L’histoire de Konstantína Koúneva

L’histoire de Konstantína Koúneva, militante syndicale défigurée fin décembre 2008 dans un quartier d’Athènes à la suite d’une attaque à l’acide, est traversée par l’histoire grecque de ces dix dernières années et la traverse en retour d’une façon oblique, singulière et sensible.

Travail, non féminin Publié le par dimitris alexakis sur Ou la vie sauvage

à Nádia, Vásso, Beáta, Sýlvia, Christína et Yánnis

« Cet événement m’a marquée à vie. Il a mutilé mon visage, mon corps et a fait de moi quelqu’un d’autre. Il a plongé ma famille dans la peine ; pour mon fils, il a marqué la fin de l’enfance. Mais je ne me suis pas arrêtée là, je n’ai pas été neutralisée, je vis en en portant les conséquences et j’avance. » [1]

L’histoire de Konstantína Koúneva, militante syndicale défigurée fin décembre 2008 dans un quartier d’Athènes à la suite d’une attaque à l’acide, est traversée par l’histoire grecque de ces dix dernières années et la traverse en retour d’une façon oblique, singulière et sensible.

Elle invite à repenser cette séquence de dix ans à partir de l’expérience de celles et ceux qui sont en apparence sans pouvoir et relègue au second plan le vocabulaire économique ou financier qui en a dominé la lecture.

Elle lie la question de la violence à celle du travail précaire. Malgré sa gravité, l’acte dont elle a été victime n’est pas un cas à part. Sous des formes multiples (insultes sexistes, racistes, chantage au licenciement, au non-renouvellement de la carte de séjour et à l’expulsion, pressions diffuses, menaces, passages à l’acte…), la violence est le mode par lequel les entrepreneurs du nettoyage ont cherché à imposer en Grèce une précarité proprement invivable.

La violence était présente avant le début officiel de la crise de la dette et a été chaque fois une réponse opposée à des pratiques de résistance — dans les secteurs du nettoyage, du bâtiment ou de l’agriculture saisonnière, sur des quais de métro, des chantiers ou dans les champs de fraises de la région d’Ilía, à l’ouest du Péloponnèse.

Elle jette un jour cru sur la collusion entre entreprises privées d’une part, services étatiques et personnes morales de droit public de l’autre : avant d’être portés par un « projet » politique, la flexibilité, la précarisation, le démantèlement du cadre législatif et des autorités de contrôle sont d’abord apparus sous une forme presque nue, sans oripeaux ou apparats idéologiques, et ne se sont développés que parce que certains, à l’intersection des secteurs privé et public, y trouvaient intérêt.

les mobilisations du prolétariat largement féminin et immigré auquel elle appartient ont joué un rôle essentiel dans la dynamique qui a porté la « gauche radicale » au pouvoir en janvier 2015

Elle invite à penser le contournement et l’évidement des garanties légales à partir des pratiques de sous-traitance et d’externalisation. L’expérience de Konstantína Koúneva, employée immigrée en Grèce dans le secteur du nettoyage, est solidaire de celle des couturières de Dacca, Bengladesh, qui peuvent apparaître comme des « travailleuses immigrées employées à domicile » : il s’agit toujours de découvrir ou de créer des zones de non-droit, d’externaliser la production là où un certain état du droit n’a pas ou n’a plus cours.

Elle rappelle que les mobilisations du prolétariat largement féminin et immigré auquel elle appartient ont joué un rôle essentiel dans la dynamique qui a porté la « gauche radicale » au pouvoir en janvier 2015 et signale que le courage et l’initiative politiques ont à des moments-clefs été le fait de celles et ceux qui étaient le plus vulnérables ; elle marque une autre dette.

Le parcours de Konstantína, passée en 2014 du terrain syndical à une action politique plus institutionnelle, éclaire aussi l’histoire de la gauche radicale grecque, marquée coup sur coup par le succès d’un référendum d’opposition aux plans d’austérité (5 juillet 2015) puis par la ratification de ces plans (13 juillet 2015). Elle invite ainsi à interroger, sous l’angle de la sous-traitance et du travail précaire, la stratégie et les actes du gouvernement d’Alèxis Tsípras dont le mandat, avec la tenue d’élections législatives anticipées, le 7 juillet 2019, arrive aujourd’hui à son terme.

« Tu n’es pas seule »

Autour de 2012, mon cousin, Yánnis, s’est trouvé à quelques pas d’elle dans un wagon de métro et l’a reconnue avec une sorte d’effroi et de respect silencieux ; le terme qu’il emploie pour décrire la rencontre, δέος, traduit le sentiment éprouvé face à ce qui relève du sacré. Sans l’avoir jamais vue, il a immédiatement mis un nom sur ce visage séparé des autres par ses lunettes noires et sa peau abîmée. Il l’a regardée descendre du train avec l’aide d’une femme plus âgée, se mêler à la foule sur le quai de Sýntagma et l’a suivie des yeux jusqu’à ce qu’elle disparaisse. Il était à deux doigts de lui parler ou de lui adresser un geste de sympathie mais est resté immobile. La femme qui, 4 ans auparavant, avait suscité un élan de solidarité sans pareil et cette silhouette anonyme étaient la même personne. Il s’est remémoré la phrase qui était apparue sur les murs et avait été criée par des dizaines d’inconnus sous les fenêtres de l’hôpital où elle a été conduite dans la nuit du 22 au 23 décembre : « Konstantína, tu n’es pas seule. »

En grec, le travail, η εργασία, est un mot féminin. Travail précaire se dit : επισφαλής εργασία, et le travail en alternance : εκ περιτροπής εργασία. Le mot μετανάστευση, « immigration », est féminin dans les deux langues. Le mot « enfant », lui, est du genre neutre, το παιδί.

Tous les mots qui concernent le visage sont neutres, eux aussi : το μάτι, l’œil, το στόμα, la bouche, το πρόσωπο, le visage, το δέρμα, la peau.

