t3-Les-baisses-de-salaires-n-ont-pas-ete-repercutees-dans-les-prix-a-nbsp

|18| Commission européenne, « Labour Costs Pass-through, Profits and Rebalancing in Vulnerable Member States », Quarterly Report on the Euro Area, vol. 12, n°3, 2013 ; cité par Michel Husson, op.cit.

|19| Fabien Perrier, op. cit.

|20| Wolfgang Däubler, op.cit.

|21| Amélie Poinssot, « Yorgos Katrougalos : ce qu’a produit la réforme du marché du travail en Grèce », Mediapart, septembre 2017. Accessible à : https://www.mediapart.fr/journal/economie/070917/yorgos-katrougalos-ce-qu-produit-la-reforme-du-marche-du-travail-en-grece?onglet=full

|22| Le lock-out est une procédure qui permet de fermer temporairement une entreprise, non pas pour des motifs économiques mais pour appuyer des revendications patronales lors d’un conflit. Le lock-out peut ainsi être utilisé pour « casser » une grève.

|23| Voir le rapport en question : http://www.capital.gr/content/relatedfiles/68/6898c2f55b6f4348828383f331261304.pdf

|24| Sur 12 recommandations, 8 ont été décidées à l’unanimité tandis que 4 à la majorité.

|25| Juan Pablo Bohoslavsky, Rapport de l’expert indépendant chargé d’examiner les effets de la dette extérieure et des obligations financières internationales connexes des États sur le plein exercice de tous les droits de l’homme, en particulier des droits économiques, sociaux et culturels, présenté au cours de la 34e session du Conseil des droits de l’Homme, Haut-commissariat aux droits de l’Homme, 27 décembre 2016. Le rapport en six langues sur ce site : http://ap.ohchr.org/documents/dpage_f.aspx?s=40 ; ainsi qu’en langue française sur ce lien : https://documents-dds-ny.un.org/doc/UNDOC/GEN/G16/441/39/PDF/G1644139.pdf?OpenElement

|26| Greek general Confederation of Labour (GSEE) v. Greece, Case No. 111/2014

|27| Chistian Morisson, « La faisabilité politique de l’ajustement », Cahier de politique économiques, OCDE, 1996, cité dans, Éric Toussaint, La Bourse ou la Vie. La Finance contre les peuples, 1998.

|28| Définition du dictionnaire Larousse.

|29| Ivan Best, « Suppression des cotisations chômage et maladie : ce que veut dire la proposition Macron », La Tribune, 08 décembre 2016. Article accessible sur ce lien : http://www.latribune.fr/economie/france/suppression-des-cotisations-chomage-et-maladie-ce-que-veut-dire-la-proposition-macron-623310.html

|30| Philippe Pihet, « Retraites : chronique d’une réforme annoncée », Miroir Social, 27 septembre 2017. Article accessible sur ce lien : http://www.miroirsocial.com/actualite/15059/retraites-chronique-d-une-reforme-annoncee

|31| Emmanuel Macron était l’invité de l’émission Grand entretien diffusé sur TF1 le 15 octobre 2017. La vidéo est accessible sur ce lien suivant : https://www.youtube.com/watch?v=orKQ_A5MFZQ

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Comment le cimentier Lafarge a demandé et obtenu le démantèlement du droit du travail en Grèce

Comment le cimentier Lafarge a demandé et obtenu le démantèlement du droit du travail en Grèce

par Benoit Drevet, Leila Minano, Nikolas Leontopoulos

Dans l’opinion publique grecque, c’est un fait acquis : le droit du travail a été démantelé sous la pression des lobbies. Mais jusqu’ici, les preuves manquaient pour étayer cette affirmation. Un mail confidentiel de novembre 2011 montre comment le cimentier français Lafarge, déjà mêlé à plusieurs scandales, a participé avec un certain succès à l’entreprise visant à influencer la réforme historique du code du travail, alors menée par le gouvernement d’Athènes.

Le plus souvent, le monde des affaires se montre impénétrable. Mais avec le temps certains secrets finissent par s’éventer. Le cimentier français Lafarge – désormais allié au Suisse Holcim – peut en témoigner. La fuite d’un e-mail confidentiel obtenu par le quotidien grec Efimerida ton Syntakton – partenaire du collectif de journalistes Investigate Europe – montre comment il y a six ans le leader mondial du ciment, profitant de la crise grecque, a fait pression pour obtenir d’Athènes une dérégulation du droit du travail, au-delà de ce que les réformes engagées prévoyaient déjà.

Dans cette correspondance privée remontant au début du mois de novembre 2011, Pierre Deleplanque, alors directeur général du cimentier grec Héraclès General Cement Company, filiale détenue à 100 % par Lafarge-Holcim, interfère auprès de l’homme fort du FMI en Grèce, le Néerlandais Bob Traa. Deux économistes grecs du Fonds monétaire international sont en copie du mail : Georgios Gatopoulos et Marialena Athanasopoulou.

Sur un ton des plus chaleureux, le Français écrit à son « cher Bob », suite à leur rencontre « utile, édifiante et opportune » dans le bureau du patron du Fond monétaire international (FMI) le lundi précédent. Ce jour là, le lundi 31 octobre 2011, le premier ministre George Papandréou annonce un référendum (qui sera finalement annulé). « Espérons que la situation restera sous contrôle, s’autorise le dirigeant d’entreprise, et que le peuple grec décidera de rester dans l’euro et de retourner sur la voie des réformes ».

Lafarge transmet ses propres propositions de réformes

Mais Lafarge a un autre objectif en ligne de mire : la réforme du droit du travail, qui ne va pas assez loin pour le cimentier. L’émissaire de Lafarge minimise la portée des réformes structurelles entreprises par le gouvernement sous la pression de la Troïka – les experts de la Commission européenne, de la Banque centrale européenne (BCE) et du FMI chargés d’auditer les finances publiques dans le cadre de l’accord de refinancement de la Grèce négocié en 2010. D’après lui, celles-ci n’ont « malheureusement (…) pas démontré leur efficacité (…), soit en raison de l’inadéquation des mesures, soit des lacunes constatées dans leur mise en œuvre ».

