Grèce : 2015 une dystopie politique

2015, une dystopie politique : ce que « l’expérience grecque » nous apprend de la nature et du futur de la politique par Alexis Cuxier


(CC – Flickr – Global Justice Now)

Ce texte constitue une contribution au colloque international organisé par l’Ecole Nationale d’Architecture de Saint-Etienne en lien avec la revue d’architecture « Après la révolution », sur le thème des pratiques politiques et de leurs rapports à l’architecture, qui a eu lieu les 4 et 5 octobre 2019 à l’école Polytechnique d’Athènes. Il s’agit d’un témoignage, suivi d’une analyse, visant initialement à expliquer d’une manière simple aux étudiant.e.s présent.e.s à ce colloque ce qui s’est passé en Grèce en 2015, et à partir de là à leur donner un aperçu de ce qu’est la politique d’un point de vue marxiste ; ainsi qu’à mettre en discussion quelques-unes des propositions qui auraient permis d’éviter cette catastrophe politique et de mettre en œuvre une politique démocratique et au service des classes populaires. Je remercie Xavier Wrona, Manuel Bello-Marcano et Marianna Kontos, pour leur invitation et l’occasion qu’ils et elles m’ont donné de revenir sur cette séquence et d’essayer d’expliquer de la manière la plus simple possible cette expérience politique, dont la critique demeure cruciale pour penser de futures victoires, et des mouvements révolutionnaires à venir, en Grèce, en Europe, et ailleurs.

Introduction

Je vais parler de l’année politique 2015 en Grèce, lors de laquelle le parti de gauche radicale Syriza est arrivé en tête des élections, porté par l’espoir et la promesse d’en finir avec l’austérité et les mémorandums ; puis a formé un gouvernement avec un parti de droite souverainiste et a négocié avec l’Union européenne un premier accord, le 20 février, qui revenait à accepter la légitimité des mémorandums ; puis a organisé un référendum au sujet d’un nouvelle proposition de mémorandum, qui a vu le NON l’emporter et une nouvelle vague d’espoir se lever, pour finalement signer aussitôt un troisième mémorandum plus néfaste encore que celui que le NON populaire avait rejeté ; et enfin organiser de nouvelles élections et être réélu avec un discours du moindre mal : il ne serait désormais plus possible de faire mieux que de ratifier et gérer le traitement de choc de baisse des salaires, des pensions et des dépenses publiques prescrits par les institutions européennes. C’est une « dystopie » au sens non pas d’un récit cauchemardesque imaginaire mais d’une dystopie réalisée – du contraire de ce que le philosophe marxiste Erik Olin Wright a appelé des utopies réelles projetant des possibilités révolutionnaires à partir d’expérimentations autogestionnaires concrètes : c’est un scénario politique catastrophique qui a bien été écrit et approuvé par certains mais que beaucoup n’osaient pas imaginer, et qui est arrivé en partie à cause de ce manque collectif d’imagination du pire, qui aurait sans doute permis de mettre en échec ce scénario et d’en faire prévaloir un autre. Ce scénario dystopique est le résultat à la fois d’erreurs répétées, de renoncements progressifs et d’une trahison organisée par quelques-uns, je vais y revenir. Mais en tout cas cette dystopie réelle constitue une dynamique négative qui, depuis le passé hante le présent et le futur, parce qu’elle n’est pas métabolisée collectivement, si bien qu’elle ne cesse ensuite de produire ses effets dans la totalité du mouvement ouvrier européen, et de menacer de se répéter. Cette séquence reste pour un bon nombre de grecs et militants étrangers un mystère, et pour certains un traumatisme qui conduit à de la dénégation. C’est une séquence difficile à connaître car les principales décisions ont été prises à la Commission Européenne et au Palais Maximou, les bureaux du premier ministre, dans ces deux lieux de pouvoir obscurs qu’aucune mobilisation publique d’ampleur n’est venue éclairer et qu’aucun processus démocratique efficace n’est venu défier. J’ai pour ma part fait une enquête, académique et militante, en partant de mon expérience, que je veux pour commencer vous raconter rapidement pour expliquer de quel point de vue je vais parler.