Le liquide qu’on lui a lancé au visage et qu’on lui a fait ingérer de force porte le nom d’acide sulfurique concentré, θειικό οξύ, et est le plus souvent désigné sous son nom archaïque, vitriol.

L’infinitif ayant à peu près disparu de la grammaire grecque, le nom des verbes se formule à la première personne : « lutter » se dit « je lutte » (αγωνίζομαι), « survivre » « je survis » (επιβιώνω).

Son prénom, Костадинка, est toujours prononcé ici à la manière grecque. Elle choisit, elle — sur son compte Twitter, sur la page du Parlement européen qui lui est consacrée — de restituer la prononciation bulgare en l’écrivant Kostadinka.

Son nom est parfois associé dans la presse au mot « affaire », υπόθεση, qui ravale l’événement au rang d’une procédure. Quelque chose pourtant résiste. On ne se débarrasse pas comme ça de la violence, du désir de vivre, des mots, des sujets, des histoires, des corps et des visages et des blessures qu’ils portent.

La phrase « Konstantína, tu n’es pas seule » avait, à l’hiver 2008, plusieurs sens. Elle suggérait que la violence dont elle avait été victime n’était pas un cas isolé ni un accident ; qu’elle était en passe de se généraliser sous une forme ou une autre à l’ensemble de ce « monde du travail » qui n’est justement plus un monde mais une multitude de trajectoires diffractées. Elle signifiait à rebours que Konstantína faisait partie d’une société qui pouvait sortir de l’ombre pour la défendre — et se défendre elle-même — en affirmant un « nous ». C’était aussi une phrase qui venait après-coup : il est probable que l’attaque n’aurait pas eu lieu si Konstantína n’avait pas été laissée seule face aux menaces et à la violence patronales. « Tu n’es pas seule » était l’expression d’un monde qui se ressaisissait, prenait ou reprenait conscience de lui-même à partir d’un défaut, d’un manque (de solidarité, de présence, d’attention, de réflexes ou d’humanité, de temps à consacrer à l’autre), d’un vide qui se serait ouvert à la surface du monde et à travers lequel on aurait aperçu, un bref instant, l’horreur.

Cette phrase renfermait ainsi, comme en creux, un « nous » ; c’est singulièrement à partir de la mort d’un adolescent de 15 ans tué par la police le 6 décembre de la même année et de la tentative de meurtre perpétrée contre elle que ce « nous », en Grèce, a commencé à prendre forme. Le collectif est apparu pour s’adresser à celui et à celle qui en avaient été séparés ; ce « nous » n’a pas commencé par dire « nous », mais « tu » : un « nous » sous-entendu, à la deuxième personne.

Comme l’a pressenti Yánnis quelques années plus tard, cette phrase était aussi un slogan qui, 4 ans après avoir été scandé, semblait être retourné à l’indifférence initiale.

« Τu n’es pas seule » se dit en grec δεν είσαι μόνη. La deuxième personne est fréquemment employée pour s’adresser aux inconnus comme si la langue grecque incitait à briser la glace. « Où vas-tu ? » demande volontiers le conducteur du taxi ou le chauffeur du bus à celle ou celui qui vient d’y monter. L’oralité prime en grec jusque dans l’écriture romanesque — chez Kavvadías, Tachtsís, Tsírkas, Míssios. Les luttes de ces dernières années ont partie liée à cette manière de se défaire des formules et clivages faits pour tenir l’autre à distance ; il y a dans la langue une résistance à la ville où personne ne se parle. L’assemblée de la place Sýntagma, en 2011, a été par excellence un lieu de parole, de rupture de l’anonymat. « Tu n’es pas seule » vient aussi de là : même écrite sur les murs, c’est une phrase parlée, qui convoque l’autre de manière physique, où le tutoiement marque un rapport au corps.

Le souvenir de la petite foule rassemblée en décembre 2008 sous les fenêtres de sa chambre évoque d’autres rassemblements, comme cette veillée sur le parvis d’un hôpital aux fenêtres grillagées organisée à la fin de l’année 2014 en soutien à Níkos Romanós, emprisonné à la suite d’une tentative de braquage, arbitrairement privé de son droit aux études et en grève de la faim. « Tu n’es pas seule » est une injonction à tenir, à ne pas basculer de l’autre côté. Il s’en faut parfois d’un message ou d’un geste.

Les deux slogans les plus marquants de cette période de violence patronale, de violence policière et d’émeutes — Αυτές οι μέρες είναι του Αλέξη (« Ces journées sont celles d’Alèxis »), Κωνσταντίνα, δεν είσαι μόνη (« Konstantína, tu n’es pas seule ») — sont ainsi liés par deux prénoms.

« Location d’ouvrières »

Le début remonte à 1989 et à l’effondrement du Mur ; à l’entrée de la Grèce, pays de quelque 11 millions d’habitants, moins industrialisé que ses voisins du Nord et à la monnaie infiniment moins forte, dans le concert des pays de l’euro (2002) puis dans le cercle restreint des nations olympiques.

À la veille de 2004, le pays est à la fois censé renouer avec son héritage antique (« Les Jeux reviennent à la maison ») et être reconnu comme une nation du XXIe siècle — en se pliant aux méthodes de management contemporaines, en lançant une politique de grands travaux dispendieux et sans utilité sociale, en faisant des termes de croissance et d’investissements le fin mot de toute politique, en favorisant la collusion entre responsables politiques locaux et dirigeants de grandes multinationales et en démultipliant sa dette.

Pour soutenir sa « modernisation », le pays fait appel en masse à une main-d’œuvre venue en particulier de l’ancien bloc de l’Est (Albanie, Bulgarie, Géorgie, Pologne, Russie, Ukraine, Moldavie, Roumanie…). Konstantína, qui est née en 1964 dans la ville bulgare de Silístra, entre en Grèce en 2001.

Elle a fait des études d’histoire et d’archéologie à l’université Cyrille et Méthode de Velíko Tírnovo et travaillé dans une boutique de vêtements et une usine de papier. Les problèmes de santé de son fils, qui doit depuis l’âge de deux ans subir une opération de cœur indéfiniment reportée, ont joué un rôle déterminant dans sa décision de partir s’installer en Grèce.