Il faut dire qu’Héraclès, « l’un des plus grands groupes industriels en Grèce », a subi « cinq trimestres consécutifs de pertes nettes ». Des résultats désastreux dus, se plaint le dirigeant de Lafarge, à « la baisse de 65% de la demande de ciment en Grèce, à la chute des exportations et l’incapacité du gouvernement à payer les entrepreneurs pour le travail accompli ». Ce qui aurait entraîné l’apparition de « créances douteuses » à hauteur de « 65 millions d’euros » pour sa seule filiale. Le patron propose donc de renverser la vapeur.

« Comme promis », il joint à son e-mail « un document informel résumant la proposition de Lafarge pour des réformes structurelles plus ciblées ». Avec, en ligne de mire, le démantèlement d’une part cruciale des acquis sociaux des travailleurs grecs jugés peu productifs et trop chers : « Un employé produit 2,6 tonnes, contre 5,3 tonnes par employé en Espagne (…) le coût moyen par employé est de 67 000 euros contre 49 000 euros au Royaume-Uni ». Des suggestions qui vont en partie, hasard ou non, se retrouver dans la future réforme du travail, votée quelques mois plus tard.

La première proposition du cimentier : « La généralisation de groupes d’arbitrage indépendants composés d’hommes d’affaires respectés et de professionnels sans affiliation politique » en lieu et place de l’Organisation de médiation et d’arbitrage grec (OMED). L’organisme national, qui intervient lors des litiges autour des négociations de conventions entre employeurs et salariés est coupable, d’après lui, d’outrepasser ses fonctions et de « maintenir en vigueur des conventions collectives antérieures » à « l’esprit de la loi » 3899, votée onze mois plus tôt, en décembre 2010. Une loi à laquelle il semble tenir puisque celle-ci vise à « mieux équilibrer le pouvoir employeurs-employés dans la négociation » au sein de l’entreprise et qui, par dessus tout, limite les compétences de l’OMED « aux discussions sur le salaire minimum ».

Faciliter les licenciement, abolir les conventions collectives

Licencier plus facilement, c’est le deuxième desiderata de Lafarge. Le cimentier trouve les licenciements « trop spécifiquement et trop strictement définis » par la loi (sic). Résultat, il s’insurge de voir « les licenciements facilement contestés devant les tribunaux ». La loi de décembre 2010 avait pourtant déjà mis un coup de canif aux limitations en faisant passer « le seuil de licenciement de 2% à 5% de l’effectif », avec « un maximum de 30 mises à pied par mois » pour les entreprises de plus de 150 employés. Là encore, il juge cette disposition insuffisante pour les grands groupes. Il ouvre donc une nouvelle piste de réflexion – assez obscure il faut le dire : « Permettre aux entreprises d’absorber les cotisations sociales des employés proches de la retraite, sans aucun critère restrictif ». Pour convaincre son interlocuteur, il fait miroiter des « gains multiples pour l’État (…), pour l’employé et pour l’entreprise ».

Troisième mesure réclamée par Lafarge, l’abolition des conventions collectives sectorielles afin de donner davantage de « souplesse aux renégociations potentielles des conventions d’entreprise ». Le géant du ciment est dans les petits papiers du patron du FMI en Grèce. Il a la ferme intention d’en profiter pour forcer le gouvernement hellène à aller plus loin que la limitation des procédures de négociations collectives décrétée le 21 octobre 2011, soit une dizaine de jours avant ce mail. Pierre Deleplanque, s’il était roi, préférerait que chaque société dispose de sa propre convention d’entreprise.

Après le FMI, la BCE

Enfin, les entreprises ne se porteraient-elles pas mieux si elles avaient le pouvoir unilatéral de procéder à des licenciements collectifs ? Un point qui tient particulièrement à cœur au cimentier qui s’apprête – mais ça, il ne le précise pas – à mettre dehors les 236 salariés de son usine de Chalcis. Jusque là en Grèce, quand une entreprise souhaite procéder à un licenciement collectif, elle a besoin de l’aval du ministère du Travail. Trop contraignant pour Pierre Deleplanque, qui propose de « simplifier la procédure » en se passant de l’approbation de l’administration. Pour donner le change, il associerait l’OMED, comme garant de ce nouveau procédé. Mais seulement à une condition : « Le renouveau » de l’organisme national d’arbitrage et de médiation, tel qu’il l’a mentionné quelques lignes plus haut. Bref, à condition de soumettre l’OMED au milieu des affaires.

Enfin, Pierre Deleplanque se sert aussi de cette correspondance privée avec Bob Traa pour demander au Néerlandais de lui « renvoyer » les noms « des personnes de la Commission européenne à Bruxelles en charge du programme de la réforme structurelle grecque ». « Nous avons peut-être mal orthographié leurs noms », précise-t-il. Sur la base de coordonnées transmises par le fonctionnaire du FMI, Deleplanque va donc poursuivre son travail de lobbying auprès des membres de la Commission européenne, l’autre bras armé de la Troïka. Selon toute vraisemblance, la stratégie s’avère payante.

La plupart des mesures dans la loi

Au cours de l’année 2012, les rêves de Deleplanque vont devenir réalité. Trois lois (4024/12, 4046/12, 4093/2012) sont promulguées dans le cadre du deuxième plan de « sauvetage » de la Grèce. Celles-ci reprennent la majorité des propositions de Lafarge. L’Institut syndical européen (European Trade Union Institute, ETUI) les résume ainsi : « les résultats de ces réformes “structurelles” ont été la fragmentation et la déstabilisation du système de la négociation collective, la baisse drastique des salaires nominaux (“le salaire minimum national a été abaissé en 2012, passant de 751euros brut par mois à 586 euros”) et la réduction des ressources (cotisations) pour le système de la sécurité sociale ». Quant au système d’arbitrage chapeauté par l’OMED, il a été neutralisé.