I. Présentation

Je suis un philosophe marxiste et militant franco-grec. Avant 2015, j’avais suivi, sans y participer réellement, l’émergence du cycle de mouvements sociaux et d’auto-organisation en Grèce suite à la crise de 2008 et au premier mémorandum en 2010, ainsi que l’ascension politique de Syriza à partir de 2012. Début 2015, j’avais du temps et l’envie de m’engager autant que possible dans la tentative annoncée de rupture démocratique avec les politiques néolibérales, austéritaires et autoritaires, mises en œuvre en Grèce – et déjà à l’époque et plus encore depuis, partout en Europe. J’étais membre d’un mouvement politique de la gauche radicale, Ensemble, qui faisait partie du Front de gauche, en lien notamment avec des militants qui avaient participé aux Forum Sociaux Européens, particulièrement celui d’Athènes en en 2006, avec environ 30 000 participants. J’étais en train de travailler sur le philosophe marxiste grec Nikos Poulantzas qui à l’époque était une référence intellectuelle centrale dans Syriza, et surtout j’avais prévu la réalisation d’un livre d’entretien sur les événements politiques en cours en Grèce avec Stathis Kouvélakis, collègue marxiste franco-grec qui était à l’époque membre du Comité Central de Syriza, et suivait donc de l’intérieur les débats dans ce parti politique. De janvier à juillet 2015, j’ai passé l’essentiel de mon temps à participer puis à animer les réunions du collectif unitaire national « Avec les Grecs » à Paris et à organiser des initiatives (notamment des manifestations, depuis les premiers rassemblements début février 2015 jusqu’à la manifestation de 10 000 personnes fin juin au moment de la campagne du référendum), à faire des notes de synthèse pour mon parti et le Front de gauche ainsi que des articles sur l’évolution de la situation politique en Grèce, à chercher à faire des contacts entre la gauche anticapitaliste dans Syriza et la gauche anticapitaliste en France, à participer à des réunions d’information et des discussions militantes en France au sujet de l’expérience grecque en cours, et à réaliser les entretiens qui sont devenus le livre L’Europe, la Grèce et l’Europe néolibérale, paru à La Dispute fin 2015. Je suis venu à Athènes à deux reprises, puis durablement à partir de juin 2015 – et ai donc aussi participé autant que possible à la campagne du référendum puis, suite à la décision de certains membres du gouvernement de signer un nouveau mémorandum en dépit du NON du 5 juillet 2015, à des discussions avec celles et ceux qui, dans Syriza, ne se résignaient pas à cette décision anti-démocratique et ont choisi de quitter ce parti pour rejoindre l’opposition de gauche.