L’enfant a 4 ans, et elle 37, lorsqu’ils arrivent à Athènes.

Elle intègre OIKOMET, une société de nettoyage et de « location d’ouvriers », autrement dit de sous-traitance, qui a décroché l’appel d’offres pour l’entretien de la ligne de métro reliant Kifissiá au Pirée, la plus ancienne de la capitale.

Les services de nettoyage d’hôpitaux, de tribunaux, d’aéroports, d’installations portuaires, d’universités et d’écoles, de dépôts de bus ou de trains sont depuis le début des années 90 confiés par des administrations étatiques, des collectivités territoriales ou des entreprises d’intérêt public à des sociétés privées employant tantôt une petite dizaine, tantôt plus d’un millier de personnes. Cette tendance à l’externalisation (outsourcing) s’accélère au tournant des années 2000. La société anonyme OIKOMET, qui compte plusieurs centaines de personnes, est alors une des plus importantes du secteur.

Konstantína travaille beaucoup plus que les huit heures légales et est fréquemment appelée, dans la même journée, sur 2 ou 3 sites.

« Elle avait encore du mal à parler le grec, au début, se souvient une collègue, mais elle lisait beaucoup. »

Dans un texte publié quelques années plus tard, elle se souvient qu’elle conduisait son fils sur la colline de Philopáppou qui fait face à l’Acropole ; ils pique-niquaient, l’enfant faisait ses devoirs, l’enfant et la mère discutaient au retour avec des inconnus qui promenaient leurs chiens, « c’était comme un conte ».

Syndiquée depuis 2002, elle est deux ans plus tard élue secrétaire de l’Union des employées de maison et de nettoyage de la région d’Attique — une de ces unions professionnelles qui se développent alors dans le monde du travail précaire et dont le nombre, quelques années plus tard, s’élèvera à plus de 60.

Le secteur du nettoyage compte des employé·e·s de deuxième, de troisième voire de quatrième catégorie. Une femme seule avec enfants est plus susceptible d’y être soumise à la pression patronale, un homme parlant mal le grec plus souvent pressé de signer un contrat dont il ne comprend pas les termes ; dans certains dépôts de bus, les femmes de ménage immigrées sont systématiquement harcelées. Il est quelquefois demandé à celle ou celui qui ne parle pas ou ne sait pas lire le grec de signer un contrat en blanc. En conditionnant le droit au séjour à l’emploi, les textes qui régissent le séjour des étrangers en Grèce accroissent leur vulnérabilité.

Konstantína est bien placée pour le savoir : dépendante du renouvellement de ses titres de séjour, elle a débuté son activité syndicale à l’insu de ses employeurs, de manière quasi-clandestine, par crainte des représailles.

Elle étudie les pratiques et les textes, repère la façon dont les employeurs enfreignent la loi ou mettent à profit ses lacunes et ses imprécisions — en maintenant notamment les heures de travail déclarées en-dessous du taux obligeant au versement des cotisations liées à l’exercice d’un « métier pénible et à risque ».

Elle recense les heures supplémentaires impayées, les omissions et négligences en matière de sécurité, le non-acquittement des cotisations de Sécurité sociale, les accidents du travail camouflés, dénonce le manque de contrôles, pointe les risques que fait peser sur la santé la manipulation de certains produits et les cas d’agressions sexuelles dont les employées femmes, dispersées dans la ville et souvent isolées, font l’objet. Elle dénonce l’existence de « listes noires » visant à exclure de la branche tout·e employé·e récalcitrant·e. Elle documente la pratique du « clonage » : sur un chantier donné, une entreprise déclare employer 20 personnes alors qu’elle n’en emploie que 10 ; en cas de contrôle de la Sécurité sociale ou de l’Inspection du travail, les 10 employé·e·s manquant·e·s sont réquisitionné·e·s et transféré·e·s sur place depuis un autre site. La pratique a pour effet de gonfler artificiellement la facture des appels d’offres ; des milliers d’euros s’évaporent ainsi dans une zone grise, à l’intersection des secteurs privé et public.

Konstantína réagit, écrit, interroge : son travail constituera la base de l’enquête publiée en 2009 [2] par l’Institut du travail sous l’égide du syndicat GSEE [3] et qui lui est dédiée.

Identifiée comme déléguée syndicale à la suite d’une tentative de licenciement, elle est consignée aux horaires de nuit alors qu’elle a un jeune garçon entièrement à sa charge. Elle touche un peu moins de 600 euros par mois.

« Nous ne sommes pas en Colombie »

Sa mère déclare lors d’un entretien : « Parce que j’étais malade, Konstantína me cachait ses soucis, mais je n’étais pas dupe. De temps en temps, elle sortait pour un travail et revenait très angoissée. »

Son activité syndicale a une incidence directe sur le quotidien de son fils et les conditions de travail de sa mère :

« Lorsqu’ils ont appris son activité syndicale, ils m’ont déplacée jusqu’à la gare de Rèndi. Nettoyer simultanément les trains, les toilettes, les bureaux : j’ai eu droit à tout. Lorsque je faisais mine de protester, c’étaient immédiatement des mises en demeure. Les courriers prétendaient que je n’avais pas fait du bon travail, que j’avais par exemple oublié de nettoyer un WC. Je refusais de signer. La responsable me disait : “Je te virerai et tu ne trouveras de travail nulle part.” Je lui répondais : “Je le sais, je suis une femme âgée.” »

À la station de Maroússi, un chef d’équipe tire un jour Konstantína par les cheveux en gueulant :

« Tu n’as pas de papiers, tu n’as rien à faire ici, retourne dans ton pays. »

L’Union des employées de maison et de nettoyage contraint le gouvernement grec à prendre position. Le ministre du Travail publie en mai 2006 une circulaire rendant tout organisme public comptable de la légalité des sociétés de nettoyage avec lesquelles une convention de sous-traitance est signée.