Parmi les quatre propositions de l’industriel, seule celle visant à une déréglementation totale des licenciements collectifs n’a pas été retenue dans le mémorandum de février 2012, engageant un deuxième plan d’aide à 130 milliards d’euros en échange de ces fameuses « réformes structurelles ». Mais la Troïka ne désespère pas, six ans après les « conseils » de Pierre Deleplanque, de remettre cette mesure au goût du jour (voir encadré). Quoi qu’il en soit, les effets des lois de 2012 se font aujourd’hui sentir dans tout le pays.

Lafarge, un « donneur d’ordre » parmi d’autres

Cette réforme a été « d’une violence sans précédent, se souvient Alexis Mitropoulos, avocat et professeur de droit du travail réputé à l’université d’Athènes. Les changements demandés par Lafarge ont conduit à une multiplication des formes atypiques de travail et à une plus grande flexibilité : l’explosion du travail à temps partiel, à durée déterminée et même les temps plein bon marché ». Résultat, souligne cet ancien député Syriza, premier vice-président du parlement jusqu’en 2015 qui a rendu son tablier quand Tsipras a changé de cap, « beaucoup de familles sont passées au-dessous du niveau de pauvreté. Ces changements ont amplifié la crise humanitaire ».

Toutefois, à la décharge de la multinationale, Lafarge n’a pas été le seul groupe à tirer profit du marasme économique. L’influence du secteur privé a irrigué l’ensemble des mesures d’austérité qui ont étranglé les grecs dès 2010. Et c’est le FMI lui même qui le constate de manière « frappante », dit-il, dans un mémorandum confidentiel publié en 2014 par nos confrères du Wall Street Journal et d’El País.

Dans ce document secret, le board du Fond confie que « le secteur privé est pleinement à l’origine du programme considéré comme l’outil permettant de mettre fin à plusieurs privilèges dans le secteur public ». Avec la publication de cet e-mail, Lafarge n’a donc fait que rejoindre la longue liste de ces entreprises et de ces hommes de l’ombre écoutés par la Troïka, qui ont influé sur les décisions politiques du pays. La presse grecque les a baptisé les « Whisperers » (chuchoteurs).

Benoit Drevet et Nikolas Leontopoulos, avec Leïla Miñano, pour Investigate Europe.

Photo : tim goode

NB : Sollicité à plusieurs reprises par Bastamag, Lafarge Holcim n’a pas souhaité donner suite à nos demandes d’interview. Pierre Deleplanque semble, quant à lui, couler des jours heureux après avoir été promu, en octobre 2015, directeur régional de Lafarge Holcim pour les marchés européens émergents.

https://www.bastamag.net/Comment-le-cimentier-Lafarge-a-demande-et-obtenu-le-demantelement-du-droit-du


GRECE – 4 enfants sur 10 exposés au risque de pauvreté ( Eurostat)

Paru le 22/11/17 sur Le petit journal Athènes

En Grèce, quatre enfants sur dix âgés de moins de 17 ans risquent la pauvreté ou l’exclusion sociale confirme l’office statistique de l’Union européenne Eurostat, plaçant le pays touché par la crise au sommet de la pauvreté dans la zone euro. Les chiffres ont été publiés à l’occasion de la Journée mondiale de l’enfance, célébrée le 20 novembre.

La plus forte baisse du nombre d’enfants menacés de pauvreté ou d’exclusion sociale a été observée en Lettonie, la plus forte hausse en Grèce.

Pour découvrir le rapport dans sa totalité : http://ec.europa.eu/eurostat/documents/2995521/7738132/3-16112016-AP-FR.pdf/6f54202f-d1f9-47d5-8b6f-7b7963bf2396

Place aux jeunes La rubrique de Panagiotis Grigoriou

Panagiotis  Grigoriou est Ethnologue et historien, chroniqueur, analyste, initiateur d’un concept de tourisme alternatif  et solidaire en Grèce. Le regard de l’historien et de l’anthropologue sur l’actualité et le vécu de la crise grecque.

Dans cette rubrique il évoque la situation de précarité dans la laquelle se trouve une grande partie de la population et notamment les plus jeunes ( ceux qui n’ont pas encore quitté le pays) .

Place aux jeunes 

Pluies et orages. L’air athénien sent déjà le bois brûlé à la tombée de la nuit. Nous implorons… le général Hiver: Clémence et indulgence. Cela dit, cette situation crisique grecque… est vieille de huit ans. “Une génération en termes de temps”, comme me le dit l’ami Dimitri. Donc temps d’hiver: “Les plus jeunes, ils n’auront pas connu autre chose, et d’ailleurs, c’est la précarisation ou rien, strictement rien, ils le savent”. C’est autant par cette réadaptation forcée de la société, rien que par la saignée, que le discours politique devient caduque, voire ridicule. Le quotidien… et son esprit de suite.

Le quotidien athénien. Années dites de “crise”

Devant notre immeuble, sans chauffage central depuis 2012, c’est entre voisins que nous extrapolons au sujet de la météo, mais en réalité, en matière de pratiques de… chauffage alternatif obligatoire. Nos mentalités évoluent, et notre état de santé avec… ou plutôt le contraire. Cet hiver, nous ne ferons pas fonctionner les deux chauffages à bouteille de gaz, ils seront remplacés par de l’électrique, cela nous épargnera, espérons-le, certaines visites chez le pneumologue.