J’ai ainsi été directement témoin par exemple du fait que certains membres du gouvernement, l’essentiel des membres du comité central et bien entendu des militants de Syriza, n’étaient pas au courant des décisions de Tsipras, Varoufakis et de leur cercle rapproché ; que le cabinet du premier ministre cherchait à freiner les mobilisations dans la rue qui auraient pu déborder son agenda, et n’hésitait pas à mentir, y compris aux alliés étrangers, par exemple en faisant circuler des fausses rumeurs de coup d’État pendant la semaine de campagne du référendum afin de diffuser un climat de peur propice à la victoire du OUI (c’est seulement ensuite que j’ai compris qu’ils avaient déjà depuis longtemps décidé de signer un nouveau mémorandum quel que soit le résultat d’un éventuel référendum). J’ai été témoin que, contrairement à ce que retient l’histoire écrite par les vainqueurs, il existait bien dans Syriza et dans la population grecque des forces réelles pour mettre en œuvre des propositions alternatives, notamment le non-paiement de la dette porté au niveau institutionnel par la Commission parlementaire pour la vérité sur la dette grecque, et la sortie de l’euro portée dans Syriza notamment par la Plateforme de gauche. Mais j’ai compris ensuite comment Tsipras et Varoufakis (et d’autres) s’y sont pris pour que ce « Plan B » ne soit pas discuté et rendu public, et pour qu’au moment où ces propositions alternatives sont devenues majoritaires dans le Comité central de Syriza, la décision démocratique de changement de cap soit neutralisée, notamment en appelant sans aucune concertation à de nouvelles élections sur des bases beaucoup plus modérées qu’en janvier 2015, forçant ainsi la gauche marxiste à quitter Syriza. Pour le reste, vous pouvez lire Conversations entre adultes de Yanis Varoufakis, qui explique notamment que lui, Alexis Tsipras, Nikos Pappas, Yannis Dragasakis et d’autres avaient prévu depuis 2012 de ne pas faire ce qu’ils allaient dire (rompre avec les mémorandums) et de ne pas dire ce qu’ils allaient faire (négocier un troisième mémorandum). Depuis 2015, j’ai passé beaucoup de temps à enquêter sur qui s’était passé, notamment avec Costas Lapavitsas, économiste marxiste et ancien député de la gauche de Syriza, et Eric Toussaint, porte-parole du CADTM qui avait été le coordinateur scientifique de la Commission pour la vérité sur la dette grecque. Et aussi à discuter et écrire, dans divers cadres, sur les raisons de cet échec catastrophique pour la gauche radicale grecque mais aussi européenne, et à développer au prisme de cette expérience ma réflexion académique et militante au sujet de ce dont je vais vous parler, la question de la nature et du futur de la politique.

II. Comment expliquer la capitulation politique de 2015 ?

Mais d’abord, voici le résumé du récit, tel que je l’ai compris, et quelques enseignements. En mai et juin 2012, lors de sa première percée électorale, Syriza défend un programme politique radical, qui comprend des mesures telles que l’abrogation unilatérale des mesures d’austérité ; la suspension de paiement de la dette ou la socialisation des banques ; tandis que la question de la sortie de l’UEM reste ouverte, autour d’un point d’équilibre souvent résumé par le slogan « pas de sacrifice pour l’euro ». Cependant, la perspective d’une victoire électorale imminente ouvre une période de recentrage politique : le programme électoral de Syriza, dit de Thessalonique, prévoyait quatre points : une renégociation des contrats de prêts et de la dette publique ; des mesures sociales : rétablissement du salaire minimum, réinstauration des conventions collectives, mesures pour les plus pauvres ; la reconstruction démocratique de l’État : lutte contre l’évasion et la fraude fiscales, contre la corruption, réembauche des fonctionnaires licenciés ; un plan de reconstruction productive : arrêt des privatisations, transformation de l’économie par des critères sociaux et écologiques. C’était un programme social-démocrate et keynésien modéré, mais dont l’application, dans la conjoncture politique, aurait nécessité une confrontation directe avec les institutions européennes si elle avait été vraiment soutenue par la direction de Syriza. Cependant à partir de 2012, on assiste aussi à un reflux démocratique dans ce parti, marquée par l’augmentation du pouvoir du président du parti mais aussi par un décalage croissant entre les positions politiques communes et le programme de gouvernement discuté entre les membres du cercle proche du premier ministre. Ainsi, Yanis Varoufakis a raconté ses discussions, en dehors des débats publics du parti, avec des membres de l’aile droite du parti et Alexis Tsipras, en vue de convaincre ce dernier d’abandonner définitivement l’option d’une sortie de l’euro, mais aussi de prévoir une stratégie de négociation avec les institutions européennes centrée sur la démonstration du caractère anti-démocratique de l’UE plutôt que sur la mise en œuvre de mesures unilatérales, et ce en dépit du débat dans Syriza. Vous pourrez lire à ce sujet le livre d’Eric Toussaint à paraître en novembre prochain.