Face à la pression syndicale, les employeurs de l’OIKOMET déposent en mai 2007 les statuts d’un syndicat d’employé·e·s devant le Tribunal de première instance d’Athènes ; « contre-syndicat » dont les membres fondateurs sont des cadres, des chefs de service et des surveillants — certains liés à la direction par des liens de parenté.

Le 20 novembre 2008, une rencontre tripartite réunit au ministère de l’Emploi le syndicat, l’État et la société sous-traitante. À l’extérieur du bâtiment, plusieurs de ses confrères conspuent les syndicalistes femmes : « Elles vont fermer l’entreprise et nous faire perdre notre emploi. » Dans la foule se trouve un immigré, qui hue avec les autres ; il sera pourtant licencié au premier de l’An sans préavis ni prime de Noël. À la fin de la rencontre, quelques manifestants s’en prennent à elle et commencent à la malmener. Elle fuit, se réfugie dans les ruelles voisines et, quelques jours plus tard, reçoit de nouvelles menaces anonymes.

Ses alarmes ne sont pas prises au sérieux par les directions syndicales ni — moins étonnant — par la direction d’OIKOMET, qui rejette ses demandes visant à passer sur la grille du matin et à être réaffectée à la station de Thisseío, plus proche de chez elle et de son fils.

« Elle avait en permanence un surveillant sur les talons, se souvient une militante syndicale. Ça devenait de plus en plus pénible. On ne savait pas qu’elle recevait des menaces de mort, seulement qu’un homme avec une petite moustache la suivait lorsqu’elle prenait le train pour rentrer : il lui arrivait de changer de wagon. Elle n’allait pas bien, était à bout, faisait de l’hypertension ; ça se voyait. On se dit aujourd’hui qu’elle nous dissimulait, pour nous protéger, une partie de la vérité. Beaucoup, à son travail — surtout des surveillants — disaient qu’elle était folle. Ils étaient parvenus à la culpabiliser. Elle pensait peut-être que personne ne la croirait. »

Le 26 novembre 2008, elle rencontre le journaliste belge Jacky Delorme, missionné par le Bureau international du travail. Sur l’enregistrement, la voix de Konstantína déclare distinctement : « Ils me disent qu’ils vont me tuer. »

L’interview, se souvient Delorme, n’a pas été réalisée sans mal car « elle pensait être surveillée ». Il termine l’entretien, prend discrètement une photographie d’elle à la station de Maroússi avant de partir poursuivre son enquête dans d’autres pays. La référence aux menaces ne retient pas davantage l’attention du traducteur de l’entretien, spécialiste du droit du travail :

« Je n’y ai pas fait plus attention que ça car c’était quelque chose qu’elle répétait souvent. Je n’ai pas cru qu’ils oseraient s’attaquer à une syndicaliste. Nous ne sommes pas en Colombie, me disais-je. »

Le 6 décembre 2008, Alèxandros Grigorópoulos, 15 ans, est tué sous les yeux de son meilleur ami, Níkos Romanós, qui l’avait invité pour sa fête à boire un coup dans le quartier d’Exárcheia. Alèxandros est assis sur un plot au moment où la balle tirée par un policier l’atteint à la poitrine. Une foule où on note pour la première fois la présence de très jeunes adolescents se déverse dans le centre d’Athènes, prenant pour cibles les vitrines, les guichets bancaires et les commissariats, enflammant voitures et poubelles. L’émeute durera un mois et marque un moment de cassure.

Le 23 décembre, Konstantína revient chez elle de nuit, comme à son habitude, dans le quartier d’Àno Pètrálona. Aux pieds de son immeuble, elle aperçoit un homme appuyé à un mur et qui semble être pris d’un malaise. Elle s’approche de lui pour lui venir en aide. L’homme se retourne, projette en direction de son visage le contenu d’une bouteille, l’immobilise, l’oblige à avaler le reste du liquide puis prend la fuite. La scène, se souviendra-t-elle dix ans plus tard, dure « deux ou trois secondes ». Elle tente de poursuivre l’agresseur, d’apercevoir son visage, de noter le numéro de la mobylette sur laquelle il s’éloigne. Les premiers témoins rapportent qu’elle parle encore mais que des lambeaux entiers se détachent de sa peau. Des voisins balancent un tuyau par-dessus un balcon, descendent, l’aspergent d’eau, l’entourent d’une couverture. On attend l’ambulance.

Sa mère, Èlèna, est confrontée en arrivant à l’hôpital au milieu de la nuit à un visage détruit.

Dans les jours qui suivent, elle décline la demande des journalistes qui souhaitent publier des photographies de sa fille : « Cela ne fera qu’attiser la haine. »

Lors de la manifestation organisée aux Propylées par les syndicats de base, le jeudi 22 janvier 2009, Èlèna marche en tête de cortège derrière une banderole qui réclame la fermeture des « entreprises esclavagistes ».

Delorme, bouleversé, envoie ses enregistrements aux médias grecs en leur enjoignant de les publier : « Je pensais qu’elle exagérait. » La police, de son côté, s’évertue à présenter l’attaque comme un crime passionnel, passe au crible sa vie personnelle à la recherche de l’amant éconduit qui aurait cherché à attenter à ses jours — pratique comparable à celle qui suivra l’assassinat de Zak, activiste LGBTQI, en septembre 2018 [4].

Amnesty International dénonce le caractère lacunaire et partial de l’enquête. Selon son avocate, plusieurs témoins cruciaux n’ont pas été interrogés ou l’ont été à la va-vite. Dans un entretien accordé 9 ans après les faits, Konstantína dira :

« L’enquête a été close précipitamment. Les enregistrements des caméras de surveillance n’ont pas été examinés, aucun prélèvement biologique n’a été effectué, les appels téléphoniques et les comptes bancaires de suspects n’ont pas été contrôlés. »

Le propriétaire d’OIKOMET, qui dirige également une société de surveillance, se tait.