Nos choix sont restreints, comme pour le reste…, puis, les factures d’électricité après relevé, elles arriveront comme on sait après l’hiver. “Nous aviserons”, tel est le… slogan révolutionnaire d’après la dernière mode dans notre immeuble, comme partout ailleurs au château branlant de l’édifice grec.

L’autre soir, nous avons enfin pu… pratiquer cette taverne des quartiers populaires dans l’ouest d’Athènes, entre amis. Projet… géopolitique sans cesse reporté depuis plusieurs semaines. Petit vin, petits plats, petite facture (8€/personne) et cependant, grand moment dans la lutte… finale, contre la désertification de notre sociabilité. Et ce n’est pas rien. Après tant de luttes politiques perdues et trahies, finalement sur un terrain, lequel nous avait été de toute évidence dérobé, nous voilà désormais défendre l’essentiel, avant même toute autre forme de résistance.

Nous évoquons vaguement notre passé, et encore moins les affaires politiques courantes. En réalité, il s’agit des ‘fake news’, nouvelles alors autorisées, présentés comme étant des événements importants. Tels, les primaires au nouveau parti, dit de centre-gauche, un conglomérat d’anciens Pasokiens (PS) et de réformistes berlinochromes et bruxellotrophes. Et nous évoquerons donc pêle-mêle, le sort réservé à certains sarcophages romains, entassés tout simplement dans un quartier pourtant aisé de l’agglomération d’Athènes, comme nous évoquerons les paradoxismes des chats adespotes ou hébergés, finalement bien moins radicaux que les nôtres.

Notre univers. Athènes, novembre 2017
Sarcophage entreposé. Au nord d’Athènes, novembre 2017
Hermès, aussi chat de ‘Greek Crisis’. Athènes, novembre 2017

Notre ami M. remarque encore, que d’une certaine manière, les embouteillages font leur retour en ce moment dans le quotidien de la ville d’Athènes. “Les gens, ceux ayant encore certains revenus, si possible fixes, les fonctionnaires par exemple, réadaptent leurs manières en la matière. Ils économiseront ailleurs et en réalité, ils se priveront, pour pouvoir éviter les rames bondées du métro et de Proastiakós (RER monoligne de la Région Attique). Ils veulent surtout éviter le contact, avec d’abord toute cette énergie négative des autres, puis, les agressions, les mendiants, les drogués, les vols, voire le bruit. Et aussi les grèves.”

“Puis, ils se rendent compte que même en voiture, leurs… périples deviennent de plus en plus tendus, comme jadis du temps où nos circulions en moto. Toujours en état d’alerte. Les gens conduisent comme si tous les autres n’existaient absolument pas. La société n’est plus, et elle devient de part ce fait de moins en moins fréquentable, sauf lorsque pour nos choix orientés, que et que j’appellerai ‘de niche’. Depuis plus d’un an, je rencontre ceux qui visitent les Monastères, puis les moines, leur spiritualité. J’y retrouve le calme, une posture sincère, une sorte même de catharsis psychique. Je peux mieux tenir le coup, mieux comprendre peut-être les autres, et… autant je dirais moi-même. Et ce n’est pas qu’une affaire de croyance.”

“Dans mon service, comme partout ailleurs dans la fonction publique depuis la crise, les gens sont devenus mesquins, rancuniers, rapporteurs, jaloux, filous et surtout mouchards. Tous nos salaires ont été diminués, sauf qu’ils ne sont pas identiques pour chaque les cas, alors, le grand jeu consiste à contester (symboliquement et parfois même par la voie officielle) les petits plus, ou avantages de tel ou tel collègue. Ils n’ont pas autre chose à faire, ils disposent du temps… libre, et surtout pour certains d’entre eux, le fait d’avoir intégré la fonction publique, est lié aux clientélismes des partis politiques. Ces gens ne savent pas faire autre chose… ainsi, ils chipotent autour d’eux, pour mieux accroître leur propre espace, telle est leur conviction la mieux profonde. ‘Ma survie, c’est la mort des autres’, sauf que nous n’irons guère très loin de la sorte.”

Athènes en 1917. Revues d’antan
Notre univers. Athènes, novembre 2017
La fin de la saison touristique. Hydra, novembre 2017

Pour P., l’épouse de M., tout est autrement plus simple. Elle travaille dans le privé à temps plein et alors miracle, son salaire est versé, “c’est alors un authentique privilège” comme elle dit, à ses yeux. “Je touche 650€ en net par mois, et pour une fois, nos rapports et interactions au travail ne versent pas forcement dans le négatif. Mon problème c’est qu’après le 20 de chaque mois, il ne reste plus rien de mon salaire, nous avons avec M., deux enfants, un foyer… une petite vie.”

Ce n’est pas de la complainte augmentée… devant la réalité sans doute, c’est plutôt que notre univers immédiat a pris ces rides, auxquelles très précisément nous n’avions pas pensé durant les premières années de la dite “crise”. Univers lequel n’est pas que de dimension politique, nous le savons aussi.

Notre ami D., insiste sur la décomposition alors totale du monde du travail. Et autant sur sa… recomposition inédite, où plus rien n’est comme avant. Salaires, conditions, enjeux, comme autant s’agissant de l’ambiance. Il a rigolé comme nous et comme les autres Grecs, des 720 millions d’euros que le pantin Tsipras se dit prêt à “distribuer aux plus nécessiteux, au bénéfice d’à peu près 3,4 millions de citoyens sous forme d’aide exceptionnelle”, d’après son annonce “solennellisée” au soir du 13 novembre (medias grecs du 13 et 14 novembre) . Cela fait en moyenne 211€ par personne concernée. Dimitri donc en rigole. En plus, cette aide est conditionnée suivant ce que les intéressés peuvent posséder en biens, notamment immobiliers. Ce qui peut ainsi en exclure pas mal de Grecs en réalité.

