Bonne année La rubrique de Panagiotis Grigoriou

Panagiotis Grigoriou est Ethnologue et historien, chroniqueur, analyste, initiateur d’un concept de tourisme alternatif et solidaire en Grèce. Le regard de l’historien et de l’anthropologue sur l’actualité et le vécu de la crise grecque.
Bonne année !

Nouvelle année. Au soir du 31 décembre et sous une pluie glaciale et battante, les artistes interprétaient comme ils l’ont pu pour les besoins des dites festivités, organisées comme tous les ans par la municipalité d’Athènes. Sous une Acropole alors arrosée, l’image retransmise en simultané par les télévisions grecques convient bien à la situation du pays. Pétards mouillés. Pourtant tout le monde dans la mesure du possible, a pu enfin souffler un peu durant cette coupure calendaire des rythmes et des… arythmies du pays réel. Bonne année 2019 !

Musique et chant pour les enfants. Athènes, décembre 2018

Entre Noël et le Nouvel an, le climat ainsi surfait était un peu partout à la fête, les enfants, les enfants ont particulièrement apprécié. Il faut dire que les enfants en Grèce deviennent de plus en plus rares, d’après les récentes enquêtes démographiques reproduites par la presse du moment en guise de… bonne année, l’indice conjoncturel de fécondité a subi un effondrement sans précédant après 1981, pour se situer en 2016 à environ 1,3 enfant par femme.

Ainsi, les personnes âgées de plus de 65 ans représentent actuellement près du 25% de la population, et le nombre des enfants de moins de 15 ans, s’élèvent seulement à un petit 14%. C’est n’est pas glorieux et surtout, une telle “bombe démographique” signifie d’après les spécialistes que la population du pays (10 millions actuellement) diminuera de presque un million dans près 30 ans, quotidien “Kathimeriní” du 31 décembre 2018.

Alors, ni forces vives et à terme encore moins nation… si rien ne change. Les éditorialistes dignes de ce nom à l’instar de l’universitaire, philosophe et théologien orthodoxe Chrístos Yannarás, tirent donc la sonnette d’alarme. “Les prévisions pour 2019 ne permettent guère l’optimisme. Le seul et alors unique espoir tient alors de la chimère, de la croyance en cette possibilité de ‘surprise’, car chaque société, même plongée dans le déclin le plus profond peut ainsi contre toute espérance, donner naissance à sa propre mutation radicale.” “Il n’est certainement pas prudent que de miser sur le moins probable, sur ce qui est tout simplement souhaitable. Sauf que le désir commun, ou celui partagé par le plus grand nombre, est généralement porteur de cet élan issu de la surprise. Les aspirations inconcevables sont parfois à l’origine des mutations sociales ainsi radicales”, quotidien “Kathimeriní” du 30 décembre 2018. Un mélange de joie et de tristesse (en grec Charmolýpi, terme de la théologie Orthodoxe) règne ainsi pendant ces jours du seul basculement calendaire. Le tout, sous le regard des animaux adespotes devant l’Acropole, ou devant les échoppes, sans oublier cette image des réalités palpables au contact des sans-abris d’Athènes… aux sapins de Noël “qui leur sont suffisamment propres” aux dires des passants. Rythmes comme arythmies du pays réel.

Animal adespote sous l’Acropole. Athènes, décembre 2018
Noël… Sans-abri. Athènes, décembre 2018
Vitrine et échoppe. Athènes, décembre 2018
Animal adespote et terrasse de café. Athènes, décembre 2018

Au centre historique d’Athènes par ce temps dit festif, la municipalité a illuminé cette galerie marchande alors trépassée depuis un moment déjà, rebaptisée pour les besoins d’une muséographie du commerce affichée de la sorte: “Traces du commerce”. Ailleurs pourtant, le commerce reprend timidement, un phénomène en partie lié à la massification des évidences touristiques, tout comme de celles d’Airbnb, la dite plateforme n’est pas sans provoquer les frictions évidentes… entre le monde réel et le monde d’après. Nous y sommes autant à Athènes et en Grèce plus généralement.

Nos touristes d’ailleurs attendent patiemment dans le froid pour visiter l’Acropole, non loin d’une affiche locale, dans l’espoir de retrouver Maria, chatte alors perdue et ainsi désespérément recherchée. En espérant une issue heureuse quant au sort de Maria, d’autres Athéniens nourrissent les autres animaux adespotes du quartier des églises et de l’Archevêché, le tout, sous le regard attiré des visiteurs. Oui, Noël des adespotes c’est presque tous les jours ici !

L’autre quasi-nouveauté du moment tient d’une certaine massification constante de la pratique religieuse, en Grèce, et même à Athènes. Certes, ce phénomène ne peut pas être quantifié de manière exhaustive, sauf qu’il suffit de se rendre à l’église et d’observer. Au moment même où une partie du haut prélat semble accepter la mise en cause de la position de l’Église et plus généralement de l’Orthodoxie, le bas clergé et les laïques des paroisses résistent, persistent, psalmodient et signent. Une mise en cause, signalons-le, en réalité guerre ouverte initiée par les tenants de la mondialisation et leurs serviteurs locaux, à savoir et entre autres, le “gouvernement” Tsípras.

Sauf qu’en ville, comme partout ailleurs, l’Église est de plus en plus présente sur le terrain social, et aussi spirituel à défaut peut-être d’idéologie politique adéquate. Au village thessalien, Maria, l’épouse de mon cousin Vassílis, organise la distribution au sein de la paroisse, ceux du village qui n’ont plus les moyens, les “micro-retraités” comme on les nomme parfois ici, reçoivent une modeste somme, quelques vivres, ainsi que des habits, voilà pour le Noël des Grecs du pays réel et de l’Orthodoxie.