Konstantína est hospitalisée au neuvième étage de l’hôpital Evanguèlismos et communique avec le monde extérieur par l’intermédiaire de notes manuscrites, souvent destinées aux femmes du syndicat, qu’elle transmet à sa mère. Sur un bout de papier qu’elle griffonne alors qu’elle est encore en soins intensifs, elle indique la couleur du vêtement d’hiver que portait son agresseur : gris. Une note à l’intention de journalistes porte simplement les mots : « J’ai vu. »

Elle ne disparaît pas.

Elle a presque perdu la vue — aucune vision d’un œil, moins de 30% de l’autre.

Plusieurs opérations lui permettent peu à peu d’améliorer son état, mais son œsophage est détruit et elle respire difficilement. Les cordes vocales ont été atteintes ; sa voix porte jusqu’à aujourd’hui les marques de l’attaque.

Les premières interventions de chirurgie plastique donnent forme à un semblant de visage ; les médecins l’invitent à ne pas en espérer plus. Le fait qu’elle ait survécu et que les fonctions corporelles essentielles aient pu être rétablies tient déjà du miracle. En dépit de la reconnaissance qu’elle voue aux membres de l’équipe soignante de l’hôpital Èvanguèlismos, elle décide de poursuivre ailleurs sa lutte pour la réappropriation du visage.

« Amis inconnus » et collègues se relaient pour garder l’enfant et permettre à Èlèna de rendre visite à sa fille. L’enfant « sait presque tout », rapporte sa grand-mère. « Il reste silencieux et réfléchit. Il essaye de comprendre. »

Elle est soutenue au long de cette période par un immense mouvement de solidarité ; les fonds collectés lui permettront, en 2012, de s’installer en France, où une chirurgienne esthétique a accepté de poursuivre les soins.

Après la tentative d’assassinat dont elle a été victime, le gouvernement de l’époque précise en 2010 le cahier des charges auquel devront se tenir les sous-traitants [5] et annonce la création d’un registre des sociétés en infraction.

Mais les services de l’Inspection du travail ne sont pas renforcés et les entrepreneurs continuent de contourner la loi en intimidant les employé·e·s. D’autres mesures prises un peu plus tard leur seront par ailleurs favorables : la durée maximale d’emploi en continu d’une personne « prêtée » par une société de location de main-d’œuvre au même « employeur indirect » sera bientôt étendue de 12 à 36 mois.

Mémorandums

Les années 2010 – 2014 sont marquées par l’adoption de deux mémorandums qui, à la faveur de la crise de la dette, généralisent le démantèlement du droit du travail — et par une série de mobilisations et de scandales dans le secteur du nettoyage. Un dimanche de décembre 2010, Aziz Emad, ouvrier égyptien, perd la vie à la suite d’une chute dans l’enceinte du ministère du Travail, alors qu’il nettoyait des vitres. Les femmes de ménage d’un hôpital athénien découvrent que l’entreprise qui les employait ne leur doit pas d’indemnités de licenciement et qu’elles ne peuvent s’inscrire au chômage : l’employeur a fait d’elles, à leur insu, des actionnaires de la société. La nouvelle secrétaire de l’Union des employées de maison et de nettoyage dénonce la pression à laquelle sont soumises les femmes de service des hôpitaux sommées, pour pallier le manque de personnel, de passer « des toilettes aux cuisines puis aux salles d’opération ».

Suite à la publication d’un appel d’offres par le ministère de la Santé, la question de la transparence des appels d’offre, du clientélisme et de l’influence des « cartels » (groupements illicites d’intérêts entre grandes entreprises du secteur) est posée en septembre 2012. Loin d’être périphérique, la question de la sous-traitance met en cause le fonctionnement même des services de l’État, des municipalités et des collectivités locales, comme celui des partis : le personnel d’une société de sous-traitance est réquisitionné, un soir, pour faire la claque et remplir la salle d’un meeting où une personnalité de droite s’exprime.

Konstantína refait une apparition publique à Athènes au mois de mai 2014 pour soutenir l’occupation symbolique du ministère des Finances par les 595 femmes de ménage licenciées un an plus tôt [6].

On apprend qu’elle a porté plainte contre la société OIKOMET au titre des articles sur les accidents du travail, signifiant ainsi que son agression est indissociable des violences moins visibles ou de plus basse intensité qui caractérisent le secteur.

Elle se présente peu après aux élections européennes en tant que candidate indépendante associée au parti Syriza, et est élue — première femme immigrée d’un pays de l’Union à accéder à cette fonction. De 2014 jusqu’aux élections récentes, elle siège à Strasbourg au sein du groupe de la Gauche unitaire (GUE/NGL).

Les dossiers qu’elle défend sont liés à son expérience de femme, d’immigrée, d’employée du nettoyage, de mère et de personne handicapée. Rapporteuse devant la Commission des droits de la femme et de l’égalité des genres, elle porte un projet de résolution sur « les femmes employées de maison, auxiliaires de vie et gardes d’enfants » et est associée au rapport « pour une meilleure égalité des genres » dans le cadre des services de soins. Elle formule des propositions visant à rétablir l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée, défend la création d’une plateforme européenne de lutte contre le travail non déclaré, promeut l’application au niveau européen de la Convention de l’ONU sur les droits des personnes handicapées et fait campagne en faveur d’une extension du congé maternité. Ses responsabilités lui permettent aussi de promouvoir l’interdiction de la vente libre d’acide sulfurique. [7]

Elle est confrontée aux limites de son mandat et à celles du Parlement qui, malgré une préséance toute protocolaire, dispose de pouvoirs législatifs moins importants que le Conseil de l’Union. Elle se conforme aussi à la discipline de parti — comme lors du vote de la directive européenne sur le droit d’auteur (mars 2019), ratifiée à Strasbourg en l’absence des députés grecs de Syriza, au grand dam de celles et ceux pour qui elle demeure une référence éthique, la seule figure peut-être de la « gauche radicale » ayant échappé au désaveu qui a suivi le revirement de juillet 2015.