C’est ce qui explique l’attitude apparemment contradictoire du premier gouvernement Tsipras lors des négociations avec l’Eurogroupe, combinant un discours affiché de contestation radicale des institutions européennes et en réalité un respect absolu des règles du fonctionnement de ces institutions (solidaire d’un frein permanent aux mobilisations dans la rue). La séquence politique de juillet 2015 s’éclaire également dans cette perspective : le référendum du 5 juillet n’avait aucunement pour objectif de légitimer des mesures de désobéissance du gouvernement grec à l’égard de la Troïka, mais de justifier un troisième mémorandum dont le principe était déjà validé de longue date, de manière directe en cas de victoire du « oui » et de manière indirecte en cas de de victoire du « non ». Ce dernier scénario ayant prévalu, le troisième mémorandum a été présenté comme la seule réponse possible du gouvernement grec à une menace d’exclusion de la zone euro dépeinte comme une catastrophe à éviter à tout prix. Et Tsipras, contre les instances du parti, a pu valider cet accord et appeler à de nouvelles élections en suscitant la scission avec l’aile gauche, réalisant ainsi le scénario européen de la « parenthèse de gauche ».

Quelles premières leçons pouvons-nous en tirer ? Il n’y aura aucune rupture avec le néolibéralisme dans le cadre d’un gouvernement de gauche sans : une organisation vraiment démocratique pour éviter l’autonomisation des dirigeants ; des mobilisations sociales massives qui osent s’opposer le cas échéant à un parti ou un gouvernement même de gauche radicale, et l’intensification des formes d’auto-organisation autogestionnaires y compris dans cette période ; une confrontation assumée avec les institutions européennes, sans s’interdire la rupture avec l’UEM et l’UE et en faisant du vote populaire (par exemple par référendum) la base de toute décision. Dans cette perspective, les partis de « gauche radicale » sont très loin d’être à la hauteur, y compris en France et en Espagne par exemple.

III. De la lutte des classes conduite par les capitalistes, et particulièrement du cas de la Grèce, ainsi que des moyens d’une contre-offensive populaire

Ce à quoi nous avons eu à faire en 2015 est un épisode du drame néolibéral, c’est-à-dire de l’offensive politique mondiale, initiée à la fin des années 1970 par la classe capitaliste pour préserver les conditions de l’accumulation du capital, neutraliser les droits acquis par les travailleurs dans la période précédente et aussi cadenasser son hégémonie, mise à mal par la crise de 2007-2008 et par le nouveau cycle de mouvements sociaux post-crise – notamment en Grèce les formes d’auto-organisation et de mobilisation dont on a parlé hier [durant le colloque]. C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre l’instrumentalisation politique de la dette publique grecque par la Troïka (BCE, Commission européenne, FMI) et les mémorandums successifs : il s’agissait d’un point de vue économique de sauver les grandes banques européennes (et notamment la BNP), détentrices de titres publics de l’Etat grec, sans passer par une injection directe de milliards de dollars – ce qui aurait été trop impopulaire étant donné l’instabilité sociale et politique croissante en Europe. La Troïka a donc préféré racheter ces titres, sauvant ainsi les grandes banques, tout en profitant de cette nouvelle position de créancier pour pouvoir imposer un traitement de choc austéritaire à la Grèce (baisse des salaires, des pensions et des dépenses publiques), et ainsi accroître aussi les conditions de la prédation capitaliste en Grèce. Cette position de créancier était aussi une aubaine pour prévoir des privatisations de grande ampleur et un pillage capitaliste des ressources naturelles et publiques grecques, à la manière dont le FMI a organisé par exemple l’endettement économique et la domination politique en Amérique latine ou en Afrique dans la période précédente. La grande différence était qu’en l’occurrence, la Grèce était membre d’une institution supranationale dans laquelle elle était déjà liée aux créanciers, l’Union européenne, dont les règles et le fonctionnement ont constitué le moyen institutionnel de cette exploitation économique et de cette domination politique. D’un point de vue politique, c’est clair, depuis 2010, la Grèce n’est plus une démocratie parlementaire comme les autres : les créanciers peuvent piloter directement les dimensions essentielles des politiques nationales et contrôler directement s’ils le souhaitent les administrations publiques. D’un point de vue économique, c’est un peu technique, je pourrai y revenir dans la discussion, mais retenons fondamentalement qu’il y en Europe un centre économique, l’Allemagne, la France et le nord de l’Italie, et deux périphéries qui sont dominés par ce centre : la périphérie de l’Est et la périphérie du Sud, dont fait partie la Grèce. Dans le développement inégal et combiné des économies européennes, c’est le capitalisme allemand et français qui a gagné le plus grâce aux règles de l’Union européenne tandis que ces sont les travailleurs du Sud (comme en Grèce) qui ont perdu le plus. Ce n’est pas un hasard, puisque les institutions européennes, pour la grande majorité non-élues, sont le quartier général des capitalistes en Europe, et notamment du capitalisme allemand et français, qui leur sert à assurer leur exploitation économique et leur domination politique mais aussi à coordonner spatialement et temporellement les décisions politiques qui les avantagent. Et en Grèce, il y a beaucoup à gagner pour les capitalistes européens, américains et chinois, avec des projets d’extraction de pétrole et de gaz naturel de très grande ampleur, et un enjeu géopolitique majeur, avec des bases de l’OTAN stratégiques en cas de conflit dans le Proche Orient et un point de contrôle fondamental de l’immigration vers l’Europe – l’expérience grecque ayant aussi permis à l’Union européenne (avec le concours du gouvernement Syriza-Anel) de marchander les accords inhumains sur le contrôle des flux migratoires avec la Turquie de 2016.