Présentation et signatures d’un livre, pièce de théâtre. Athènes, novembre 2017

Dimitri, petit entrepreneur laisse plus de 65% de son chiffre d’affaires en taxes, cotisations et impôts. Il en rigole donc de tout cela.

J’évoque le cas de mon ami Th., journaliste au chômage, licencié en décembre 2010. Depuis, il a travaillé en tout huit mois, pour gagner en moyenne 600€ par mois. Son salaire avant les… rides non prévues de nos réalités, s’élevait à 2600€ par mois. Il a touché 20.000€ d’indemnités et 450€ d’allocation chômage durant sa première année sans travail. Nous nous sommes donc amusés à calculer. En ces 84 mois, il aurait gagné grâce à son travail 218.000 euros en net, plus les cotisations bien entendu. En déduisant les indemnités ainsi que les… microsalaires dont il avait été l’heureux bénéficiaire (218.000-20.000-450X12-600X8=187.800€) mon ami a ainsi perdu 187.800€ en net (et presque le double en brut).

“Couleur locale”, Athènes, novembre 2017
“Cobayes”, Athènes, novembre 2017
“Conférence de Psychologie ésotérique”, Athènes, novembre 2017

Forcé à vendre l’appartement hérité de son père (le fruit de 50 ans de travail) pour 45.000€, et cependant d’une valeur de 145.000€ avant la dite “crise”, il a alors perdu 100.000€ supplémentaires. Mon ami Th. a de ce fait perdu 287.000€ durant cette nouvelle période, son travail, son espoir de retrouver un emploi, sa Sécurité Sociale, sa santé. Les revenus de son épouse (médecin en libéral) ont baissé de 80% tandis que les impôts, taxes et cotisations ont plus que triplé.

Le couple pense à terme vendre l’appartement qu’il habite, c’est l’héritage venu de la mère de mon ami, 50 m2… 50 ans de travail également. Subsistera alors leur dernier bien, l’appartement de l’épouse, hérité de la génération de ses parents. Le couple, paupérisé n’a jamais eu de dettes envers les banques sauf que les cotisations, les taxes, ainsi que le quotidien (se nourrir, se chauffer, si possible se déplacer, acheter ses médicaments) sont alors implacables. Mon ami voit même la mort surgir, “je n’ai pas peur”, me dit-il, et c’est un exemple de la paupérisation de la classe moyenne et autant des générations qui n’ont plus l’âge pour quitter le pays. Ainsi mon ami Th. a perdu 287.000€ (et en réalité davantage). Et il toucherait disons 211€ d’aide exceptionnelle, et encore ce n’est pas certain, car aux yeux de la sensibilité Syriziste, ces gens sont encore suffisamment et terriblement… possédants (deux appartements).

“C’est un plan, il émane de ce fameux 1%, celui qui possède alors plus du 85% des richesses du monde. Que les autres ne possèdent plus rien. Qu’ils soient réduits à recevoir des aides de survie, si possible sous forme d’agent virtuel, surtout virtuel, c’est ainsi que l’on fabrique du bétail contrôlable. C’est aussi de cette manière que le 1% est en train de spolier tous les biens de la classe moyenne existante. La Grèce est un cobaye aux spécificités bien propres, hélas, les autres pays suivent et ils suivront, dans la mesure aussi, où nos métiers disparaissent sans forcément être remplacés. Sauf que peut-être tout explosera..”, dit-il notre ami D. en guise de commentaire.

Enfin, nous aurons évoqué la situation des jeunes. La presse grecque en ce moment l’évoque très largement , à l’occasion d’un récent reportage du “Der Spiegel”, consacré aux travailleurs pauvres que sont devenus les Grecs, et d’abord les jeunes, dans leur ensemble . Témoignages:

Le reportage de ‘Der Spiegel’. Novembre 2017
Jeune, travailleuse et pauvre. Grèce, 2017

“Je suis diplômé de la Faculté des sports, mais je n’ai pas trouvé de travail en tant qu’entraîneur, ou d’enseignant dans ma branche. Les conditions de travail dans la restauration rapide où je travaille sont misérables. La moitié de mes collègues sont obligés à travailler sans Sécurité Sociale (pas de cotisations). Il y a un moment, deux frères jumeaux y travaillaient et le patron, il avait seulement déclaré l’un des deux. Je travaille 40 heures par semaine et je gagne 490 euros par mois. Je ne suis jamais payé des heures supplémentaires, et encore je ne reçois rien non plus lorsque je travaille le jour de Noël ou durant d’autres jours fériés. L’exploitation des travailleurs est encore plus féroce dans les petites entreprises. Ils nous observent constamment avec des caméras. Je vis toujours avec ma mère, car louer un appartement avec mon salaire c’est impossible. Ma mère et moi alors ensemble, nous parvenons tout juste à payer les traites de l’emprunt immobilier et cela, très difficilement. L’argent gagné n’est le plus souvent suffisant, que pour seulement les deux premières semaines de chaque mois.” Témoignage de Márkos Karidis, 30 ans .

Márkos Karidis, 2017

“Je travaille et tant qu’enseignant au sein d’un établissement privé, 25 heures par semaine, sauf que mon employeur déclare qu’il me rémunère pour seulement 15n heures par semaine, ceci, pour économiser sur mes cotisations de Sécurité Sociale et pour ne pas être obligé à me traiter comme un travailleur de temps plein. Mon salaire est de 500 euros par mois, mais seulement pour les 9, sur les 12 mois de l’année. Donc, je reçois en réalité 375 euros par mois. Je me sens… alors triplement perdant: Mon assurance sociale assurance n’est pas de plein droit, je ne suis jamais payé pour les heures supplémentaires, ni durant les jours de fête, et enfin, les prestations chômage que je toucherais en cas de perte de mon emploi, elles seront sensiblement réduites.”