Les gants jaunes

La fin de l’externalisation et l’embauche des employé·e·s de service par des contrats à durée indéterminée constitue un des engagements du gouvernement de « gauche radicale » élu en janvier 2015. Face au vide juridique dans lequel se déploient les pratiques du secteur, Pános Skourlètis, nouveau ministre de l’Emploi, déclare en avril 2015 que son administration s’apprête à « mettre en place des règles strictes, à interdire les pratiques illégales, à introduire une législation rétablissant les conventions collectives et à renforcer les mécanismes de contrôle, indépendamment des négociations en cours » — quelques mois avant que son gouvernement ne revienne sur le résultat sans appel du référendum de juillet et ne ratifie le troisième mémorandum.

Le 7 mai 2015, l’Union des employées de maison et de nettoyage adresse au gouvernement grec un ensemble de revendications articulées autour de l’intégration des personnels de nettoyage à la fonction publique. Ces revendications, qui se heurtent à une disposition centrale des mémorandums (le gel des embauches par l’État, les collectivités locales ou les organismes de droit public), sont en phase avec les efforts alors déployés par ce gouvernement pour libérer le marché du travail local du carcan des politiques d’austérité (négociations à l’Eurogroupe) et seront reprises par l’ensemble des collectifs de la période.

Les mobilisations de « gants jaunes » ne sont pas freinées par le tournant « réaliste » du gouvernement Tsípras : lutte des employées de nettoyage du ministère du Travail, grève et fondation du syndicat des employées chargées de l’entretien des bus, mobilisation dans les hôpitaux Sismanógleio, Metaxás et Dromokaïteio, soutien des enseignants et des agents administratifs de l’Université Capodistrienne au personnel de la société MyServices, lutte des employées de ménage des écoles publiques et de l’école Polytechnique, campagne en faveur de la libération d’une femme de ménage condamnée à 10 ans de prison pour avoir déclaré un niveau scolaire supérieur d’une année au sien.

Les employées de nettoyage, souvent impayées depuis des mois, dénoncent les ponctions arbitraires de salaire, l’obligation qui leur est faite de nettoyer toujours plus de véhicules ou de mètres carrés, l’absence de gants, de masques, de blouses et de chaussures de travail et même de sacs poubelle pour collecter les déchets, l’insuffisance des contrôles, l’absence de droits au chômage, le manque de formation et de prévention, l’indifférence et l’inaction des donneurs d’ordre. Elles constatent qu’un abîme les sépare de ces derniers (« Comment ce responsable pourrait-il comprendre ce que signifie de ne pas être payée pendant 4 mois ? Son salaire à lui n’est pas de 450 euros. Nous vivons dans des mondes entièrement différents… ») et témoignent de l’invisibilisation particulière qui découle de la sous-traitance :

« Tandis que les sociétés auxquelles l’ouvrage est sous-traité changent, les travailleuses qui nettoient les bus restent les mêmes. Nous sommes nombreuses ici à nettoyer depuis 15 ans les bus d’une entreprise de transports dont nous ne faisons pas partie. »

Cette invisibilisation se traduit fréquemment par la non-reconnaissance des années travaillées.

Leurs actions sont à plusieurs reprises réprimées par les forces de l’ordre mais enregistrent aussi quelques victoires. Depuis l’attaque de décembre 2008, aucun gouvernement — a fortiori de « gauche radicale » — ne peut sans risques réprimer les luttes des employées du nettoyage. En 2016, le financement de l’entretien des écoles publiques est rehaussé de 18%. Les employées du nettoyage du ministère du Travail sont réembauchées par l’État à l’issue de la convention de sous-traitance. La femme de ménage de Vólos est libérée au bout de quelques jours et la décision à son encontre finalement annulée par la Cour de cassation.

La loi 4430/2016, qui autorise l’État et les personnes morales de droit public à conclure des contrats individuels à durée déterminée dans « des circonstances exceptionnelles, imprévues et urgentes » et en présence « de dysfonctionnements graves affectant l’attribution et l’exécution des marchés publics » est la première mesure prise par le gouvernement Syriza en matière de sous-traitance. Son application est aussitôt bloquée par les entrepreneurs du secteur, qui contestent en justice les embauches décidées par les conseils d’administration de deux hôpitaux publics.

L’affaire est portée devant le Conseil d’État grec puis devant la Cour de justice européenne, qui conclut le 25 octobre 2018 que ces contrats peuvent être « exclus du champ d’application » de la directive européenne en vigueur sur la passation des marchés publics. L’arrêt rappelle cependant que ces contrats ne pourront être transformés en contrats à durée indéterminée et que cette exclusion ne constitue donc pas une entorse au cadre mémorandaire (« l’impossibilité de créer des postes statutaires conformément à l’article 103, paragraphe 2, de la Constitution, en raison de la crise économique en Grèce et des engagements internationaux de celle-ci »). L’affaire est indicative des biais que le gouvernement en exercice doit emprunter pour contourner l’esprit et la lettre des mémorandums et de l’étroitesse de sa marge de manœuvre.

la singularité de Konstantína est de se trouver, tout au long de cette période, des deux côtés, au plus près de la faille qui traverse la gauche

En 2018, 260 femmes de ménage — dont la plupart travaillaient jusqu’alors pour la société de sous-traitance locale — intègrent l’hôpital Evanguèlismos, le plus grand du pays. Le changement de statut marque une amélioration nette de leurs salaires et de leurs conditions de travail.

Si elles obtiennent l’assurance orale que leur contrat sera renouvelé au bout de 12 mois, le gouvernement renvoie à plus tard la création de postes à durée indéterminée tout en faisant de leur embauche un cas emblématique de sa capacité à changer les choses et à rester fidèle à ses promesses initiales : l’heure est venue, pour le gouvernement Tsípras, d’envoyer des signes à la « majorité sociale ». Mais ce nouveau cadre, circonscrit au secteur public, n’est appliqué que partiellement, essentiellement dans des unités dépendant du ministère de la Santé, et dépend largement de décisions prises par les conseils d’administration de chaque établissement ; précaire, il est à la merci d’un changement de majorité. Les mémorandums, eux, sont sanctuarisés par des lois-cadres et des articles constitutionnels.