Que pouvait faire le gouvernement Syriza, alors, et que devrait faire un gouvernement qui voudrait vraiment en finir avec ce pillage, cette exploitation et cette liquidation de la démocratie aussi bien représentative par le Parlement que directe par l’auto-organisation populaire ? La seule manière d’améliorer la situation des classes populaires et d’en finir avec l’austérité et le néolibéralisme autoritaire est d’arrêter de négocier avec l’ennemi et de sortir de la logique du moindre mal qui est en réalité la même que celle de la gouvernance néolibérale ; et de rompre donc avec tous les engagements capitalistes internationaux et nationaux pour mettre en œuvre des mesures unilatérales, offensives et défensives, en appelant d’autres pays à nous rejoindre. Dans le cas de la Grèce, il s’agissait donc par exemple, pour les mesure offensives, de cesser immédiatement la mise en œuvre des mémorandums (et donc rehausser les salaires, les pensions et les dépenses publiques sans négociation avec l’UE) et de ne pas payer les créanciers de la dette publique (déjà plus que remboursée si on ne compte pas les intérêts), afin de privilégier immédiatement le financement de la redistribution des richesses aux plus pauvres, puis d’abolir la partie illégale, illégitime, insoutenable et odieuse après un audit citoyen de la dette publique. Et pour les mesures défensives, de contrôler les flux de capitaux pour éviter que les capitalistes grecs ne vident toutes les caisses et échappent à une forte taxation pour redistribuer aux pauvres ; ou encore de la sortie de l’euro et du retour à une monnaie nationale, pour éviter ce qui s’est passé effectivement le 5 février 2015, c’est-à-dire la décision brutale de la Banque centrale européenne (la meilleure amie des banques privées et des multinationales en Europe, qui les inonde de milliards d’argent sans aucun compte politique à rendre) d’amputer de moitié l’accès de la Grèce à l’euro, la menaçant de faillite dans les six mois et lui permettant de continuer le chantage politique. Vous trouverez ce genre de propositions dans le document collectif, élaboré par des militants de toute l’Europe, « Manifeste pour un nouvel internationalisme des peuples en Europe ». Mais vous avez compris l’idée : puisque les capitalistes nationaux et internationaux font la guerre aux classes populaires, un gouvernement populaire doit non pas négocier avec les forces capitalistes sur son territoire et à l’étranger, mais s’en défendre et les attaquer…sinon il n’y aura ni liberté ni égalité, mais même pas un peu plus de pain et de rose pour les classes populaires.