Traces du commerce. Athènes, décembre 2018
Commerces. Athènes, décembre 2018
Maria… perdue. Athènes, décembre 2018
Contre Airbnb. Athènes, décembre 2018

Grèce en hiver. En Thessalie, la ville de Tríkala connaît un afflux de visiteurs, en partie lié au parc thématique local pour enfants organisé durant la période des fêtes. En règle générale, les destinations des montagnes grecques retrouvent une certaine clientèle grecque et aussi non-grecque et c’est nouveau depuis les années de dite crise. Près d’un tiers de la population se débrouille comme on dit, entre les fonctionnaires aux revenus réguliers, puis ceux, acteurs d’une parfois nouvelle économie, partiellement immergée… et quelquefois même criminelle.

Indifférents désormais au sort des autres, car 70% de la population est paupérisée et près de la moitié des Grecs sont alors pauvres, ces rescapés ou “renouvelés” de la crise et par la crise, clientèle des partis comprise, font et feront leur vie, car de toute manière… il n’y aurait plus autre chose à réaliser. Et c’est alors la partie visible de l’ensemble mais qui ne le représente plus depuis la longue agonie de la classe moyenne. Visible même et surtout par ce temps aussi de Noël.

Pour nos animaux adespotes. Athènes, décembre 2018
Église à Athènes à fin de la messe. Décembre 2018

Noël déjà derrière nous, le tout sous une certaine douceur, celle comme on sait de la seule météo. Les plus téméraires qui sont habituellement les meilleurs, ils se sont même baignés en mer, près du port du Pirée, comme mieux encore à Nísyros, belle île du Dodécanèse. Sauf que depuis… 2019, une bonne partie du pays se trouve désormais sous la neige, et que ans les prochaines heures, le manteau neigeux couvrira alors jusqu’à certains quartiers d’Athènes.

Au village thessalien on installe des bâches sur les potagers d’hiver comme on brûle du bois. Telle est la vie locale un peu partout en Grèce. La fanfare municipale a été de sa plus belle musique en ville de Tríkala, bourgade vivante, où aux dires des habitants il fait certainement mieux vivre qu’à Athènes. Au village, le voisin Nikos et aussi cousin un peu lointain, me raconte comment et combien la commune se dépeuple, elle a perdu plus du tiers de sa population depuis les années dites de la crise.

“Les jeunes sont partis en Allemagne et les vieux donc… ils meurent. Ce n’est plus rentable du tout que de travailler la terre, toutes les terres du village finissent par être exploitées par deux ou au mieux, par trois familles, lesquelles ont alors les moyens et pour tout dire, disposent de la mécanisation nécessaire et de pointe pour y parvenir. Nous travaillons déjà et nous travaillerions davantage pour eux ; comme nos ancêtres il y a plus d’un siècle. Nous sommes les abandonnés des politiciens, le Parlement devrait un jour… sauter, sans blague.”

Au Pirée, décembre 2018
Tríkala ville. Thessalie, décembre 2018
En Thessalie, janvier 2019

Dans un sens, Chrístos Yannarás, philosophe et théologien orthodoxe ne dit pas vraiment autre chose. “La solution est simple, nous le savons tous: nous avons besoin d’un gouvernement en dehors de l’ensemble des partis du Parlement actuel et qui exclura institutionnellement la possibilité de faire fonctionner toute sorte d’un état clientéliste. Un gouvernement alors de transition, technique, issu des ‘personnalités’, doté d’un mandat de deux ans, et autant soumis au contrôle du parlement actuel, mais bénéficiant d’un appui de type référendaire pour éliminer l’interminable état clientéliste, et ainsi exclure constitutionnellement sa reconstitution”, quotidien Kathimeriní du 31 décembre 2018.

Entre le clientélisme réellement existant, puis la méta-démocratie Troïkanne et enfin leur dernier ridicule des politiciens grecs, ces mêmes politiciens ont été ainsi “tués”, déjà dans la conscience collective pour un nombre alors important de citoyens. La semaine dernière, Tsípras a inauguré à Thessalonique une station du métro de la ville… lequel fonctionnera concrètement seulement en 2022. Sur les photos publiées par une partie de la presse, on y distingue certaines… machines à ticket factices, puis, une part de la station ainsi “inaugurée” sera démontée pour que les travaux puissent alors se poursuivre. Voilà que le ridicule tue encore dans un sens.

Les élections législatives auront lieu cette année certes, le système politique survivra, et peut-être que lors des élections d’après, d’autres mouvements pourront voir le jour, authentiques, radicaux, émanant du pays réel, pour que l’unique espoir puisse ainsi tenir de la chimère en cette possibilité de surprise. Et à commencer par la dénonciation des accords avec la Troïka et évidemment par la sortie de la Grèce de l’Union européenne, c’est un minimum et ce n’est qu’un début car cette voie est bien longue et difficile.

De la musique. Tríkala en Thessalie, décembre 2018
La station de métro… inaugurée par Tsípras. Thessalonique, décembre 2018 (presse grecque)
Au Mont Athos. Décembre 2018

En attendant le miracle… ou en le préparant peut-être, mes amis m’envoient leurs photos depuis le Mont Athos, cette République monastique en Chalcidique bénéficiant d’un statut d’autonomie comparable aux périphéries et réunissant vingt monastères Orthodoxes, grecs, bulgares, roumains, russes, serbes et autres, qui mènent une vie alors d’anachorètes.

En attendant et en préparant le miracle, nous admirons autant tout l’éclat des animaux adespotes qui sont autant des nôtres. Bonne année, espoir et vérité !

Animal adespote. Athènes, décembre 2018

* Photo de couverture: Vœux du moment. Athènes, décembre 2018

rédaction

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