“Je vis avec ma sœur, elle est enseignante dans une école publique. Nous n’avons souvent pas l’argent pour nous en sortir durant la totalité du mois – mais la situation pourrait même être pire. Parmi mes amis de l’université, seulement trois sur dix ont pu trouver un emploi fixe en tant qu’enseignants. Trois autres ont quitté la Grèce, et les autres, eh bien, ils ont du mal à joindre les deux bouts en plein univers des mini jobs sans rapport avec leurs études.” Témoignage de Giórgos Georgiádis, 27 ans .

Giórgos Georgiádis, 2017
’Chevaliers et banquiers’. “Quotidien des Rédacteurs”, novembre 2017

Je remarque, que ces jeunes rencontrés par les reporteurs Allemands, ont comme tant d’autres jeunes et moins jeunes ici, le regard mélancolique. Ainsi aussi dans un sens, une soirée entre amis. “Couleur locale”, “Cobayes” et… “Conférences de Psychologie ésotérique”. Sauf que nous avion bien pu rire, de même que lors d’une présentation et signatures d’un livre de pièce de théâtre cette semaine. Pluie sur Athènes, puis notre humour, même mouillé. Coûte que coûte. “Les jeunes – disent mes amis – ne connaissent pas d’autre situation, ils n’en auront pas connu d’ailleurs. Nos souvenirs de la vie et des salaires de l’avant crise, relèvent carrément de la mémoire pour historiens, et encore.” disent mes amis. Silence, on tourne… et place aux jeunes !

La taverne était pour tout dire quasiment vide. Il y avait notre table seulement, puis une tablée d’Albanais, une famille visiblement très Smartphone. Patrons et employés suivaient d’ailleurs un match de football à la télévision.

La vielle Grèce. Sur certaines surfaces, novembre 2017
Très vieille Grèce. Ancien cimetière d’Athènes, novembre 2017
Nouvelle… Grèce. Athènes, novembre 2017

Pluies et orages. L’air athénien sent déjà chaque soir le bois brûlé. Cette situation crisique grecque… est alors vieille de huit ans. La vielle Grèce, la nouvelle Grèce, leurs matchs, entre stéréotypes et affairisme immoral pour certains.

Irini, vétérinaire de quartier en est pareillement outrée. “Les humains dans ce pays deviennent de plus en plus barbares. Sur facebook ; ils repèrent ceux qui aiment les animaux, qui se montrent vulnérables, et qui ont tout de même encore certains moyens. Ensuite, ils diffusent des images d’animaux qu’ils ont prétendument adopté, au besoin, ils les blessent pour que la douleur des animaux puisse être visible à l’écran et ils montent tout un scenario de chantage, psychologique d’abord, chantage tout court ensuite sur leurs victimes. En diffusant ces photos, de plus en plus atroces des animaux, ils sollicitent leurs victimes humaines pour leur verser de l’argent, sinon, ils tueraient ces animaux eux-mêmes, ou dans une version parallèle, ils les feraient euthanasier. Je ne sais plus que dire des humains… atroce”.

De nuit sous l’Acropole, de bien étranges machines à musique inventées, sont ainsi exhibées par leurs créateurs, sollicitant l’obole des passants et des touristes. Aux dires des ministres, la saison touristique a été bonne, la Grèce sortira du mémorandum, et SYRIZA… est alors de gauche.

Étranges machines sous l’Acropole. Athènes, novembre 2017
Orages sur Athènes. Presse grecque du 14 novembre 2017

Le quotidien… et son esprit de suite. Sous le regard de Mimi, aussi chat de ‘Greek Crisis’ !

Mimi, chat de ‘Greek Crisis’. Athènes, novembre 2017
* Photo de couverture: Le quotidien athénien. Années dites de “crise”

mais aussi pour un voyage éthique, pour voir la Grèce autrement “De l’image à l’imaginaire: La Grèce, au-delà… des idées reçues !”   http://greece-terra-incognita.com/

La Cour des comptes européenne accable la gestion de la crise grecque

Dans un rapport publié jeudi, la Cour des comptes européenne dresse un constat implacable des trois plans de sauvetage européens pour la Grèce. Des critiques formulées de longue date par nombre d’économistes sont confirmées, notamment le dogmatisme et l’irréalisme sans précédent de la Commission européenne.

Un échec. Les trois plans de sauvetage européens menés depuis 2010 sont un échec patent, selon le rapport de la Cour des comptes européennes, publié le 16 novembre (lire ici). Alors que le troisième plan est censé s’achever à la mi-2018, la Grèce sort dans un état de délabrement économique sans précédent : son PIB a diminué de 30 %, sa dette publique a pris des allures stratosphériques, dépassant les 180 % du PIB, les banques grecques ne sont pas en état de prêter et d’assurer le financement de l’économie. Le seul objectif clair que s’était fixé la Commission européenne – permettre à Athènes de retrouver un accès au marché financier – semble ne pas pouvoir être atteint. « Ces programmes ont permis de promouvoir les réformes et d’éviter un défaut de la Grèce. Mais la capacité du pays à se financer intégralement sur les marchés reste un défi », souligne Baudilio Tomé Muguruza, membre de la Cour des comptes européenne responsable du rapport.

En soi, ce rapport ne vient que confirmer les multiples alertes et mises en garde faites par nombre d’économistes et observateurs. Tout au long de la crise grecque et plus encore au moment du troisième plan de sauvetage en juillet 2015, ils n’ont cessé de dénoncer l’irréalisme et le dogmatisme économiques qui prévalaient parmi les « experts » et les responsables politiques européens, et qui ne pouvaient conduire, selon eux, qu’à un échec. Nous y sommes. 110 milliards d’euros de financement ont été accordés à Athènes en 2010, 172 milliards lui ont été à nouveau prêtés en 2012, 86 milliards à nouveau – mais 36 milliards seulement ont été effectivement déboursés à ce jour – en 2015… pourtant sa situation économique et financière est toujours intenable.