Du point de vue des mouvements sociaux, cela implique de ne pas séparer le social, l’économique et le politique en abandonnant ce dernier à des partis ou instances non démocratiques dans lesquels des coups de force et manipulations peuvent avoir lieu dans le dos de la population. Donc, tout en s’auto-organisant dans les lieux de travail, de vie et dans la rue pour répondre aux besoins et projets immédiats, il s’agit d’intervenir activement et de manière autonome dans la sphère politique, par la mise en place de services publics autogérés et contre-institutions, par des grèves et blocages, des processus constituants, aussi des élections mais à condition qu’il y ait un contrôle populaire direct et systématique, etc. Tant que les plus démocrates des citoyens et des militants désertent l’arène politique, nous aurons des Syriza, mais aussi d’autres partis de la gauche dite radicale en Europe, où il n’y aura aucun contrôle collectif des personnes en situation de responsabilité, aucun véritable processus démocratique, aucune base populaire en réalité, et aussi aucune véritable imagination politique. Et il n’y aura jamais d’amélioration des conditions de vie des classes populaires ni de véritable démocratie. Cette élaboration d’une culture politique et d’une exigence démocratique effective et active (pas seulement délégataire en critiquant les institutions autoritaires pour mieux se replier sur soi-même) dans les mondes du travail et les mouvements sociaux me paraît une des grandes leçons de l’expérience grecque, d’un point de vue marxiste.

Conclusion

Si la séquence politique autour de Syriza a été catastrophique, c’est aussi parce que l’ascension politique de Syriza a été concomitante du déclin du cycle d’auto-organisation populaire qui a suivi 2008, à cause toujours de la conjonction entre une attitude délégataire des mouvements sociaux et une attitude de mépris de la part de la direction de Syriza. Pendant ce temps, rien de fort, durable et sérieux n’avait été préparé et organisé concrètement pour réagir ni au renoncement du gouvernement de Syriza, ni à la trahison du référendum par la signature du troisième mémorandum, ni à la gestion sécuritaire et répressive de l’arrivée de nouveaux migrants, qui a été mise en œuvre déjà sous Syriza, ni pour faire face à l’attaque brutale contre les migrants et les milieux autonomes mis en œuvre dès son arrivée au pouvoir par le gouvernement de droite de Kyriakos Mitsotakis. Le moment aujourd’hui semble à l’improvisation pour sauver les meubles, les mouvements sociaux étant ainsi eux-mêmes conduits à adopter malgré eux cette gouvernementalité néolibérale du moindre mal. Il ne s’agit pas de donner des leçons mais de repérer des tendances, et aussi de faire des propositions : tout ce que fait le remarquable mouvement d’auto-organisation populaire en Grèce est utile et nécessaire mais, face à un néolibéralisme autoritaire qui n’est plus prêt à aucune concession, il faut se poser à nouveau la question du pouvoir – sinon les résistances mêmes finiront par disparaître.

Ce serait la dystopie réelle du capitalisme néolibéral menée à son terme – en Grèce, sans doute sous la forme d’un fascisme de collaboration avec les grandes puissances capitalistes étrangères prédatrices du travail et destructrices de la nature ; ce vers quoi le gouvernement Mitsotakis, mais aussi malgré lui le gouvernement Tsipras, auront constitué des étapes. Pour reprendre l’image de Walter Benjamin, c’est ce train catastrophique qui est en marche vers la falaise, et la révolution doit commencer par freiner cette catastrophe, par tous les moyens. À défaut d’être encore en situation de poser la question d’une transition après la révolution, fenêtre qui s’est bel et bien ouverte de 2008 à 2015 en Grèce et que la dystopie politique Syriza a refermé, il faut à nouveau avoir la patience et la détermination de se poser de nouvelle manière, une nouvelle fois, la question de la transition vers la révolution.

Auteur.e  Alexis Cukier membre d’Ensemble ! et du réseau ERENSEP (European Research Network on Social and Economic Policies)

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