La question de la fin de la sous-traitance se pose dans de nombreux autres domaines liés à l’administration publique ou relevant du privé : dans les transports, l’université, la construction routière, le tourisme — qui ne réunit pas moins, selon une organisation syndicale du secteur, de 14 formes d’emploi précaire —, l’énergie, les banques — où les exemples de travail dissimulé sont légion —, la téléphonie, les compagnies pétrolières mais aussi les ports, comme celui du Pirée, dont la privatisation a été parachevée par le gouvernement en place, ou les aéroports : l’énorme majorité des employé·e·s présent·e·s à l’aéroport d’Athènes travaillent eux aussi pour des sous-traitants. Si la fin du mandat de la « gauche radicale » est marquée par une baisse des chiffres du chômage, elle voit aussi une recrudescence de l’emploi précaire [8], une augmentation du nombre de travailleurs pauvres et une augmentation des accidents du travail. [9]

Le projet de loi soumis à l’Assemblée en mai 2019 a pour ambition proclamée de corriger certaines des mesures austéritaires les plus injustes en matière de droit du travail et de réaffirmer l’existence d’une ligne de démarcation — entre « droite et « gauche » — devenue indiscernable sur la question de la dette, du modèle de développement ou en matière de politique étrangère. [10] Comme l’affirme la ministre en charge du projet, la question des droits du travail est celle qui, à l’approche des élections, pourrait permettre au gouvernement Tsípras de rappeler sa différence. Trop tard : la loi est votée à quelques jours des scrutins européens, régionaux et municipaux de mai 2019 qui voient le parti au pouvoir subir une défaite écrasante.

Malgré quelques dispositions positives (mesures techniques en faveur des livreurs-coursiers, mesures plus substantielles sur les salaires impayés [11] et les heures supplémentaires, « coresponsabilité » du donneur d’ordre et du sous-traitant, renforcement des services de l’Inspection du travail [12]), la stratégie du gouvernement qui, au bout de quatre ans d’exercice, prétend que « tout commence aujourd’hui » suscite plus de perplexité, d’incrédulité ou de colère que de reconnaissance ; difficile d’oublier que ce même gouvernement a, un peu plus d’un an auparavant, fait voter des mesures restreignant drastiquement le droit de grève au niveau des syndicats d’entreprise et vient de refuser que les employé·e·s de la sous-traitance puissent être couvert.e.s par la convention collective de branche à laquelle leur activité devrait les rattacher.

La démarche consistant à articuler l’action gouvernementale en deux temps contradictoires, dissociés ou désaccordés (un premier consacré à la signature et l’application des plans d’austérité, un second consacré à la « défense du monde du travail » et des plus précaires) ne convainc pas. Ce qui manque, entre le premier et le deuxième temps du gouvernement Tsipras, ce qui a disparu, c’est la dimension même de la rupture — comme si le gouvernement grec feignait de se persuader que la « défense du monde du travail » pouvait se passer du conflit, voire résulter de l’application des « programmes d’aide » européens.

La singularité de Konstantína est de se trouver, tout au long de cette période, des deux côtés, au plus près de la faille qui traverse la gauche ; députée européenne associée au parti Syriza, elle continue de se définir comme une syndicaliste immigrée et confie qu’elle souhaite maintenir le lien entre « ceux qui sont restés » et « ceux qui sont partis » — réparer les blessures.

Strasbourg, Bruxelles, Athènes, Paris

Entre Strasbourg, Bruxelles, Athènes et Paris, son action se développe désormais sur trois plans : celui d’une politique de parti et de groupes, avec ses concessions, ses alliances, sa bureaucratie et son isolement singulier, à l’échelle supranationale et dans le contexte inédit créé par la capitulation de l’été 2015 ; celui du procès en cours et d’une exigence de réparation symbolique ; celui de la réhabilitation au point le plus intime de l’identité et du corps : le visage à restaurer, à récupérer, à soigner, opération après opération — plus de 30.

En juillet 2013, le tribunal de première instance du Pirée condamne les responsables de l’ancienne OIKOMET à lui verser une indemnité de 250 000 euros. La tentative de meurtre est reconnue comme un accident du travail et la société sous-traitante taxée de « négligence » pour avoir refusé de prendre en compte ses cris d’alarme répétés. Le jugement de première instance est annulé en février 2016 par la Cour d’appel du Pirée qui la somme de rembourser les sommes déjà perçues. Elle porte l’arrêt devant la Cour de Cassation qui confirme le jugement d’appel ; elle décide alors de saisir la Cour européenne des droits de l’homme.

« Je me bats, déclare-t-elle neuf ans après les faits, pour qu’aucun patron ne puisse plus menacer ses employées en leur disant : Souvenez-vous de ce qui est arrivé à Koúneva. »

Le fait est que ces menaces, proférées à l’hôpital psychiatrique Dromokaïteio en juillet 2014 ou, autour de 2016, dans l’enceinte de la Cité universitaire, sont devenues monnaie courante.