 © CE.Le rapport de la Cour des comptes européenne a cependant un mérite supplémentaire. Pour ce faire, elle a eu accès à une foule de documents internes, a pu auditionner des personnes qui ont été chargées d’élaborer les différents programmes et leur mise en œuvre, aussi bien à la commission qu’au MES (mécanisme européen de stabilité). Seule, la Banque centrale européenne (BCE), se drapant dans son statut d’indépendance, a contesté la mission de la Cour des comptes européenne, pourtant bien inscrite dans les textes. Elle a refusé de lui transmettre des documents, ou ceux qu’elle lui a fait suivre étaient si insignifiants qu’ils en étaient inutilisables. Avait-elle donc des choses à cacher ?

La Grèce, en tout cas, a été une bonne affaire pour elle et les pays européens créanciers. En octobre, Mario Draghi, le président de la BCE, a reconnu que la banque centrale avait réalisé 7,8 milliards d’euros de plus-values entre 2012 et 2016 sur ses rachats de titres grecs. Ces plus-values, a même précisé le président de la BCE dans une lettre aux députés européens, ont vocation à être redistribuées aux banques centrales nationales de la zone euro au prorata de leur participation dans la BCE. Il avait été pourtant promis à la Grèce en 2012 de lui reverser la totalité des plus-values pour l’aider. Mais c’était avant.

À la lecture de ce rapport, le refus de la BCE se comprend : le tableau dressé par la Cour des comptes européenne est accablant. Tout ce qui a été dénoncé depuis des années par des économistes, tout ce que Yanis Varoufakis a critiqué alors qu’il tentait, comme ministre des finances, de négocier le troisième plan de sauvetage, tout ce que l’on subodorait de manœuvres, calculs et petits arrangements lors des interminables négociations au sein de l’Eurogroupe, se retrouve confirmé puissance mille.

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Au fil des pages, la faillite de la politique européenne à l’égard de la Grèce s’impose, écrasante. La politique du chiffre, quel qu’il soit, même s’il est sans fondement, a tenu lieu de guide politique aux responsables européens. Des armées d’experts en chambre, de responsables politiques, pétris de dogmatisme, d’idées préconçues, faisant preuve parfois de ce qu’on est tenté de qualifier d’une inculture économique crasse, discutent et arrêtent des mesures, qui s’inscrivent dans leur catéchisme, sans même prendre la peine d’en discuter la pertinence, sans même revenir dessus si les faits viennent démentir leurs assertions. À aucun moment, la prise en considération que la Grèce est un pays, avec son histoire, sa géographie, son économie propre ne transparaît. À aucun moment, ils ne semblent envisager que les décisions ont des répercussions immédiates, parfois dramatiques sur la vie des gens. Ils ont leur modèle. Il est universel.

Cette absence de toute considération sur la réalité même de ce qu’est la Grèce est là, dès les premiers moments du premier plan de sauvetage du pays en 2010. Certes, reconnaît la Cour des comptes européenne, la Commission européenne a été prise de court au début de la crise grecque. Rien n’était prévu dans les textes pour faire face à une telle situation. Les lacunes et les manques de l’administration grecque, et plus généralement de tout l’appareil d’État, l’instabilité politique en Grèce, lui ont compliqué encore la tâche.

La Commission a donc été contrainte d’improviser et de bricoler dans l’urgence. Mais elle le fait dans une optique déterminée : « La logique d’intervention des programmes d’ajustement grec a essentiellement consisté à traiter le problème des déséquilibres économiques du pays et à prévenir ainsi toute propagation de la crise économique grecque au reste de la zone euro », constate le rapport.

La principale préoccupation de la Commission européenne est donc d’abord de rassurer les marchés financiers. Tout doit être mis en œuvre pour assainir la situation budgétaire de la Grèce afin de lui permettre de retrouver l’accès aux marchés financiers. La Cour des comptes européenne souligne combien il était important de mener un ajustement budgétaire pour ramener des comptes publics totalement en dérive. Mais cela s’est fait sans autre considération qu’un redressement à court terme, insiste-t-elle. À aucun moment, il n’a été question de croissance, d’emploi, de reconstruction de l’économie grecque pour aider le pays après la fin de son plan de sauvetage, souligne la Cour des comptes européenne : « Les programmes ne s’inscrivaient pas dans le cadre d’une stratégie générale de croissance conduite par les autorités grecques et pouvant se prolonger au-delà de leur terme. »

La croyance dans des modèles

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Bien sûr, la Troïka a établi des scénarios macroéconomiques, assurant tous que la Grèce allait rebondir très rapidement. Dès 2012, prévoyaient les premiers. Ils ont tous été démentis par la suite.

La suite est encore plus confondante. « La commission a établi des projections macroéconomiques et budgétaires séparément et ne les a pas intégrées dans un modèle unique », révèle le rapport de la Cour des comptes européenne. Toutes les limites méthodologiques, idéologiques, de la Commission européenne émergent dans ce constat. S’en tenant aux fondements théoriques du néolibéralisme, dénoncés par de nombreux économistes (relire à ce sujet l’article sur l’imposture économique de Steve Keen), la Commission avalise une conception lunaire de l’économie, où il n’y aurait aucune interaction entre les différentes composantes. Comme si les décisions budgétaires n’avaient aucune influence sur l’environnement économique, comme si les réformes n’avaient pas de conséquence sociale ou même sur le climat de confiance, que la monnaie n’avait aucune influence.