Dix ans après les faits, elle confie qu’elle commémore chaque année le 23 décembre comme « le jour où j’ai survécu ; j’aurais pu ne jamais atteindre 55 ans, j’aurais pu perdre la vie il y a 10 ans. »

L’auteur de l’agression n’a pas été identifié. « Le mal dont je souffre est visible, dit-elle, celui dont il souffre est invisible. Je suis certaine que cette histoire le tourmente plus que moi ». Elle note : « Ce qui m’est arrivé aurait pu se produire dans n’importe quel pays. » Elle se souvient de la mobylette et « des vêtements du jeune homme », en employant une expression typiquement grecque et étrangement tendre. [13] Elle s’efforce de décrire ses difficultés sensorielles : ayant perdu l’essentiel de sa vision, il lui faut faire effort pour comprendre son environnement ; elle ne sait pas toujours d’où viennent les sons. Son sens du goût et son sens du toucher ont été considérablement réduits. Elle ne peut avaler qu’un petit nombre d’aliments, et toujours avec peine. Elle dort assise dans un fauteuil ou sur une chaise pour éviter que les sucs gastriques ne l’étouffent. Elle se sent plus forte quand elle marche. Elle doit encore, dit-elle, « s’apprendre elle-même » : « J’observe mon corps, j’apprends à le diriger. »

La musique l’accompagne. Elle écoute du disco, de la musique classique, des chorales et du jazz dans le train qui la conduit à Strasbourg. Elle danse un peu le matin en guise de gymnastique. Elle déclare élever son fils « avec humour, comme j’ai grandi moi-même. » Elle ne croit pas en Dieu mais « en la nature ». « Nous faisons tous partie d’elle ; nous y avons tous la même part. »

« Konstantína, tu n’es pas seule » : la phrase de décembre 2008 réapparaît ces jours-ci, au lendemain du scrutin qui voit le parti au pouvoir perdre une grande partie de ses sièges à la tête des régions et des villes et subir un net recul au Parlement européen. Konstantína n’est pas reconduite. Dans un tweet publié le 28 mai dernier, un responsable du parti de droite Nouvelle Démocratie déclare après l’annonce de sa défaite que cette nouvelle tombe à pic, qu’il cherchait justement une boniche — les mots « je cherche une femme », Ψάχνω γυναίκα, sont en grec d’une violence presque invisible, tant elle est quotidienne ; « une femme », dans ce contexte, c’est « une femme de ménage » — inutile de le préciser.

en Grèce, les luttes des employé·e·s de la sous-traitance continuent

Le fait que cette agression verbale intervienne au lendemain de sa défaite, à un moment où Konstantína peut doublement apparaître comme une « femme battue », ne doit rien au hasard.

Un ami écrit peu après :

« Hier soir, dans le centre d’Athènes, j’ai dépassé Konstantína Koúneva. Elle était seule et marchait tout près de l’endroit où l’agression contre elle a eu lieu. Il y avait de la solitude dans cette image. Le fait que quelqu’un ait pu tenir sur elle aujourd’hui des propos orduriers n’a aucune importance ; ce qui compte, c’est qu’elle était debout. »

La citoyenneté grecque lui a été accordée par décret en décembre 2018. La cérémonie a lieu à Athènes le 31 mai 2019, quelques jours après les élections, dans un petit bureau : « Les événements les plus importants ont parfois lieu dans les lieux les plus humbles », note-t-elle. Au moment de prononcer les 24 mots du serment, les personnes présentes se touchent l’une l’autre à l’épaule.

De 2008 jusqu’à ces derniers jours, elle s’est constamment efforcée de contourner le statut d’héroïne, d’icône, de femme exemplaire, de mère courage ou de victime médiatisée auquel beaucoup ont voulu l’assigner et de déjouer les pièges d’une visibilité et d’une exposition imposées. Cette position émerge dès ses premières prises de paroles, quelques semaines après l’attaque : l’attention du public ne doit pas se concentrer sur elle ni sur la cruauté inédite de l’attaque mais sur le sort commun des femmes qu’elle représente. Elle ne veut pas plus, selon ses propres mots, devenir un emblème qu’un repoussoir ; elle cherche à définir elle-même sa propre place. La lutte consiste toujours à « reprendre le contrôle de sa vie ». Inutile d’être d’accord en tous points avec elle et avec son action pour percevoir qu’elle a ainsi donné à la représentation politique une vérité et une consistance singulières.

En juillet 2018, Danièla Prèlorèntzou, 62 ans, qui travaillait pour la municipalité de Zográfou, à l’Est d’Athènes, « une municipalité de gauche », a perdu connaissance au lendemain de la grève des éboueurs, dans le local réservé au personnel de nettoyage, et n’est pas revenue à elle.

En Grèce, les luttes des employé·e·s de la sous-traitance continuent.

Dimitris Alexakis, 5 juillet 2019 // première publication: Vacarme, édition en ligne, 6 juillet 2019

Notes

[1] Konstantína Koúneva, Dix ans après

[2] https://www.inegsee.gr/ekdosi/OiErgasiakesSxeseisstonKladotoyKatharismoy/

[3] Confédération générale des travailleurs de Grèce (secteur privé).

[4] https://vacarme.org/article3181.html

[5] Nombre d’employé·e affecté·e·s sur chaque chantier, jours et heures de travail, montant des salaires et des cotisations sociales, surface dévolue à chaque employé·e, bénéfice escompté.

[6] Leur réintégration sera une des mesures-phares du gouvernement Syriza élu en janvier 2015.

[7] Lire aussi la Pétition n° 0368/2015, présentée par Patricia Lefranc, de nationalité belge, sur l’interdiction de la vente d’acide sulfurique (vitriol) aux particuliers.

[8] L’emploi à temps partiel, de 5% avant la crise, dépasse aujourd’hui les 25%.

[9] L’année 2017 constitue une année record pour les accidents du travail ; 7 357 — chiffre le plus élevé depuis 2000 —, dont 76 mortels.

[10] Accords de « coopération stratégique » avec le gouvernement d’extrême-droite de Benyamin Netanyahou.

[11] Mais qui ne s’appliquent qu’aux petites et moyennes entreprises et laissent hors champ les grandes entreprises anonymes et leurs actionnaires.

[12] Conséquent si on se réfère à la destruction de l’Inspection du travail opérée par les gouvernements précédents, insuffisant eu égard à la situation du marché du travail après 8 ans de crise et de programmes d’austérité…

[13] Τα ρούχα του παιδιού signifie, littéralement, « les vêtements de l’enfant ».

Source https://oulaviesauvage.blog/2019/07/28/travail-nom-feminin/?fbclid=IwAR0y8qndjZ30lyoH8KVhQhmJT0R7Nc94zK5Dk3I0EaV0AQsnWPMy88P-dkY

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