La conclusion de ce vice méthodologique constitutif est sans appel. « En l’absence de feuille de route stratégique pour stimuler les moteurs potentiels de la croissance, la stratégie d’assainissement budgétaire n’a pas été propice à la croissance. Il n’y a pas eu d’évaluation des risques visant à déterminer comment les différentes mesures budgétaires envisageables comme la réduction des dépenses et l’augmentation des impôts et leur succession dans le temps influeraient sur la croissance du PIB, sur les exportations et sur le chômage. »

Ainsi, l’importance de la production ou du chômage dans l’économie semble avoir été constamment sous-estimée par les « experts » européens. « Les programmes n’ont pas anticipé la dévaluation interne de 2012 à 2014 », note le rapport. « Le chômage a culminé à 27,5 % en 2013 et non à 15,2 % en 2012 comme cela était prévu initialement », poursuit-il à un autre endroit. Ce n’est qu’au troisième plan de sauvetage en 2015 qu’il est prévu d’inclure l’impact social des mesures préconisées.

La croyance de la Commission dans ses modèles est tellement forte que cela l’amène à exiger l’application des mesures qu’elle a arrêtées au mépris de toute autre considération économique, en ignorant toutes les caractéristiques de l’économie grecque. « L’accroissement de la pression fiscale de 2010 à 2014 a été de 5,3 % du PIB. L’essentiel de cette augmentation a été enregistré entre 2010 et 2012, au moment où la crise économique était la plus profonde », relève le rapport. Les réformes sur le travail ont été imposées sans tenir compte de « certaines particularités de l’économie grecque et notamment de la forte proportion de micro-entreprises et de petites entreprises ». De même, les groupes de travaux européens ont décidé d’ignorer pendant des mois les effets liés à l’augmentation des taxes foncières qu’ils ont imposée à Athènes. Celle-ci a contribué à accentuer les difficultés des propriétaires. Beaucoup n’ont pu honorer le paiement de leurs emprunts. Ce qui a contribué à augmenter le poids des mauvais crédits du système bancaire grec. Faute de nettoyage et de recapitalisation suffisante, ce dernier n’est pas en état d’assurer le financement de l’économie.

Les exemples de ces effets boule de neige pullulent dans le rapport de la Cour des comptes européenne. Sans que cela semble ébranler les certitudes des responsables européens. Leurs convictions sont si ancrées qu’ils ne prennent même pas la peine de les justifier. Ainsi, nombre de réformes ont été exigées sans étude chiffrée précise, sans pouvoir avancer les justifications économiques qui amenaient la Commission à exiger de tels chiffres, sans s’interroger sur leurs pertinences lorsqu’elles étaient appliquées au cas grec, relève à plusieurs reprises la Cour des comptes européenne.

Reprendre les mesures répétées comme les tables de la loi par les théories néolibérales semble se suffire en soi. « La Commission n’était pas en mesure de présenter la moindre analyse quantitative ou qualitative pour les deux principaux objectifs de la réforme (à savoir la suppression de 150 000 postes dans la fonction publique entre 2011 et 2015 et le licenciement obligatoire de 15 000 agents pour 2014 au plus tard », note le rapport lors du premier plan de sauvetage. « Dans le domaine de la promotion des exportations, des conditions telles que “l’adoption de mesures pour faciliter les partenariats public-privé” ne définissaient aucune action précise ou concrète », écrit-il dans un autre passage.

Les échéances de remboursement de la Grèce après le troisième plan de sauvetage. De plus, le suivi des mesures exigées a souvent été plus que lacunaire. Le seul changement de la loi ou d’un règlement semble avoir tenu lieu de viatique, sans que la Commission ne se préoccupe de leur réelle mise en vigueur, de la désorganisation totale de l’administration et de l’appareil judiciaire grecs, ce qui semble avoir facilité des fraudes massives, selon le rapport. De même, elle a travaillé souvent avec des chiffres sans cohérence, non datés, qui amènent à s’interroger sur la qualité des fameux reporting européens.          
Les échéances de remboursement de la Grèce après le troisième plan de sauvetage.            

Comment s’étonner que les différents plans de sauvetage aient tous échoué ? Mais là encore, la Commission européenne ne semble pas s’être posé beaucoup de questions sur ces échecs, comme cela transparaît dans le rapport. Si les plans ne fonctionnaient pas, si les réformes ne portaient pas les résultats escomptés, c’était de la faute des Grecs qui ne mettaient pas en œuvre correctement ce qui avait été prévu. Selon la Cour des comptes européenne, l’Eurogroupe n’a cessé de demander, au fur et à mesure de la dégradation de la situation, des mesures supplémentaires, d’imposer des conditionnalités à Athènes qui n’étaient pas prévues, notamment en matière de financement du système bancaire.

Aujourd’hui, l’Europe se paie de mots en soulignant que la Grèce est en voie de redressement. La preuve, selon elle : Athènes a pu réaliser quelques émissions obligataires. La Cour des comptes européenne vient doucher ces illusions. L’économie ne se redresse toujours pas, la dette est à un niveau insoutenable, l’état du système financier est totalement délabré – car c’est d’ailleurs une des grandes faillites des plans européens, l’Europe a accompagné les recapitalisations des banques en 2013 sans veiller au nettoyage des bilans et aux changements de gouvernance – et ses besoins de financement sont toujours aussi immenses. « Immédiatement après la fin du programme, la Grèce devra rembourser des montants importants à ses créanciers. En 2019, les besoins bruts de financement s’élèveront à 21 milliards d’euros en principal et en intérêts », constate la Cour des comptes européenne.

Ce seul chiffre donne la mesure de l’échec du sauvetage européen. Il est irréaliste de penser qu’Athènes puisse trouver de telles ressources financières ou lever de tels montants sur les marchés pour honorer ses échéances. Mais tout a été irréaliste depuis le début de la gestion de la crise grecque par l’Europe. Et c’est un pays tout entier, ses populations, sa société, qui est en train de payer au prix fort cet aveuglement.

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